Spinoza et les régimes alimentaires

Il est un fait qu’en Occident  le surpoids, conséquence d’une vie de plus en plus en sédentaire et d’une alimentation déséquilibrée, trop riche en sucres et en graisses, est un véritable problème de santé pour les personnes, de plus en plus nombreuses,  qui en souffrent : hypertension artérielle, cholestérol trop élevé, diabète, cancers particuliers, problèmes articulaires, maladies respiratoires, … bref, une qualité  ainsi qu’une espérance de vie diminuées. Sur ces problèmes strictement médicaux se greffe une détérioration d’image : les personnes en surpoids, même léger, sont continuellement confrontées aux images de silhouettes des deux sexes élancées et musclées, devenues les canons de beauté institués, véhiculés sans arrêt par les médias, et subissent ainsi en plus de leurs éventuels problèmes médicaux, une sensation d’anormalité, d’angoisse et de culpabilité.

Comment aborder ce phénomène avec les yeux de Spinoza et tenter d’aider les personnes concernées, c’est-à-dire, au vu du martellement  médiatique et médical à ce propos, pratiquement tout le monde ?

Il y a donc deux faces au problème : celle du surpoids physique et celle liée au déficit d’image.

Abordons la première face.

Le problème du surpoids ramène évidemment au fait de se nourrir, donc au sentiment de faim que nous pouvons appeler « appétit » et qui, comme tout sentiment est à l’intersection du psychique et du somatique (un sentiment est une affection du corps et l’idée de cette affection). La faim affecte notre corps et notre esprit a une idée de cette affection, c’est l’appétit que l’on peut simplement définir comme « le désir de nourriture ».

On peut comparer cette définition à celle de la gourmandise, proposée dans l’Ethique : « le désir immodéré, ou même l’Amour,  de faire bonne chère »  (Ethique, troisième partie, définition XLV).

Profitons de ces deux définitions très concrètes pour introduire un raffinement du sentiment de désir, inspirée de la notion de pulsion freudienne que nous avions rapprochée de la notion de passion dans un article précédent. Cela nous permettra de mieux montrer à quel niveau le Conatus, l’effort de persévérer dans l’être, peut être dévoyé chez l’homme, en des désirs qui peuvent mettre en péril cette persévérance par la focalisation sur des objets qui ne lui conviennent pas, comme par exemple, un excès de nourriture ou un mauvais choix d’aliments.

Le désir peut se décomposer en quatre éléments :

La poussée : il s’agit toujours du Conatus, l’essence de tout être en tant qu’il est l’effort de persévérer dans son être. C’est une poussée aveugle, sans objet spécifique visé. Ainsi le sentiment de faim va pousser l’homme ou, plus généralement l’animal, à se nourrir afin de se conserver.

La source : la joie ou la satisfaction recherchée et les images, les idées confuses qui sous-tendent cette recherche. Dans le cas de la faim, la satisfaction recherchée est le rassasiement et les images sous-jacentes peuvent être très diverses. Par exemple, un tel, tenaillé par la faim, peut s’imaginer dévorant un poulet rôti, car ce mets  a été associé dans son enfance à un plaisir gustatif intense.

Le but visé : la joie ou, plus prosaïquement, le plaisir obtenu. Dans le cas de la faim : la satisfaction d’être repu.

L’objet visé. Dans notre exemple, l’aliment désiré.

