Séparation

Lorsqu’on parle de séparation, on pense souvent « rupture amoureuse », dont on sait tous combien de telles ruptures peuvent être douloureuses. Mais à y réfléchir le terme recouvre beaucoup d’autres situations. Nos douleurs existentielles proviennent souvent, si pas presque exclusivement de séparations, de « ruptures affectives » : deuils, divorces, départ des enfants, pertes d’emploi, pertes d’objets auxquels nous étions attachés, … Autant de situations  où un lien se rompt, un attachement se délite et dont nous souffrons.

Toute rupture affective provoque en nous aussi une « séparation » : la confrontation de deux désirs contraires, celui de vouloir rester attaché à la personne ou à l’objet et celui de vouloir s’en éloigner. Ce qui nous ramène, si nous voulons examiner les causes de la douleur engendrée et y apporter un soulagement qui permettra la mise en œuvre d’une action,  à l’approche générale exposée dans un article précédent.

Toute situation de rupture est évidemment particulière car elle implique des individus uniques et ne peut évidemment s’aborder complètement qu’au travers de cette singularité. On peut cependant essayer de dégager des lignes directrices de « l’analyse en amont » communes à chacune de ces situations.

Chacun des deux désirs en présence est « poussé » par une joie. Quelle est cette joie ?

Dans chaque cas, il s’agit d’un espoir : « une joie inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît dans une certaine mesure douteuse » (Eth III, déf. XII).

Cette joie est passive, subie,  et  toujours doublée d’une tristesse, la crainte : « une tristesse inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît dans une certaine mesure incertaine » (Eth III, Déf. XII). De fait : « il suit de ces définitions qu’il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir. En effet, celui qui est suspendu à l’espoir et doute de l’issue d’une chose, imagine donc quelque chose qui exclut l’existence de la chose future, et par conséquent, est attristé d’autant ; par conséquent, il craint dans le moment même où il est suspendu à l’espoir, que la chose n’arrive pas. Au contraire, celui qui est dans la crainte, c’est-à-dire qui doute de la chose qu’il hait, imagine aussi quelque chose qui exclut l’existence de cette chose ; et, par conséquent il se réjouit, et il a dans cette mesure même l’espoir que la chose n’arrivera pas ».

Quelle est, ou quelles sont, la ou les idées qui constitue(nt) ces espoirs ?

Pour ce qui est de l’espoir derrière le désir de rester attaché à la personne ou à l’objet concerné, Il s’agit d’idées de satisfaction, d’habitudes et de sécurité, idées de choses passées. C’est l’espoir de conserver certaines satisfactions, des habitudes et une sécurité. La crainte qui double cet espoir est évidemment celle de perdre ces trois choses.

La qualité de la relation qu’on perd est évidemment une dimension importante. La perte est plus douloureuse lorsque la relation avec l’être cher était profondément satisfaisante, particulièrement lorsqu’elle permettait de combler plusieurs besoins ou de trouver des satisfactions rarement accessibles.

Lorsqu’on perd une personne avec qui la relation était peu satisfaisante ou même essentiellement frustrante, la perte peut être bien moins douloureuse. On peut même y trouver un soulagement important. Mais il est rare que ce soit aussi simple.

Un  exemple fréquent : celui de la personne qui quitte un conjoint violent et tyrannique, ou même un conjoint dont l’amour s’est éteint. Elle n’est pas forcément soulagée et libérée. Il arrive souvent qu’elle éprouve au contraire un manque, comme si elle avait vraiment perdu une importante source de satisfaction. C’est en fait la possibilité (même improbable) de satisfaction qui l’emporte sur la frustration réelle. Il est souvent aussi difficile de renoncer à une satisfaction future illusoire qu’à une satisfaction réelle.  Le manque ressenti lors d’une séparation correspond à des besoins qui ne trouvent plus de réponse immédiate. La personne dont on se sépare comblait de toute façon certains besoins qui se retrouvent maintenant négligés. C’est en partie ce qui justifie l’importance qu’on accorde à la peine qui suit la séparation. Cette tristesse, même lorsqu’elle est déchirante ou désespérée, est la représentante des besoins qui se retrouvent sans source de satisfaction.

Mais en examinant le manque d’un autre point de vue, on y découvre des habitudes. Parce que la personne dont on se sépare était une source régulière de satisfaction, elle contribuait à un équilibre que son départ ne permet pas de conserver. Cet équilibre correspondait à un « état normal », au niveau de satisfaction qu’on avait l’habitude d’atteindre de façon régulière.

C’est donc aussi à une habitude que correspond l’attachement qu’on avait pour la personne. Cet attachement est en quelque sorte le lien de dépendance que nous établissons avec l’instrument qui nous procure facilement une satisfaction importante. Le départ d’une personne précieuse nous fait souvent ressentir clairement cette dimension: l’attachement que nous avions pour elle et les multiples habitudes qui servaient à le créer en nous apportant des satisfactions faciles. C’est la dimension routinière et quotidienne de la satisfaction.

Une relation établie nous procure un « taux de satisfaction » relativement stable et prévisible. Nous savons par expérience à quels besoins elle permet habituellement de répondre. Nous pouvons facilement prédire dans quelle mesure une situation particulière nous conduira à la satisfaction. C’est un peu comme une assurance: la réponse est toujours disponible et elle est obtenue à travers des gestes habituels qui ne comportent plus vraiment de risque ; nous nous sentons en sécurité dans cette relation.

Bien sûr, ces garanties ne sont que partielles et les satisfactions qu’elles nous procurent sont relativement incomplètes, mais elles exigent si peu d’effort qu’on peut s’en satisfaire longtemps. Et lorsqu’on perd ces satisfactions automatiques, une forme de paresse psychique nous amène à leur attribuer une qualité qu’elles n’avaient pas vraiment. On tombe alors dans le regret nostalgique et on oublie les limites de la relation qui n’est plus; on rêve à ce qui aurait pu être, à ce qu’on aspirait à vivre. C’est pour la même raison qu’on a souvent tendance à attribuer aux morts des qualités qu’on ne leur reconnaissait pas de leur vivant.

C’est donc aussi à une forme de sécurité qu’il nous faut renoncer. La relation établie depuis longtemps est un univers prévisible où on connaît presque complètement à l’avance les réponses de l’autre ou les conséquences de nos gestes. On peut donc y contrôler précisément les risques qu’on prend. Dans une nouvelle relation, au contraire, on ignore en grande partie quel genre de réponse on recevra. L’incertitude remplace la sécurité.

L’espoir qui guide le désir de s’éloigner de la personne ou de l’objet est constitué aussi par l’idée de satisfaction, mais cette fois comme idée d’une chose future. Il s’agit de l’espoir, soit de retrouver une satisfaction que la relation perdue nous procurait (c’est souvent le cas lorsque cette séparation nous est imposée de l’extérieur : deuil, décision unilatérale du conjoint, perte d’emploi, …), soit de trouver une satisfaction plus intense ailleurs.

La crainte qui double cet espoir est bien sûr celle de ne pas réussir à trouver cette satisfaction.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s