Spinoza et Freud (2)

Dans l’article précédent, nous avons décrit ce que nous considérons comme la différence fondamentale entre les systèmes spinoziste et freudien, à savoir le postulat de l’inconscient. Mais ils différent sur bien d’autres points que nous désirons mettre en évidence ici sans toutefois prétendre à l’exhaustivité. Il s’agit principalement de l’importance de la sexualité, dont on sait qu’elle est primordiale pour Freud, puis pêle-mêle, de la pulsion de mort, de la culpabilité, du rapport aux parents, du manque et de la crainte. Toutes ces différences nous semblent tellement fondamentales et peuvent avoir, dans une aide apportée aux difficultés existentielles, des conséquences si fortement opposées, qu’il apparaît vraiment que les deux systèmes sont totalement inconciliables à la fois dans leur théorie et dans leur pratique et que Spinoza ne peut  pas être considéré comme un précurseur de la pensée de Freud.

1)      La sexualité

Freud fait de la sexualité la clef de voûte de son système, tandis que pour Spinoza, il ne s’agit que d’un plaisir  parmi d’autres, Joie si partielle qu’elle ne peut jamais être ce par quoi l’on pourrait expliquer tout comportement humain en général. Freud constate l’obsession sexuelle omniprésente dans son époque, et il décide d’en faire une donnée « objective » capable de transcender cette époque et son lieu. Spinoza en revanche refuse d’accorder à cette « opinion commune » une quelconque vérité scientifique, pour constater qu’il existe des façons de concevoir l’Amour bien plus conformes à l’essence humaine que les « chatouillements » qui affectent une partie du corps. Pour Spinoza, mettre la sexualité au centre de nos préoccupations c’est mettre au centre de notre existence une joie locale, donc nécessairement passive et cette détermination ne peut pas conduire à une véritable attitude active.
D’autre part, là où Freud  semble ne pas vraiment croire en la possibilité d’activités sexuelles entièrement satisfaisantes, Spinoza constate qu’en réalité, l’amour corporel peut être sans problème source de Joie. Il suffit, justement, de penser la sexualité pour ce qu’elle est, et de ne pas en faire le but même de sa vie, pour pouvoir la cultiver joyeusement.

On pourrait dire que, pour Spinoza, ramener tout à la sexualité est à la fois totalitaire et réducteur.

Tout ramener à la libido, même assimilée en général à la pulsion de vie, faisant du désir de connaître, par exemple,  dans la « sublimation » freudienne,  une forme de sexualité, c’est  s’interdire de voir la singularité de tout ce à quoi on le ramène, qu’il s’agisse notamment d’art, de science ou de philosophie, parce qu’en réduisant un objet particulier à un autre objet particulier, on ne peut que penser inadéquatement.

C’est la définition même que l’on pourrait  donner du totalitarisme : vouloir tout ramener à un principe particulier et considérer tout ce qui n’est pas rapportable à cette particularité comme inexistant ou indigne d’exister. Ainsi en est-il du totalitarisme scientiste, qui considère a priori que tout ce qui n’a pas d’existence matérielle observable positivement peut être tenu pour inexistant sans autre forme de procès ; de même le totalitarisme religieux fondamentaliste pour qui tout ce qui sort du canon défini par la lettre du dogme est indigne d’exister et doit être condamné ; de même le totalitarisme économique qui ramène toute valeur à la valeur d’échange financière et tend à éliminer tout ce qui n’est pas vendable ou achetable ; de même le totalitarisme politique : tout ce qui ne peut se mettre au service du Führer, incarnation du grand Reich, ou de la dictature du prolétariat est contraire à l’intérêt de tous et donc de chacun, et doit donc être éliminé.

On pourrait objecter que Spinoza fait du Conatus la clef de voûte de son système et qu’il s’agit là aussi d’une forme de totalitarisme. Il n’en est rien car ramener tout au conatus n’empêche pas d’accepter des modes de pensée et d’être très diversifiés, parce qu’à la base, l’effort de persévérer dans son être permet d’envelopper aussi bien le désir de comprendre du philosophe que le désir mal compris d’être aimé et de se respecter du suicidaire tout en ne s’interdisant pas d’en voir les spécificités.

