Pourquoi philosopher et pourquoi principalement avec Spinoza ?

Pourquoi faut-il philosopher ? La question est classique et est justifiée par l’apparente inutilité de cette activité, surtout depuis les conquêtes  époustouflantes de la science moderne.

A l’instar d’Epicure (qui, par ailleurs, se trouve être le seul philosophe dont les positions trouvent grâce aux yeux de Spinoza, du moins dans l’Ethique), nous pensons  qu’à toutes les époques, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, la philosophie peut aider l’homme à « soigner son âme », c’est-à-dire, en termes plus modernes, à l’aider à résoudre ses inévitables problèmes existentiels :

«Il est vide, le discours du philosophe qui ne soigne aucune affection humaine. De même en effet qu’une médecine qui ne chasse pas les maladies du corps n’est d’aucune utilité, de même aussi une philosophie, si elle ne chasse pas l’affection de l’âme»

Nous avons déjà longuement signalé que nous utilisons l’Ethique de Spinoza à cet effet. Nous ne commenterons donc pas ici cette position plus en détail. Pour les lecteurs intéressés, ils peuvent trouver  un tel commentaire détaillé à l’adresse suivante: http://ameliepinset.wordpress.com/2010/02/26/pourquoi-faut-il-philosopher/

Cette approche des malaises existentiels par la philosophie a connu un renouveau à partir de 1981 sous le néologisme de « philothérapie », définie comme un entretien philosophique au cours duquel la personne qui consulte peut  trouver des réponses aux questions existentielles qu’elle se pose. Il ne s’agit, pas pour le philosophe qui reçoit cette personne, d‘inculquer ses propres pensées ni pour cette personne de prétendre guérir par cette voie. Le but est de penser par soi-même et de mieux vivre grâce à l’analyse critique. La personne apprend à se poser les bonnes questions,  à assumer ses choix, à donner un sens à sa vie, en un mot à être plus lucide. Cette pratique a commencé en Allemagne en 1981 avec le philosophe Gerd Achenbach. Les « café philo », moins personnels, plus collectifs, sont dans le même esprit. Ils sont apparus en France en 1992, autour de Marc Sautet.

La lecture de la description précédente éveille immédiatement la question du rapport de la philothérapie avec la psychothérapie. Le terme de « philothérapie », bien qu’il soit de plus en plus utilisé, n’est peut-être pas approprié car il désigne un système de pensée appliquée et non un traitement. La philothérapie ne veut pas être confondue avec la psychothérapie. Les deux méthodes s’intéressent au quotidien, pratiquent une analyse fine, utilisent la parole pour arriver à leurs fins, et pourtant elles ne sont pas équivalentes. La philothérapie se cantonne au domaine de l’entendement et du réel, tandis que la psychothérapie s’intéresse à celui des sentiments et des fantasmes. La philothérapie considère la personne consultante comme un sujet pensant tandis que la psychothérapie la voit comme un objet souffrant. La philothérapie vise à penser sa vie pour pouvoir vivre sa pensée, la psychothérapie aide à prendre conscience de ses sentiments douloureux et de soigner cette douleur.

Dans une acception assez consensuelle des deux domaines, on peut, grossièrement établir  le tableau suivant :

Dans une séance de Philothérapie Psychothérapie
Employer sa raison ses sentiments
Essayer de réfléchir prendre conscience
Faire une approche objective subjective
Tenter de se comprendre se découvrir
Apprendre à être sceptique ne plus douter de soi
Étudier l’universel abstrait l’intime
Progresser dans sa pensée sa vie
Tendre vers la maîtrise la guérison
Pour obtenir la consolation l’apaisement

Plusieurs livres qui traitent de philothérapie sont parus. Citons en trois : le « best-seller » de Lou marinoff « Moins de Prozac, plus de Platon » ; « La philo-thérapie » de Eric Suarez et enfin, plus récemment, « la consultation philosophique » de Eugénie Végléris.

Selon nous, l’approche commune des  pratiques de  philothérapie telle qu’elle apparaît illustrée dans ces trois ouvrages et qui semble bien relever d’une démarche assez consensuelle de cette nouvelle profession, présente deux défauts.

Le premier est de vouloir à tout prix négliger les sentiments évoqués par les personnes consultantes qui pourtant vivent les problèmes exposés à travers leurs sentiments, donc à travers leur subjectivité. La raison ne peut pas à elle seule combattre une passion vécue, elle doit se transformer elle-même en affect pour acquérir une force suffisante dans ce combat. L’aspect psychologique, l’abord des sentiments est incontournable. La « philothérapie » se doit d’être aussi « psychothérapie » pour prétendre à une certaine efficacité.

Le second défaut est l’absence de cohérence, de « vision du monde » de ces pratiques. Face à un problème donné, le « philothérapeute » peut faire appel à une palette très étendue de philosophes célèbres ayant chacun exposé son point de vue sur ce problème. Le choix du philosophe de référence va donc dépendre à la fois de la culture du philothérapeute (il peut très bien ignorer de nombreux textes traitant du sujet débattu), mais aussi de ses propres  préférences, ce qui aura pour résultat, en contradiction avec l’esprit de la discipline, d’inculquer les propres idées du philothérapeute à la personne consultante. Par ailleurs, si, afin d’éviter cette dérive, le philothérapeute voulait exposer la position de plusieurs philosophes, ces positions se révéleraient bien peu compatibles, si pas contradictoires entre elles, ce qui aurait certainement pour effet d’accentuer le malaise existentiel de la personne.