Grâce à cette décomposition, on peut voir clairement que l’intervention opérée par notre analyse en amont se situe au niveau du deuxième élément, la source, et plus singulièrement sur la source de la source, les images qui sous-tendent la joie recherchée, en éclairant ces idées confuses par leurs causes. La connaissance de ces causes permet alors de modifier l’objet visé en vue de rechercher une joie plus conforme à notre nature. Prenons l’exemple d’une personne célibataire rentrant chez elle après une journée de travail éprouvante pour y trouver un appartement vide et froid et se ruant instantanément vers un paquet de chips qu’elle se met à engloutir. Quelle joie recherche-t-elle à travers cette nourriture particulière ? Ne serait-ce pas, en plus de  rassasier sa faim, un certain réconfort ou palliatif à sa solitude car ce type d’aliment est souvent pris en apéritif entre amis ? Si elle réalise que c’est effectivement le cas, cette personne pourra dissocier les deux recherches de joies, le rassasiement et la compagnie, et y apporter des solutions différentes, plus efficaces pour les deux, et respectant sa propre nature qui est, d’un côté, certainement, de vouloir conserver la santé, la pleine capacité de ressentir de la joie et de l’autre côté la joie de rompre la solitude,  d’être en société, de partager des moments avec d’autres. La découvertes des idées adéquates, c’est-à-dire causes véritables, permet de déceler quelles sont les vraies joies recherchées et d’orienter ainsi les désirs vers les objets eux aussi  adéquats pour les satisfaire.

C’est un truisme de constater que la prise de poids est due à l’excès d’apport calorique par rapport aux dépenses de même ordre, excès qui se voit stocké dans les cellules graisseuses, les adipocytes Inversement, une perte de poids est due à l’excès de dépenses par rapport aux apports caloriques qui force l’organisme à puiser dans ses réserves graisseuses. Mais est-ce aussi simple ? Laissons cette question pour plus tard et poursuivons …

Le problème de la prise ou de la perte de poids, pour une personne qui ne souffre pas d’une maladie particulière qui pourrait  provoquer physiologiquement une telle prise de poids (par exemple, une  hypothyroïdie) ou une perte de poids  (inversement, une hyperthyroïdie), peut donc être repris dans notre schéma général de confrontation de deux désirs contradictoires : l’appétit « normal » (ou « restreint » dans le cas d’un désir de perte de poids) et la gourmandise, deux désirs que nous avons définis plus haut. Ainsi, notre analyse en amont devra éclairer les sources de chacun de ces désirs, les images derrière la recherche de joie qui les induisent.

Les idées confuses sous-jacentes à la joie source de l’appétit « normal » ou « restreint » relèvent soit de la santé à conserver ou à retrouver, soit  de la conformité à une image corporelle modèle véhiculée par l’imaginaire collectif des médias. Nous reviendrons sur cette image en abordant la deuxième face du problème.

Les idées confuses sous-jacentes à la joie source de la gourmandise, c’est-à-dire du désir immodéré de nourriture peuvent être très diverses et nécessitent  un dialogue personnel afin de les déceler. En général, il peut s’agir d’idées liées à l’ennui, au stress, à l’énervement, à la recherche de convivialité, à des habitudes pouvant remonter à l’enfance (addiction au sucre, obligation de « terminer son assiette »). La découverte de ces idées qui devraient être associées à d’autres possibilités de satisfaction de joies que celles procurées par la nourriture (par exemple, pour pallier l’ennui, l’investissement dans une activité autre que l’absorption d’aliments) permettra de réorienter les activités vers la satisfaction des joies correspondantes à ces idées adéquates. On l’a compris : il s’agit de rediriger le désir vers un objet qui correspond à la satisfaction véritable recherchée (dans notre dernier exemple, vers des activités palliatrices de l’ennui plutôt que vers la nourriture).

Nous allons à présent aborder la deuxième face du problème, à savoir le déficit d’image. Nous terminerons l’article par un exposé de découvertes scientifiques utiles et une proposition de démarches  basées  sur ces découvertes et nos propres  investigations.