Nous avons aussi dit que nous considérions le freudisme comme réducteur.

Pour être réducteur, il faut non seulement constater des choses communes entre deux entités différentes, mais  il faut aussi NIER qu’il y a des différences essentielles, et expliquer l’essence de l’une par ce qui ne vaut que pour l’essence de l’autre.
Dire que la vie de Pierre ne diffère en rien de la vie de la pierre, par exemple, voilà ce qui serait réducteur. C’est bien pourquoi dire que TOUTES les productions humaines se réduisent à la libido de l’animal est réducteur. Cela efface tout ce qui constitue les différences essentielles entre ces animaux, et donc notamment les différences essentielles entre les hommes et les autres animaux.
Spinoza est pourtant très clair là-dessus. Par exemple, dans le Traité Politique:

« Par conséquent, lorsque nous disons que l’Etat le meilleur est celui où les hommes passent leur vie dans la concorde, j’entends par là une VIE HUMAINE, qui SE DEFINIT non par la seule circulation du sang et par les autres fonctions communes à tous les animaux, mais AVANT TOUTE CHOSE par la RAISON, véritable vertu de l’âme, et SA VRAIE VIE. »

On voit bien que ce qui DEFINIT pour Spinoza la VRAIE VIE HUMAINE, c’est précisément ce que les hommes N’ONT PAS en commun avec les autres animaux.

Autrement dit: pour Spinoza ce qui est proprement humain, c’est tout ce que le corps humain n’a PAS en commun avec les autres animaux. Pour Freud, le corps humain est essentiellement le même que celui des autres animaux. Ce que l’homme fait en plus, c’est ‘sublimer’, mais au fond, cela ne change rien, ce n’est qu’une petite complication du même phénomène de base. C’est ce qui permet de dire que pour Freud, il n’y a essentiellement AUCUNE différence entre un corps humain et un corps de n’importe quel autre animal. Il réduit donc le proprement humain à quelque chose de commun aux animaux sexuées.

Freud est donc réducteur en ce qu’il nie une spécificité essentielle au corps humain, mais il est totalisant là où il croit pouvoir étendre les exigences d’une seule des fonctions corporelles des animaux sexués à celles de la conservation de soi. Et là, il n’est pas seulement totalisant, mais également contraire au simple : ce qui tient en vie un organisme animal n’est pas sa capacité de se reproduire, mais c’est bien tout ce qui est nécessaire pour faire fonctionner ses organes dits non par hasard « vitaux », organes parmi lesquels ne figurent PAS les organes sexuels.

On pourrait ainsi même dire que Freud est doublement réducteur:
1) il réduit l’homme à ce que celui-ci a en commun avec les autres animaux
2) il réduit le principe fondamental motivant la vie animale aux seules fonctions corporelles de reproduction.

Spinoza, sur ces deux points, fait exactement l’inverse. Certes, on peut dire qu’aussi bien les animaux que les hommes sont définis par le conatus, mais ce qui constitue ce conatus chez les deux est essentiellement différent. Et il va de soi que chez Spinoza, le corps n’est pas du tout réduit à ses fonctions reproductives.

2)      La pulsion de mort

La pulsion de mort est le désir pour l’homme de s’autodétruire. Dans le système spinoziste fondé sur le conatus, où donc chaque être s’efforce, autant que possible, de persévérer dans son être, il est absurde qu quelqu’un cherche à s’autodétruire. La mort ne peut venir que du dehors et même le suicide est vu comme une victoire de certaines forces extérieures.

3)      La culpabilité

Pour Freud, la culpabilité est, tout comme la libido, un sentiment ‘essentiel’, c’est-à-dire définissant l’essence même de l’homme, ou plutôt de l’homme normal, qui chez Freud s’appelle »’homme neurotique ». Ainsi la psychose et la perversion se caractérisent-elles par l’absence ou l’installation ambiguë de ce sentiment.
Là aussi, il nous semble que tout Spinoza s’écroule quand on accepte de telles idées, lui qui démontre que tout Repentir est une idée inadéquate, donc obscure et confuse, une tristesse qu’il faut fuir absolument : « Le repentir n’est pas une vertu, autrement dit ne naît pas de la Raison ; mais celui qui se repend de ce qu’il a fait est deux fois malheureux ou impuissant ». (Ethique, quatrième partie, proposition 54).

