Affirmation de soi et désir de reconnaissance

Dans l’article précédent, nous avons rencontré le problème du déficit d’image induit par la comparaison entre l’image que quelqu’un se fait de son corps et celles que lui renvoient les médias, déficit qui peut se traduire par un mal-être sous forme de sentiments d’anormalité, d’angoisse et de culpabilité. Cette situation révèle plus généralement  une confrontation entre deux positions existentielles, l’affirmation de soi et le désir de reconnaissance, donc aussi entre deux types de vision du monde  auxquelles il importe de s’élever afin d’apporter un éclairage adéquat sur le déficit d’image et le mal-être évoqués.

En effet, commençons par examiner les sentiments d’anormalité, d’angoisse et de culpabilité mentionnés ci-dessus. Comme tout sentiment, ils sont une affection du corps et une idée confuse de cette affection par lequel la personne va être amenée à désirer quelque chose. Ici l’affection corporelle est engendrée par la contemplation des images renvoyées par les médias et  les idées confuses associées à cette affection sont celles d’inadéquation entre l’image personnelle du corps et celles contemplées, d’où des idées du type « que je suis laid(e) », « qu’ils (elles) sont magnifiques », « si je pouvais leur ressembler », … Ces sentiments sont de l’ordre de la diminution de puissance, c’est-à-dire de la tristesse. Comme « tout ce que nous imaginons conduire à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter » (Ethique, troisième partie, proposition 28), nous allons rechercher une joie sous-jacente à des idées de conformation du type « si mon corps pouvait être mince et musclé, je serais heureux », joie-source qui va engendrer le désir de ressemblance, de conformité aux modèles induits, donc de reconnaissance : « je veux être reconnu beau par les autres(sous-entendu : qui ne peuvent évidemment que reconnaître ce qui leur a été aussi inculqué par ces images idylliques) ». La personne est donc bien dans un schéma de désir de reconnaissance et elle va tout faire, ou essayer de tout faire, pour être reconnue (régimes, fitness, …).

Plus généralement, Lutter pour être reconnu, c’est toujours vouloir être reconnu dans les échelles de valeur en place, dictées par des puissances extérieures à nous, comme par les médias  dans notre exemple. C’est donc vouloir se conformer à un modèle qui nous est induit par des causes extérieures, mais qui souvent ne nous conviennent pas, c’est nier notre singularité au profit d’une affirmation d’une force extérieure à la nôtre, c’est effectuer des actes, produire des effets dont nous ne sommes pas la véritable cause. Bref, c’est être dans la passivité selon Spinoza. Le désir de reconnaissance est une passion et la joie qu’elle recherche une joie passive.

S’affirmer à l’inverse, c’est exercer sa singularité, créer, inventer, donner …  C’est effectuer des actes, produire des effets dont nous sommes, sinon la seule cause, du moins la cause principale, des actes qui correspondent à notre nature. Désirer maigrir ou se muscler n’est une action que si ce désir a comme source la recherche d’une joie active associée à des idées adéquates,  qui nous correspondent, qui vont dans le sens de notre Conatus, comme par exemple celle de préservation d’un capital santé.

La philosophie de Spinoza est une philosophie de l’affirmation. Pour lui, la négation et le manque ne sont rien. La Nature, dont l’homme n’est qu’un produit (un « mode » dans la terminologie de l’Ethique), est puissance infinie de création. Et l’homme a hérité de cette puissance à travers son Conatus, effort et puissance d’affirmation de soi, de son être. Certes, en vertu de ce Conatus chaque être fini  va s’opposer à tout autre être fini susceptible de lui nuire. Mais ici ce n’est pas une négation qui est constitutive de la puissance d’exister de l’être  lui-même, c’est l’affirmation de soi. En ce sens, s’opposer à ce qui me nie, c’est aussi affirmer la totalité de l’être car je sais aussi que non seulement je suis affirmation de ma puissance d’exister mais tout aussi bien que la totalité de ce qui existe, tout en étant susceptible de me nuire, est également expression immédiate de la puissance infinie de la Nature. C’est ce qui fait que j’accepte, j’accueille cela même qui me nie, pour pouvoir le nier efficacement. Je ne nie ce qui me nie que parce que je m’affirme d’abord, parce que je suis puissance d’exister. La négation de la négation chère à Hegel, n’est pas le fondement de l’affirmation mais sa conséquence.