La plupart d’entre nous, confrontés sans arrêt à la diffusion d’images de corps élancés et musclés, instaurés comme canons de la beauté actuelle, ne pouvons nous abstenir de nous y comparer et d’éprouver ainsi une diminution de puissance, c’est-à-dire une tristesse, face à la supériorité esthétique évidente des images qui nous sont assénées. D’où la naissance d’un désir de conformité à ces images concrétisé souvent dans la pratique d’activités physiques censées nous y faire ressembler et, corrélativement,  le succès croissant des clubs de fitness. A priori, aucun problème n’apparaît ici, ces actions induisant même un bienfait collatéral, la pratique d’une activité physique étant toujours bénéfique et donc source de joies, sauf si ce désir de conformité devient obsessionnel, car alors, il détournera l’esprit de joies globales au profit de  joies  locales, nécessairement plus passives. Rappelons qu’une joie est dite active lorsque notre nature en est la cause, sinon unique, du moins principale. Ainsi, la joie apportée par la pratique d’une activité physique est active lorsque c’est notre nature seule qui nous y  a conduit, que ce soit parce que nous aimons simplement cette activité, ou que nous la pratiquons dans le but de conserver ou de retrouver la santé, considérée comme capacité à ressentir de la Joie, d’augmenter notre puissance d’agir, désir nécessairement conforme à notre Conatus. Cette pratique est par contre  passive si nous y avons été conduit dans le but de nous conformer à une image imposée de l’extérieur, par les médias par exemple, car alors nous ne sommes pas la  cause principale de la joie induite, l’influence extérieure y étant prépondérante.

A propos de la dérive obsessionnelle d’un désir, que ce soit de conformité à une image ou à un poids « idéal », nous parlerons de « restriction cognitive » car  l’individu concerné en vient à tout moment à concentrer ses idées autour de son obsession, négligeant par-là les autres dimensions de son être.

Nous avons signalé l’émergence d’un sentiment de culpabilité lorsque nous ne parvenons pas à mettre notre corps en adéquation avec les images que les médias nous imposent. Il vaut la peine de considérer ce sentiment de façon générale d’abord.  La culpabilité est un sentiment qui n’est  pas cité tel quel  dans l’Ethique, mais qui peut y être vu sous les traits du triplet  Repentir-Humilité-Remords de conscience. Dans les trois cas, il s’agit d’idées inadéquates. La culpabilité n’est donc pas un Affect qui est bon pour nous, au contraire, elle diminue notre puissance. C’est donc l’un de ces Affects susceptible d’être traité par le fameux « Remède » spinoziste aux Affects, qui consiste essentiellement en deux choses :

1. d’une part il faut essayer d’agir « préventivement »: il faut bien comprendre que la culpabilité est une idée inadéquate, et cette compréhension en tant que telle diminue déjà la chance d’interpréter tel ou tel événement par le biais de ce sentiment de culpabilité (autrement dit, on se sentira spontanément moins coupable)

2. d’autre part il faut apprendre à se dire que lorsqu’on croit ou trouve qu’on est coupable de tel ou tel acte, on est en train de se tromper, on est en train d’avoir une idée inadéquate, et qu’il est beaucoup plus adéquat ou vrai de se dire que la culpabilité est une erreur. Comprendre cela, même après coup, lorsqu’on se sent déjà coupable, aura comme effet de se sentir moins coupable, voire de sentir cette Tristesse disparaître, pour être remplacé par la Joie d’avoir compris qu’il ne s’agissait que d’une idée inadéquate, et donc pas de quelque chose qui peut nous caractériser dans notre essence ou, si l’on veut, dans notre « moi ».

A présent, soyons pratique : nous avons tous intérêt à manger  normalement, c’est-à-dire sans excès, et sainement, c’est-à-dire afin d’obtenir de notre nourriture tous les nutriments nécessaires à la prospérité de notre corps, sans excès encore, en particulier de graisses et de sucres. Par ailleurs, les personnes en surpoids élevé devraient manger de façon restreinte mais toujours saine, autrement dit adopter un régime équilibré. Quelles démarches pouvons-nous adopter afin de parvenir à cette pratique idéale ?