4)      Surdétermination de la relation aux parents.

Freud suppose que pour guérir quelqu’un qui souffre psychiquement, il faut lui faire «assumer» ses désirs sexuels par rapport aux parents. Jamais on ne trouve une telle surdétermination des parents chez Spinoza. Nos désirs, chez lui, circulent à travers tous les contacts que nous établissons avec les gens, et sont déterminé par ‘l’ordre commun de la nature’ plutôt que par des désirs spécifiques. Le remède de Spinoza aux affects nous  semble dès lors être vraiment aux antipodes de la thérapie psychanalytique: il s’agit non pas de se bourrer la tête d’idées de soi-même, de ses parents et de sexe, mais de créer activement de nouvelles idées, plus adéquates, de soi-même et surtout aussi de toute la nature.

5)      Centralité du manque.

Pour la psychanalyse, l’essence humaine est essentiellement manque, nos désirs se définissent par ce qui leur manque. Vivre bien (donc de manière neurotique mais sans trop de symptômes accablants), c’est accepter cette impossibilité de toute satisfaction pleine et réelle.
Chez Spinoza au contraire, il n’y a ni de vide dans la nature, ni de désirs inassouvissables par essence. Le problème des affects n’est pas que nous désirons sans cesse des choses interdites ou impossibles, le problème des affects pour Spinoza, c’est que certains de nos désirs (dont les désirs sexuels) ne nous mènent pas très loin, quand on ne se contente que de les satisfaire. Le problème de la sexualité n’est pas que nous y restons toujours sur notre faim (chose qui semblerait tout à fait absurde à Spinoza : pour lui, le sexe, bien encadré, n’est rien d’autre qu’une pure Joie, augmentation de notre puissance donc, désir qui peut être entièrement comblé), la sexualité ne pose problème, pour Spinoza, QUE si nous nous imaginons qu’elle est l’essence de notre vie, c’est-à-dire si nous nous laissons aller dans le rêve freudien … . On peut donc s’entraîner à voir des phallus partout, selon Freud on ne fera que découvrir ‘la vérité’, tandis que selon Spinoza, on est en train d’appauvrir systématiquement la puissance aussi bien de son Corps que de son Esprit, bref de diminuer sa capacité de remédier aux affects.

6)       La crainte.

On sait que chez Freud, on ne peut développer une personnalité stable et plus ou moins «saine» que si l’on a passé le complexe d’Œdipe. Crucial dans ce complexe est un autre complexe: le complexe de castration. Ce complexe se produirait aussi bien chez le garçon que chez la fille, tous les deux étant obsédés par le fait d’avoir ou de ne pas avoir un pénis. Il nous semble que ce que Freud appelle «le primat du pénis » est de nouveau totalement réducteur.. Mais laissons cela de côté,  pour souligner ici que ce qui selon Freud est crucial pour pouvoir avoir une vie plus ou moins équilibrée, c’est cette angoisse de castration. Sans elle, on ne peut pas devenir un neurotique plus ou moins heureux. Il est donc clair que pour Freud, la base de l’entrée dans une vie de sublimation (celle-ci étant nécessaire pour ne pas trop souffrir), c’est la crainte.

Pour Spinoza, la crainte étant une tristesse est un sentiment négatif, à fuir autant que possible individuellement. Mais il y a plus encore. Au niveau politique, la crainte, qui pour Freud, comme pour Hobbes, fonde la cité y est également rejetée par Spinoza. Ainsi, dans la Traité Politique :

« Une Cité dont les sujets, paralysés par la crainte, ne prennent pas les armes, doit être dite plutôt sans guerre qu’en paix. La paix en effet n’est pas l’absence de guerre: c’est une vertu, qui naît de la force d’âme; car l’obéissance est la volonté constante d’accomplir ce qui doit être fait selon le décret commun de la Cité. Du reste, une Cité dont la paix dépend de l’inertie de sujets conduits comme du bétail pour n’apprendre rien que l’esclavage mérite le nom de ‘désert’ mieux encore que celui de ‘Cité’. »

