Approche « psycho-philo-thérapeutique spinoziste » des malaises existentiels

Les articles précédents ont présenté l’approche de Spinoza de la condition humaine. En gros, les malaises existentiels de l’homme proviennent de sa servitude, c’est-à-dire de sa passivité face à sa vie affective et la solution consiste à devenir plus actif vis-à-vis de ses affects, essentiellement, d’abord, par la compréhension des divers mécanismes qui se jouent derrière eux, c’est-à-dire les idées confuses, les images, de nos émotions.  Dans ce but, Spinoza a développé une psychologie extrêmement féconde, que nous avons complétée  par la description de la « fausse motivation » due à Paul Diel, mais dont nous avons montré qu’elle peut se déduire de la psychologie de Spinoza. Une fois cette connaissance acquise, il s’agit de remplacer ces idées confuses par les idées adéquates (idées des causes efficientes de nos émotions) ainsi obtenues, nous rendant par-là  acteurs de nos sentiments, sans les combattre par une soi-disant  volonté transcendante, tâche surhumaine que préconisent tous les moralistes, des stoïciens aux chrétiens, en passant par les divers ascètes et cartésiens de tous bords, mais tâche inéluctablement vouée à l’échec pour les êtres humains non héroïques que nous sommes pour la plupart.

Armé de ces outils, nous proposons une technique générale pour aborder la plupart des problèmes existentiels qui peuvent se poser à l’être humain. Ces problèmes étant tout d’abord affectifs, nous devons utiliser la psychologie pour les analyser. Mais, ne fut-ce que pour les exposer, il faut en parler et donc utiliser des mots qui recouvrent des concepts, qu’il est nécessaire de définir rigoureusement et de discuter. Par cet aspect, notre approche est aussi philosophique. Enfin, les outils exposés ont tous leur origine dans l’Ethique  ou peuvent s’en justifier. Nos outils sont donc « spinozistes ».  Trois raisons qui nous autorisent à nommer « psycho-philo-thérapie » notre abord des problèmes existentiels.

Nous avons aussi longuement disserté sur le conflit. Cela parce que tout problème existentiel, qu’il se présente sous une forme intra ou inter psychique, est toujours un problème de conflit. Dans le cas intrapsychique, auquel l’inter-psychique va de toute façon se ramener, il s’agit à chaque fois d’un conflit entre deux désirs contraires, conflit qui se traduit par un « flottement d’âme », une ambivalence, qu’il importe de lever pour permettre un passage à l’acte le plus utile possible à celui qui vit le conflit.

  • Une fois les désirs contraires exposés, sachant qu’un désir est toujours engendré par notre état de joie, il faut remonter aux joies qui sont à l’origine de chacun des désirs. Par ailleurs, sachant aussi qu’un sentiment est une affection du corps (ou émotion) et une idée de cette affection, il faut se faire idée claire de ces idées qui sont au départ confuses et se poser la question de leur coïncidence avec notre nature : reflètent-elles ce que nous sommes et ce que nous voulons réellement être ? Il s’agit là de «  l’analyse en amont ».
  • C’est à ce niveau que prend place l’analyse plus spécifiquement philosophique par la discussion des concepts évoqués dans l’analyse précédente.
  • Enfin vient « l’analyse en aval » qui consiste à imaginer chacun des désirs réalisés et les conséquences de chacune de ces réalisations sur notre état : éprouverons-nous (probablement) de la joie ou de la tristesse après ce passage à l’acte ? Si nous croyons que nous éprouverons plus de tristesse que de joie, c’est que la réalisation du désir concerné n’augmente pas notre puissance d’être et qu’il vaut donc mieux abandonner ce désir. Inversement, si la joie prédomine, notre puissance d’être sera augmentée, le désir nous correspond et il est bon d’essayer de le réaliser.

Illustrons cette méthode par la situation du fumeur conscient de la nocivité de son addiction et désirant par conséquent arrêter, mais, à chaque fois tiraillé entre le désir « d’en griller une encore » et celui de stopper de suite cette habitude.

  • Le conflit des deux désirs contradictoires est ici évident : désir A, fumer cette cigarette, et désir B, ne pas la fumer.

Analyse en amont :

Quelles sont les joies à l’origine de chacun de ces désirs ? Joie A : plaisir (donc joie, mais joie locale) procuré par l’inhalation de la fumée et surtout de la nicotine ; joie B : joie (plus globale) de la santé et de l’indépendance par rapport à cette addiction.

Remarquons déjà que Spinoza favorise les joies globales aux locales, qui relèvent plus du simple plaisir. La distinction de valeur de ces joies, du moins en théorie, apparaît évidente  dans la situation envisagée.