Regardons quelques informations fournies par la science à ce propos :

–          Le corps possède un système de régulation hormonal du poids appelé « pondérostat » (par analogie avec le thermostat des habitations). Le cerveau est renseigné en permanence sur les modifications des réserves d’énergie par la leptine (hormone de la satiété, produite par les cellules graisseuses) et la ghréline (hormone stimulant l’appétit, produite par l’estomac). Il est important de savoir qu’il faut vingt minutes pour que le cerveau soit informé de la satiété.

–          Soumis à un régime hypocalorique excessif (en-dessous de  1200 kcal par jour environ), le corps ne brûle pas ses graisses excédentaires, mais diminue ses dépenses énergétiques en arrêtant d’entretenir ses muscles, ceux-ci étant le poste le plus cher du budget énergétique. Autrement dit,  plutôt que de puiser dans ses épargnes de calories, il va réduire ses dépenses. S’en suit une fonte des muscles, donc un gain de calories disponibles et une réaugmentation de capacité de stockage des graisses.

–          L’agence nationale française de sécurité sanitaire a examiné rigoureusement la plupart des régimes populaires (Dukan, Weight Watchers, chrononutrition hyperénergétique, soupe au chou, Montignac, …) (http://www.anses.fr/Documents/NUT2009sa0099Ra.pdf). Au terme de ce rapport, il apparaît que presque tous les régimes présentent des effets négatifs pour la santé (carence en vitamines et en nutriments essentiels, fonte musculaire, perte de masse osseuse, …) et sont, globalement inefficaces, 80% des personnes ayant suivi un régime alimentaire ayant repris ou dépassé leur poids initial après un an, quel que soit le régime suivi.

 La problématique du surpoids semble dès lors plus complexe qu’un excès d’apports caloriques. Notre suggestion est de compléter un régime restrictif en calories équilibré, sans risques exagérés, style Weight Watchers, par une analyse du conflit des désirs en présence, comme que nous l’avons effectuée. Ainsi, cette approche philosophique complète la démarche purement somatique des régimes par une analyse psychologique et conceptuelle.

Sous forme structurée, voici la démarche que nous proposons, synthèse des informations scientifiques et de notre approche spinoziste :

Pour tout le monde :

  1.  Prendre conscience des idées confuses sous-jacentes aux joies sources de nos gourmandises et en faire des idées adéquates (recherche de causes véritables).
  2. Accepter l’image de notre corps. Acceptation ne signifie pas résignation, mais nous sommes soumis au déterminisme et la vraie liberté est libération, à savoir utilisation raisonnable de nos déterminations afin de produire des effets dont nous sommes cause sinon unique, du moins principale. Ainsi, réaliser que les habitudes alimentaires acquises dans notre enfance nous ont fait acquérir trop de cellules graisseuses, dont le nombre restera constant quel que soit notre poids, peut nous faire accepter sereinement la grande difficulté pour nous d’obtenir une « taille fine ».
  3. Combattre nos affects obsessionnels qualifiés plus haut de « restrictions cognitives » par des affects plus globaux (bonne santé générale, force accrue même sans formes améliorées, …).
  4. Manger de façon consciente (être à l’écoute de son corps) :
  • En mangeant lentement (ce qui donne le temps au cerveau d’être informé de la satiété et ainsi de la réaliser pleinement et naturellement)
  • En faisant attention à chaque bouchée et en interrogeant les idées qui accompagnent nos affections (c’est-à-dire nos sentiments) : plaisir ? culpabilité ?
  1. Faire de l’exercice afin d’augmenter notre masse musculaire et ainsi notre métabolisme passif.

Pour les personnes en surpoids :

  1. Déceler d’éventuels problèmes physiologiques : hypothyroïdie, excès de ghréline (hormone de l’appétit), déficience de récepteurs à la dopamine( neurotransmetteur impliqué dans le plaisir et la motivation), flore intestinale trop efficace, …
  2. Adopter un régime hypocalorique à environ 1200 kcal par jour et équilibré. Ce régime permettra de retrouver un poids correct sans risque, alors que les points 1 à 5 favoriseront la conservation de ce poids.

Jean-Pierre Vandeuren

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