Là où pour Freud la crainte fonde la Cité (voir aussi son mythe de parricide à la base de la civilisation), pour Spinoza construire une Cité (ou la personnalité d’un homme) sur la crainte, ce n’est rien d’autre que de réduire ses sujets à du bétail, soit non seulement à des animaux, mais même à ces animaux qui vivent en esclavage perpétuel.
Nous pensons ainsi avoir mis en évidence les points principaux de divergence entre les systèmes spinoziste et freudien et, par là-même avoir fait sentir pourquoi nous nous positionnons nettement en faveur de Spinoza. Cette étude nous semblait nécessaire à mener car dans notre monde occidental, la psychanalyse, ainsi que toutes les pratiques « psys » (psychologie, psychothérapie, …) se trouvent être tellement médiatisées que tout quiconque se targue de vouloir aborder le domaine des sentiments se doit de se positionner par rapport à elle(s).

Restent deux questions en suspens :

–          Freud est un géant de la pensée que nous admirons. Pour quelle raison, ses tentatives d’explication du psychisme humain sont-elles vouées, du propre aveu de Freud lui-même à la fin de sa vie, à l’échec ?

–          Quelle est la raison du succès populaire de la psychanalyse et, dans la foulée, d’autres méthodes de soin psychologique ?

Pour ce qui est de la réponse à la première question, nous pensons que cette raison est la même que celle que nous avons évoquée dans un article précédent pour les pratiques psychologiques en général, à savoir le refus de fondement métaphysique. Spinoza a voulu fonder son anthropologie dans une métaphysique, Freud a préféré laisser les fondements de son anthropologie dans le vague, supposant qu’en se référant aux mythes monothéistes et aux résultats de ses activités cliniques, la possibilité d’une universalisation de ses interprétations fût déjà garantie. C’est là, à notre avis, ce qui fait la faiblesse de toute son entreprise. Autrement dit: SI Freud avait essayé d’expliciter la métaphysique sur laquelle se basait invariablement sa théorie, il aurait pu constater qu’il s’agissait là d’une métaphysique tout à fait monothéiste, et il aurait eu les moyens de la remettre en question, tout en utilisant la méthode scientifique qui lui était si chère, et qu’il a appliquée admirablement, avec tant de courage et d’intelligence. Il se fait qu’il a préféré reléguer la métaphysique dans le domaine de la philosophie, domaine considéré comme trop spéculatif.

Pour ce qui est de la réponse à la deuxième question, nous y voyons un parallèle avec le succès populaire de tous les mythes : une explication totale et imagée de l’homme, dualiste et manichéenne dans ses fondements, « le goût pour les descentes en enfer, afin d’y invoquer les fatalités d’en bas » (Paul Ricoeur).

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Spinoza et Freud (2)

  1. nobias dit :

    vous semblez minimiser néanmoins le rôle de la parole dans la cure analytique pour prendre conscience de ses affects, dans le cadre d’un échange adressé au thérapeute.
    De plus dans le cadre d’une psychanalyse, à défaut de guérir on dispose d’un moyen de pâtir d’une façon plus active ( si je puis dire), c’est déjà ça de pris non?

    • cballigand dit :

      Dans ces articles, je ne m’intéressais qu’à la comparaison des théories spinoziste et freudienne.
      Pour ce qui est de la pratique, la « consultation » philosophique spinoziste est aussi un lieu d’échanges par la parole. Si, personnellement, je me poste, évidemment, plus en faveur de Spinoza, ce dernier dit lui-même que toute joie, même passive peut être bonne à prendre. Toute personne engagée dans une cure analytique y recherche, même si elle ne l’appréhende pas en ces termes, à moins pâtir, donc à être plus active. C’est donc certainement bon. Cependant, lors d’une telle cure, elle se trouve engagée en tant qu’objet souffrant, non en tant que sujet pensant, ce qui, à mon sens, rend préférable une approche philosophique, en particulier spinoziste, des malaises existentiels, où c’est l’inverse que l’on recherche, car cela est plus productif d’action.

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