Individualisme et désintérêt pour les problèmes collectifs

Dans cet article, nous aimerions répondre à la demande ci-après formulée par Anthony au travers de commentaires d’articles précédents :

« J’ai trouvé très intéressant l’avant-dernier paragraphe sur la tendance à l’individualisme et au désintérêt pour les problèmes collectifs. Tu pourrais faire un article pour approfondir le sujet?

Plus précisément, je me demande comment articuler ça avec deux mouvements initiés depuis quelques mois chez Nath (surtout le premier) et moi (les deux) :
– la philosophie zen, avoir moins pour vivre mieux, que l’on essaie d’appliquer aux différents aspects de notre vie, avec comme mot d’ordre de se débarrasser du superflu qui nous “encombre”, voire nous “pollue”. Ça vaut pour les objets (surtout), mais aussi pour les activités, les relations, etc. Le déclencheur ayant été le livre “l’art de l’essentiel”, dans lequel je me suis retrouvé, et qui m’a encouragé à aller plus loin dans cette réflexion, nous avons poursuivi également par la lecture du blog http://zenhabits.net/ qui fait l’apologie de la vie simple et du clutter-free zone (zone libre de bordel). La question étant dès lors : quand bascule-t-on (ou risque-t-on de basculer) d’une vie désencombrée à un individualisme maladif?
– le rejet de la société et des médias : dans la lignée de cette philosophie, j’ai été plus loin en me débarrassant de la relation aliénante avec les médias de masse (journaux, TV, et même radio), qui à mon sens nous abreuvent soit de publicités pour de l’inutile, soit de banalités, soit encore de nouvelles déprimantes et incomplètes (voire incorrectes) qui ont pour effet de nous miner le moral à horaire régulier, ce qui résulte en une morosité ambiante. Pour la société, c’est plus complexe, j’ai effectivement perdu foi dans le système que je ne crois plus apte à fournir des dirigeants à même de gérer le pays (ou région, etc.) de manière efficace. S’en suit un rejet de ce système (abstention de vote), pas forcément des personnes. Par contre, il n’y a pas non plus de volonté d’œuvrer pour changer ce système, ne sachant par quel bout le prendre. J’ai donc l’impression ici d’être déjà plus proche de l’individualisme dont tu parles. Par contre, je tiens toujours le discours, à qui veut bien l’entendre, que je fais ce choix, mais que je suis conscient que par ce choix (rejet et absence d’action pour changer le système), je perds de facto le droit de me plaindre. Aussi, j’évite autant que faire se peut de me lamenter sur le système et d’accuser les dirigeants des malheurs qui peuvent nous arriver. J’ai plutôt l’impression de me positionner dans une relation de voisinage sans histoire, je ne me mêle pas de ça et je ne leur demande rien… Est-ce que cette position paraît tenable? »

Anthony a amorcé un mouvement global qu’il appelle de « désencombrement», et qui se décompose lui-même en deux sous-mouvements : celui qui consiste à se débarrasser de toute une panoplie d’objets considérés superflus et de se libérer d’une relation aux médias jugée aliénante et sans réel intérêt et le deuxième qui s’inscrit dans un « rejet du système ».

Le premier sous-mouvement ne pose pas de problème. Manifestement, il ne génère aucun conflit chez Anthony. Il n’y a pas de conflit car Anthony est ici en accord avec lui-même et actif. En accord avec lui-même : «  … dans lequel je me suis retrouvé » et actif, donc aussi libre, car il a une bonne connaissance des  raisons (c’est-à-dire des causes spirituelles) qui le déterminent à entreprendre les actions mentionnées.

Il s’agit là d’une démarche résolument spinoziste vers la vie bonne.

En effet, selon Spinoza, la vie bonne consiste à faire en sorte que l’homme désire naturellement ce qui  est pour lui un bien réel, c’est-à-dire ce qui contribue à accroître sa puissance d’être, sa capacité à agir de façon autonome. Et le moyen d’y parvenir réside dans la connaissance de la Nature dont l’homme est une partie, mais une partie qui est en mesure de se penser elle-même, d’accéder à un degré de conscience tel qu’elle peut contenir ce tout en elle grâce à la raison. L’ignorance des causes qui nous déterminent est à l’origine de notre aliénation et de notre malheur. La liberté réside dans la connaissance et la compréhension de ces causes.

Par contre, le deuxième sous-mouvement, celui du « rejet du système » génère un conflit de désirs contradictoires et donc un certain malaise existentiel : « Est-ce que cette position paraît tenable ? ». Remarquons immédiatement que le niveau de justifications de son attitude de rejet est nettement moins élaboré (qu’entend-on par « le système ? Que serait une manière « efficace » de diriger ? Que recouvre ce mot « individualisme » ?). Déjà, faute de réponse cohérente à ces questions, Anthony se trouve dans l’ignorance des causes qui le poussent à ce rejet. Il est ici passif, il subit :

En général, tant que l’homme est soumis à des passions déterminées par des causes dont il ignore la nature et qui ne lui conviennent pas, il est aliéné et cette servitude le rend triste car il entre en contradiction avec lui-même.  En revanche, il peut également ressentir des passions joyeuses (qui augmentent sa puissance d’agir), il est alors déterminé par des causes qu’il ne connaît toujours pas, mais qui lui conviennent. Seul l’homme qui agit sous la conduite de la raison et qui connaît l’origine de ses actes accède à une joie véritable car il vit en parfaite adéquation avec la perfection du réel.

