Genèse des sentiments

La psychologie de Spinoza exposée dans la troisième partie de l’Ethique est extrêmement riche.

En géométrie, on peut définir un cercle de façon statique (« l’ensemble des points situés à égale distance d’un point donné »), ce qui ne donne aucune indication sur la façon d’engendrer une telle figure, ou de façon génétique (« la figure engendrée par la rotation de l’extrémité d’un segment de droite autour de son autre extrémité »).

De même, Spinoza définit les sentiments de façon statique, en partant des sentiments primaires que sont la joie, la tristesse et le désir et en définissant tous les autres sentiments à partir de ceux-là (amour, haine, colère, etc.), mais il montre aussi comment s’engendrent tous ces sentiments.

Nous proposons de passer en revue ces mécanismes d’engendrement des sentiments et de les illustrer par un exemple concret.

Spinoza met en évidence deux types de lois de formation des sentiments : les mécanismes inter-psychiques et les mécanismes intra-psychiques ?

Les mécanismes inter-psychiques sont basés sur le principe de mimétisme affectif, tandis que les mécanismes intra-psychiques prennent leur source dans le principe d’association.

Commençons par les principes qui régissent les mécanismes inter-psychiques.

  1. Principe de mimétisme affectif : « Qui imagine ce qu’il aime affecté de joie ou de tristesse sera également affecté de joie ou de tristesse».
  2. Principe de contagion mimétique : «Si nous imaginons que quelqu’un affecte de joie la chose que nous aimons, nous serons affectés d’amour à son égard ».
  3. Principe de mimétisme affectif généralisé : « Si nous imaginons qu’une chose semblable à nous et à l’égard de laquelle nous n’éprouvons d’affects d’aucune sorte éprouve quelque affect, nous éprouvons par cela même un affect semblable ».

Le principe de mimétisme affectif permet d’engendrer deux affects qui vont jouer un rôle majeur :

  1. L’émulation : « Le désir d’une chose engendrée en nous de ce que nous imaginons que d’autres êtres semblables à nous en ont le désir ».

Pour comprendre et expliquer les désirs humains (« les préférences »), il ne faut pas tant regarder le rapport entre l’individu et l’objet qu’il a élu, mais son rapport « imaginaire » aux « êtres semblables à lui » qui a fixé son attention sur cet objet (en lui-même quasi indifférent). A la lumière d’une telle structure mimétique du désir, dont l’émulation donne la formule de base, la socialité humaine apparaît comme un jeu de miroirs entre caméléons déboussolés, dont les comportements se balancent périodiquement entre convergence et rivalité, voués à flotter au gré des aléas de configurations purement relationnelles, sans guère d’ancrage possible dans la réalité rassurante qu’offriraient des besoins objectifs, non aléatoires et non chaotiques.

  1. La commisération : « Une tristesse concomitante à l’idée d’un mal arrivé à un autre que nous imaginons être semblable à nous ».

Même si l’émulation voue mon élection de tels ou tels biens à rester relative et aléatoire, la perception du mal que me fait éprouver la commisération oriente les comportements des individus vers ce qui minimise les souffrances que chacun imagine être ressenties par chacun. Si une forme de morale peut espérer se reconstituer sur une telle base, elle n’en reste pas moins extrêmement fragile  car elle ne tient sa force que de relations purement imaginaires, n’identifiant celui qui souffre que comme un « être semblable à moi ». Cette faiblesse est à la base de toutes les dérives génocidaires, racistes, ou d’indifférence envers la misère.

Du principe du mimétisme affectif, on peut encore faire dériver des implications rendant compte des phénomènes de conformisme suiviste, de l’affermissement collectif de nos affects personnels et des comportements visant activement à l’unanimisme :

  1. Principe de conformisme : «Nous nous efforcerons de faire tout ce que nous imaginons que les hommes verront avec joie, et nous aurons en aversion de faire ce que nous imaginons que les hommes ont en aversion ».
  2. Principe de confirmation : « Si nous imaginons que quelqu’un aime, ou désire, ou a en haine quelque chose que nous aimons, désirons, ou avons en haine nous-mêmes, de ce seul fait nous aimerons (désirerons ou aurons en haine) cette chose d’une façon plus constante ».
  3. Tendance au prosélytisme unanimiste : «Chacun, autant qu’il peut, fait effort pour que chacun aime ce qu’il aime lui-même et pour que chacun ait en haine ce qu’il hait lui-même ; nous voyons ainsi que chacun cherche par nature à ce que les autres vivent selon sa propre complexion ».

Ce qui est prodigieux, c’est que cette tendance à l’unanimisme produit le conflit par le même mouvement car « comme tous cherchent à faire de même, se faisant obstacle les uns aux autres, et comme tous veulent être loués et aimés de tous, ils se prennent en haine les uns les autres ».

Abordons maintenant les principes qui régissent les mécanismes intra-psychiques :

  1. Principe d’association par contingence : « Si l’esprit a été affecté une fois de deux affects en même temps, lorsque plus tard il sera affecté de l’un, il sera aussi affecté de l’autre ».
  2. Principe d’autonomie causale des enchaînements affectifs : « une chose quelconque peut être par accident cause de joie, de tristesse ou de désir ».
  3. Principe d’association par ressemblance : «Par cela seul que nous imaginons qu’une chose a quelque trait de ressemblance avec un objet affectant habituellement l’esprit de joie ou de tristesse, et bien que le trait par lequel cette chose ressemble à cet objet ne soit pas la cause efficiente de ces affects , nous aimerons cependant cette chose  ou nous l’aurons en haine ».
  4. Principe de déconnexion temporelle : « L’homme est affecté par l’image d’une chose passée ou future du même affect de joie ou de tristesse que par l’image d’une chose présente ».
  5. Principe de préférence pour le présent : « A l’égard d’une chose future que nous imaginons devoir être prochainement, nous sommes affectés de façon plus intense que si nous imaginions que son temps d’existence est beaucoup plus éloigné du présent ».
  6. Principe de fixation du désir : « Qui se rappelle une chose à laquelle il a pris plaisir une fois, désire la posséder avec les mêmes circonstances que la première fois qu’il y a pris plaisir ».
  7. Principe d’erratisme : « des hommes divers peuvent être affectés de diverses manières par un seul et même objet, et un seul et même homme peut être affecté par un seul et même objet de diverses manières en même temps ».

Dans un prochain article, nous appliquerons ces principes pour expliquer  la source de l’agressivité humaine qui vient alimenter les innombrables rancœurs et disputes de la vie quotidienne et qui, au niveau des sociétés peuvent aller jusqu’aux  déferlements de haine que sont les guerres, les génocides et autres massacres collectifs et pogroms.

Jean-Pierre Vandeuren

« Spinoza, le plus rigoureux et le plus sûr des maîtres à penser, est le modèle de l’homme libre. »

(Alain)

 

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3 commentaires pour Genèse des sentiments

  1. Mikhael dit :

    Pas mal mais ça serait que chaque point soit accompagné d’un exemple concret.

  2. nobias dit :

    Je suis en train de relire E3 et je suis davantage sensible à cette lecture, à l’infrastructure des affects ou leur logique.
    j’affectionne donc votre description.qui s’attache à mettre en exergue cette infrastructure.
    il me semble qu’on pourrait encore aller au delà, je ne sais pas si celà a été envisagé, à part David Rabouin « spinoza ethique locale ».

    Peut-être y songez-vous, vous-même?

    Mais c’est déjà pas mal, si je puis me permettre.

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