Quelles sont les idées confuses, les images, derrière ces joies ? Idées confuses  A (entre autres) : besoin,  diminution du stress, détente,  concentration accrue, meilleure appréciation des repas, digestion favorisée, combat de l’ennui, … ; Idée confuse B : recouvrer ou conserver la santé.

Et maintenant l’éclaircissement  de ces idées :

A.

Commençons par examiner le tabagisme objectivement, c’est-à-dire avec un regard extérieur au besoin de fumer. Quel est donc ce besoin ? Qu’apporte le fait de fumer ? Rien, clairement rien, au niveau du corps du moins. La fumée est composée de poisons tels que nicotine, goudron, et ne peut donc que nuire à l’organisme. Il ne s’agit donc pas d’un véritable besoin du corps comme celui de manger, de boire ou de dormir, dont les fonctions essentielles sont évidentes. Le besoin doit donc se situer au niveau de l’esprit qui n’est cependant que l’idée du corps. On est ramené à un certain besoin du corps. Et de fait, il s’agit d’un besoin non naturel, auto-créé par la nicotine elle-même. La cigarette ne comble pas un besoin, elle le crée. Le tabagisme est une réaction en chaîne, la première cigarette, une fois la nicotine évacuée du corps, appelle une seconde, puis une troisième, et ainsi de suite. Le plaisir ressenti par le fumeur, son unique plaisir est le soulagement des symptômes du manque de nicotine, diluée après l’inhalation de la précédente cigarette qui a introduit cette nicotine dans l’organisme du fumeur. Chaque cigarette, loin de satisfaire le besoin de nicotine, continue en réalité à le provoquer. C’est le paradoxe du fumeur : il recherche l’état de paix et de tranquillité qu’avait son corps avant qu’il ne se mette à fumer ! C’est l’engrenage de la dépendance physique à la nicotine. Cette dernière est une drogue rapide (elle se dissous rapidement dans le sang et soulage vite le manque ressenti), mais aussi légère (elle se dissipe tout aussi vite, recréant à la même allure un nouveau manque). Ces propriétés de la nicotine montrent d’une part qu’il est facile de se débarrasser de sa dépendance, un temps relativement court, environ 3 semaines, en éliminant toute trace, et aussi pourquoi, si ce temps n’est pas respecté, le fumeur va s’enfoncer dans une consommation de plus en plus élevée afin de combler le manque à chaque baisse significative de nicotine dans son organisme.

Nous voyons aussi que le plaisir du fumeur repose sur une illusion, plus précisément sur un besoin illusoire auto-créé par le fait de fumer.

Ici pourrait s’arrêter notre argumentation car nous avons détecté la véritable cause du plaisir provoqué par le tabac et même mis en évidence la facilité du sevrage. Et pourtant, cela ne suffira pas, car le fumeur y opposera d’autres causes, tout aussi illusoires, au plaisir de fumer. Ces causes illusoires relèvent cette fois de la dépendance psychologique engendrée par le formatage social et publicitaire autour de l’acte de fumer. Ces formatages créent des mythes : la cigarette diminue le stress, elle détend, elle permet de se concentrer, elle pallie l’ennui, favorise la digestion, permet de mieux apprécier un repas. Ces préjugés vont devenir responsables d’une angoisse de manque chez le fumeur (comment vais-je pouvoir affronter une situation de stress si je ne dispose pas de ma drogue ?). C’est principalement cette angoisse qui va empêcher le fumeur de se libérer de son aliénation. Or, tous ces mythes qui créent la dépendance psychologique sont aussi faciles à démonter que l’illusion de la dépendance physique. Cela est fort bien fait, par exemple dans l’ouvrage célèbre d’Allen Carr : « La méthode simple pour arrêter de fumer ». Nous nous contenterons ici d’en examiner un seul car il permet encore de faire intervenir des mécanismes de génération des sentiments mis en évidence dans l’Ethique. Il s’agit des « catalyseurs », c’est-à-dire des circonstances durant lesquelles un fumeur ressent la furieuse envie d’en griller une. Il peut s’agir de coups de téléphone, par exemple pour un employé censé répondre aux doléances des clients, car ceux-ci créent une situation de stress que l’employé s’imagine pouvoir diminuer en fumant, ou la fin d’un repas, que le dîneur désirera accompagner d’un bon cigare pour se détendre et bien digérer, … Ces opérations de catalyse ne sont en fait que des situations où ne jouent que des associations d’idées ou des mimétismes, ainsi que décrits par Spinoza. En réalité, le tabac n’est ni un support, ni un stimulant. Il ne possède aucune des propriétés chimiques répondant à ces deux critères. Il n’est constitué que de poisons pour l’organisme et ne peut rien lui apporter de bénéfique.