En pratique, dès lors qu’un sentiment, au lieu d’être éprouvé au premier degré, à la manière d’une fatalité aveugle, est replacé dans le contexte global auquel il appartient, et peut ainsi être expliqué, il cesse d’être subi passivement, il cesse d’être une passion : et si ce sentiment est un sentiment de tristesse, sans devenir à proprement parler un affect de joie, il devient susceptible d’être vécu dans de tout autres conditions qui en modifient sur le fond la signification, non seulement intellectuellement mais aussi affectivement, dans le sens d’un apaisement de ses retentissements émotionnels qui nous « secouent ».

Dans le cas exposé par Anthony, il ne semble pas pertinent de dérouler les analyses psychologiques en amont et en aval mentionnées dans le dernier article car le problème soulevé est plus intellectuel qu’affectif.  Un approfondissement des concepts devrait suffire à dénouer le conflit des deux désirs contradictoires à l’œuvre : celui de « repliement sur soi » et celui  d’intérêt et d’éventuel engagement dans les problèmes sociaux. Le commentaire écrit ne permet pas, à lui seul, d’éclairer les aspects du « système » qui déplaisent à Anthony, ni ce qu’il considère comme une « gestion efficace ». Un dialogue s’impose pour approfondir ces questions. Par contre, Spinoza apporte de précieuses pistes de réflexion quant à  la vie en société et l’individualisme bien compris :

Dans la quatrième partie de l’Ethique (La servitude humaine), quelques propositions et scolies relient l’utile propre à l’utile commun :

Propositions 32 (scolie), 33 et 34 (scolie) : dans la mesure où les hommes sont soumis à leurs passions, ils sont exposés à entrer en conflit les uns avec les autres.

Proposition 35 (corollaires 1 et 2, scolie) : si les hommes vivaient sous la conduite de la raison, ils ne pourraient que s’accorder en tout ; mais il ne faut pas se faire d’illusions : l’homme n’est pas un dieu pour l’homme, mais tout au plus un animal social.

Proposition 36 (scolie) et 37 (démonstrations 1 et 2, scolies 1 et 2) : la société rationnelle étant un idéal, il faut renoncer à fonder la société en raison, et déterminer les conditions d’un compromis raisonnable en vertu duquel les hommes, sans sortir de l’état de nature, peuvent se civiliser, c’est-à-dire vivre en sécurité et se rendre des services les uns aux autres.

A propos de la vie des hommes libres (c’est-à-dire sages, menant leur vie, autant que faire se peut, sous la conduite de la raison) et leur relation avec la société :

Propositions 70 (scolie) et 71 (scolie) : sans leur vouloir aucun mal, l’homme libre n’attend rien des ignorants, et ne place sa confiance que dans ceux qu’il reconnaît également comme des hommes libres ; ceci, en respectant dans les cas les règles communes de la politesse et de l’honnêteté.

Propositions 72 (scolie) et 73 (scolie) : cependant, l’homme libre reconnaît une importance fondamentale aux valeurs sociales, ce dont il donne témoignage par une bonne foi sans compromis ; loin de s’isoler de la collectivité, il estime que, sans elle et en dehors d’elle, sa liberté n’aurait aucun contenu.

Quant à la notion « d’individualisme », Spinoza n’est pas opposé à une telle attitude, bien comprise :

Pour lui, la clé de voûte de la libération se situe dans l’affect actif par excellence qu’il nomme « puissance intérieure », qui, en pratique, se décline en deux composantes : « la force de caractère » et « la générosité », qui sont les deux figures que revêt le désir, dans sa manifestation pleinement active et positive, lorsqu’il concerne, d’une part soi-même, et d’autre part d’autres personnes. La force de caractère est « le désir par lequel chacun est poussé sous la seule règle édictée par la raison à conserver son être ». La générosité est « le désir par lequel chacun est poussé sous la seule règle édictée par la raison à aider les autres hommes et à se lier d’amitié avec eux ». Sous leurs deux formes, personnelle et altruiste, ces désirs dépendent directement de l’impulsion du « conatus », que celle-ci incline seulement le sujet de l’action dans le sens de la conservation de son être propre, ou qu’elle inclue également dans son élan la considération d’autrui, sans que celle-ci soit posée en alternative à la première ; et dans les deux cas ces désirs poursuivent une perspective d’utilité, en la rattachant à une règle édictée par la seule raison. Il s’agit là de l’individualisme au sens spinoziste.

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour Individualisme et désintérêt pour les problèmes collectifs

  1. molestor14 dit :

    Merci pour l’article. Ca éclaircit pas mal de choses.

    Etonnant comme l’argumentaiton même peut dévoiler à quelle point on est sujet à des tensions internes ou non 🙂

    Concernant le rejet du système, il s’agit en l’occurrence plus du système électoral et particratique que du « système » dans le sens du panoptique. En pratique, m’étant approché de ce système au niveau communal, j’ai eu un aperçu du fonctionnement de ce dernier et de l’effet de pourrissement qui peut subvenir rapidement avant de se trouver en position de se rendre utile pour des projets sociétaux. A nouveau, ce constat ne concerne qu’un échantillon, et je me garderai bien de le généraliser à outrance.

    Cette réflexion de rejet du système est effectivement encore non aboutie, et prend sa source justement dans cette reconnaissance de l’importance des valeurs sociales (prop. 72 et 73) et une envie d’y participer et de l’améliorer, pour moi et pour les autres, voire même dans l’autre sens en termes de priorité. Le système politique ne m’ayant pas convaincu, je cherche donc une ou plusieurs autres voies pour y arriver (« […] ne sachant par quel bout le prendre. »).

    Par contre, je me retrouve à nouveau assez bien dans les propositions citées. Notamment les propositions 70 et 71 => « J’ai plutôt l’impression de me positionner dans une relation de voisinage sans histoire, je ne me mêle pas de ça et je ne leur demande rien…  »

    Intéressant…

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