Osons un exemple en prenant le cas traité par Suarez à la page 125 de son ouvrage : Muriel, jeune maman, contrainte de quitter son emploi pour s’occuper à plein temps de son enfant et qui s’interroge sur le sens du travail. L’abord du problème passe évidemment par la notion centrale d’utilité à la société que le travail conférerait à l’individu qui l’exerce. Mais alors, étrangement, Suarez glisse vers la notion d’engagement politique, évoque Platon et Socrate (qui me semblent tous deux fort éloignés de la notion de travail qui préoccupe Muriel. En effet, du moins pour ces penseurs antiques, l’économie, que l’on n’envisage que centrée sur l’individu, est souvent vue de façon suspecte, et comme une activité servile ; la science économique n’existe pas et la politique domine tout), pour définir l’homme comme « animal politique », donc intrinsèquement lié à la société humaine, ce qui lui permet d’amener la solution de la reconnaissance sociale dès la naissance, donc indépendante du travail. Joli, mais pertinent dans le cas de Muriel ?

En se référant, ne fut ce qu’à Aristote, Suarez serait arrivé à une toute autre conclusion. En effet, Aristote donne une place beaucoup plus importante à l’économie qui, selon lui, engendre l’échange basé sur la monnaie et permet de ce fait le renforcement du lien social !

Suarez  aurait pu orienter la discussion encore autrement, en insistant plus sur la dualité entre valeur intérieure et extérieure et en invoquant, par exemple, le texte suivant de Nietzsche, qui aurait apporté un éclairage tout différent à la solution préconisée :

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux (1) ! Le monde fourmille d’ « individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’ individuum (2) ! […] Êtes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu’à produire le plus possible et à s’enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l’addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu’est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c’est que respirer librement ? si vous n’avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ? »

Nietzsche, Aurores (1881), Livre III, § 173 et § 206, trad. J. Hervier, Gallimard, 1970

(1) allusion aux nombreuses grèves qui touchent le monde du travail

(2) du latin : ce qui ne peut être divisé (atome, au sens étymologique, pas physique)

Alors, quel auteur privilégier ? Et en fonction de quel critère ?

Ou bien faut-il n’en pas nécessairement privilégier, mais offrir un panel de positions et des conclusions qu’elles engendrent dans le cas particulier envisagé, laissant alors à la personne le choix d’opter pour telle ou telle position en fonction de sa psychologie ?

Et voilà, le mot « psychologie » mis à la porte revient par la fenêtre. Pour pouvoir aider Muriel à penser SA vie, et donc vivre SA pensée, il faut tenir compte de Muriel, de voir que ce sont SES deux sentiments contradictoires qui LUI posent un problème existentiel, que ce sont SES joies qui ont engendré SES désirs et que ce sont SES idées qui sont à l’origine de ces joies. La psychologie de Spinoza, tout en étant universelle, permet de partir de la subjectivité de l’individu, de ses propres sentiments, sa philosophie peut ensuite analyser abstraitement les idées qui constituent ces sentiments et les rendre claires et précises pour ensuite les « réinjecter » dans les sentiments et ainsi les recréer sur la base de la raison, « reconstruisant » la psychologie de cet individu. Notre approche spinoziste réconcilie harmonieusement la psycho- et la philo-thérapie en une seule approche des problèmes existentiels.

Voilà pourquoi nous philosophons principalement avec Spinoza.

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Pourquoi philosopher et pourquoi principalement avec Spinoza ?

  1. Mikhaël dit :

    Alors que la psychothérapie semble facile à mettre en oeuvre sur la plupart des gens qui « ont envie de vider leur sac » et de ce fait un peut se soulager sans peut être réellement solutionner des problèmes; je me demande si la philothérapie est aussi accessible.
    Ne s’adresse-t-elle pas uniquement à une sorte d’élite capable de penser par sois-même ? Peut on imaginer aussi facilement n’importe quel quidam choisir par lui même sa position philosophique préférée ?

    • cballigand dit :

      La »philothérapie » telle que nous l’envisageons et ainsi que nous l’avons détaillée dans un article précédent répond positivement, nous semble-til, à toutes tes remarques.
      1. La première étape consiste évidemment en l’écoute de la personne venue en consultation. Elle y expose le ou les problèmes qu’elle vit et dont elle désire parler. Cette personne peut ainsi aussi avec nous « vider son sac ». nous avons remarqué que cette écoute attentive, et dirigée est très importante et qu’elle aide déjà la personne.
      2. Nous sommes convaincus que toute personne ne souffrant d’aucune déficience mentale est capable de bien penser, c’est-à-dire d’avoir des idées « adéquates », vraies, pour peu qu’elle soit convenablement aidée. C’est d’ailleurs le but même de notre approche. Après trois ou quatre séances, la personne est capable de penser son problème initial par elle-même et est apte à aborder les autres problèmes de la même façon.
      3. La personne qui vient nous consulter, quelle qu’elle soit, n’a pas à choisir une position philosophique. Notre approche est presque uniquement « spinoziste » et centrée sur l’application concrète des développements exposés dans l’Ethique, en commençant par la troisième partie qui détaille la psychologie. D’ailleurs, l’intitulé complet de notre approche est, comme énoncé dans un article, « psycho-philo-thérapie spinoziste ». Tout un programme!

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