B.

Il s’agit ici d’éclaircir la notion de « santé ». Cet éclairage trouve mieux sa place dans la partie suivante «discussion philosophique ».

  • La discussion philosophique pourrait porter sur les concepts de « dépendance » et de « santé ».

La dépendance, à la cigarette par exemple, est une des formes de la servitude humaine que Spinoza considère comme la cause principale du malaise existentiel humain. L’addiction est subie, elle est contraire à la liberté spinoziste qui consiste à agir selon son utile propre. En fait, croyant avoir « besoin » de ses cigarettes, le fumeur  se trompe d’utile propre et de recherche de joie. Il recherche une joie passive qui, comme toute joie passive, est teintée de tristesse (celle de savoir nuire à sa santé) et donc de diminution de puissance. Posséder la santé est une joie active, sans contrepartie triste : elle est augmentation de puissance.

Justement, comment définir, de façon spinoziste, la santé. La définition classique (« la santé, c’est le silence des organes ») est une définition négative ; elle dit ce que la santé n’est pas (la maladie, un dysfonctionnement des organes), elle ne dit pas ce que la santé est ; ce n’est pas une définition positive. Or, la philosophie de Spinoza est une philosophie de l’affirmation, pas de la négation. La négation n’existe pas pour Spinoza. Alors, quelle serait une définition spinoziste de la santé ? La santé, c’est tout simplement la puissance d’être, d’agir et de penser.  C’est donc aussi la capacité à ressentir de la joie. Voir son état de santé diminuer, c’est ainsi voir sa puissance d’être et donc sa joie diminuer, sa tristesse augmenter. Le fait de fumer contrecarre le conatus de l’individu, son effort pour persévérer dans son être. Il est donc littéralement « contre-nature », la nature de tout individu étant de vouloir persévérer dans son être.

  • Analyse en aval :

Maintenant, il s’agit d’examiner les conséquences, en termes de joie et de tristesse, de la réalisation de chacun des deux désirs.

A : la personne fume sa cigarette.

Il est manifeste que si cette personne est travaillée aussi par le désir d’arrêter de fumer, passé le plaisir passager de dilution de la nicotine dans le sang, elle éprouvera du regret de son passage à l’acte, d’avoir encore succombé à la tentation du démon cigarette. La joie ressentie est donc teintée de tristesse, ce n’est pas une joie active. Il n’y a pas de réelle augmentation de puissance.

B : la personne ne fume pas cette cigarette.

La joie ressentie (santé, libération) n’est pas teintée de tristesse. Elle est active. Elle est augmentation de puissance. Le besoin de nicotine éventuellement ressenti par le corps n’a rien à voir avec une tristesse. Ce n’est qu’un besoin artificiel, comme expliqué plus haut.

Le verdict de ce cheminent analytique est sans appel en défaveur du désir de fumer. Mais ce verdict risque de demeurer uniquement intellectuel et sans effet. Pour être opératoire, il est nécessaire que la personne remplace ses idées confuses de l’affection de son corps lorsqu’elle fume (besoin, détente, …, comme énuméré ci-dessus) par les idées adéquates, les idées des véritables causes de la joie ressentie à l’occasion de la consommation des cigarettes. Alors et alors seulement elle se sentira active et pourra abandonner son addiction. Connaissance des véritables causes et remplacement des idées confuses par les idées adéquates nées de cette connaissance sont les deux mamelles de la voie de libération spinoziste.

Jean-Pierre Vandeuren

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4 commentaires pour Approche « psycho-philo-thérapeutique spinoziste » des malaises existentiels

  1. cc dit :

    Woah…. passer de Spinoza à la santé… en passant par la cigarette… que de fumée…..

    • cballigand dit :

      Chère Carine,

      D’autres que nous ont fait ce lien entre Spinoza et la santé!
      Ainsi Eric Delassus, docteur en Philosophie et membre d’un comité d’éthique, dans son livre:  » De l’Ethique de Spinoza à l’éthique médicale « .
      Ouvrage que nous vous conseillons chaudement…Preuve supplémentaire, si besoin en est, que la philosophie( et surtout celle de Spinoza) nous aide à mieux vivre.

      Bien à vous

    • Elisabeth dit :

      Où est l’incompatibilité?

  2. nobias dit :

    christian Lazzeri dans l’ouvrage « Puissance et impuissance de la raison » envisage de comparer l’affection locale et immédiate avec l’affection globale et durable ( sous forme d’un accroissement de la puissance d’agir) et ce dans une même séquence (défini fictivement) t1-T2.
    Si sur la séquence combinée de t1-t2 , il ya production total de joie c ok si l’nverse pas ok pour le comportement évalué.

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