Dans ce cadre,  celui qui comprend que son essence est constitutivement affirmative, n’a pas besoin de cultiver des passions tristes comme la haine ou la colère ou encore le désir de reconnaissance pour exister et s’affirmer. Il n’a pas d’abord à contempler son impuissance pour devoir réagir et ensuite affirmer sa puissance. Il s’oppose par exemple au despotisme et lutte pour la démocratie non par haine de la servitude politique mais parce qu’il a rationnellement compris que la liberté était préférable en tout, précisément parce qu’elle est constitutive du vivre ensemble, de l’Etat. Et il le fait sans colère : il sait que le despotisme contre lequel il lutte est inscrit dans la nature des sociétés humaines, constituées d’individus qui ne sont pas primitivement libres en raison de la primauté de l’imagination sur la raison et des passions qui en dérivent ; il n’a donc pas à s’attrister de l’existence de l’injustice puisqu’elle est nécessaire. Seulement il lui est tout aussi nécessaire d’affirmer sa compréhension que l’utile propre ne va pas sans l’utile commun, autrement dit sans la justice. Et il n’a pas besoin pour cela d’espérer que les choses iront mieux pour se lancer dans l’action : il agit en raison de sa nécessité intérieure bien comprise, il n’a pas besoin d’essayer de se convaincre que son action aura les résultats escomptés, sachant que cela lui échappe largement, pour affirmer ses valeurs. De même, celui qui est trop gros n’a pas besoin de d’abord de contempler son impuissance à travers les images véhiculées par les médias pour devoir réagir. Il entamera un régime adéquat parce qu’il a rationnellement compris qu’un surpoids est nuisible pour sa santé et qu’une bonne santé va dans le sens de son Conatus et il le fera sans désir de reconnaissance de son image par les autres.

Prenons un autre exemple : celui d’une personne détruisant des biens publics ou privés, comme des voitures, dans le but d’une reconnaissance de sa souffrance et de sa  prise en charge. Désir de reconnaissance donc. Mais  celui qui détruit une voiture pour « s’affirmer » ne fait en fait qu’affirmer en premier lieu sa propre puissance de détruire : il agit d’abord en raison de ce qu’il estime être la conscience de sa dignité, détruisant ce qu’il imagine confusément pouvoir être ce qui nie cette dignité (la voiture comme vague symbole d’une insertion sociale par rapport à laquelle il se sent à la fois contraint contre son gré et exclu). Seulement il s’affirme de façon inadéquate, c’est-à-dire sans comprendre assez clairement et complètement ce qu’est cette puissance affirmative qui le définit, d’où des actions qui en viennent à le nier au final, sans cependant qu’il ait véritablement conscience qu’il se nie lui-même. Il croit certes que c’est parce qu’il aura détruit des voitures qu’il se sera affirmé, mais c’est à tort, tout ce qu’il fait, il le fait parce qu’il peut le faire, autrement dit en raison de l’affirmation de son Conatus. De même d’ailleurs, celui qui se suicide ne fait encore comme le dit Spinoza que s’affirmer contre ce qu’il imagine le nier (et c’est imagination car s’il raisonnait, il saurait que son essence affirmative est éternelle et que rien ne peut donc véritablement la détruire, il pourrait alors lutter bien plus efficacement, c’est-à-dire sans haine, colère, espoir ou désespoir). Celui qui se suicide affirme son désir d’exister différemment ; il affirme son imagination qu’il n’est pas fondamentalement ce corps qui souffre, cet être social qu’il estime incompris.

Le désir de reconnaissance n’est qu’un désir d’affirmation de soi inadéquat, induit par des idées confuses et donc par une recherche de joie passive.

Cette position spinoziste d’affirmation de soi se retrouve sous la plume véhémente de Nietzsche, pour lequel  le désir de reconnaissance est un sentiment d’esclave :

« Une des choses qu’un esprit aristocratique a le plus de peine à comprendre, c’est la vanité; dans des cas où d’autres la saisissent à pleines mains, un tel esprit sera tenté de la nier. Le problème est pour lui de se représenter des êtres qui cherchent à éveiller en autrui une bonne opinion d’eux-mêmes qu’au fond ils ne partagent pas, et par conséquent ne méritent pas, après quoi ils en viennent eux-mêmes à croire à cette bonne opinion. L’esprit aristocratique verra dans cette attitude un tel manque de goût, un tel défaut de respect de soi, et d’autre part une si baroque déraison, qu’il aimerait croire que la vanité est une exception et qu’il est tenté de la révoquer en doute dans la plupart des cas. Il dira, par exemple : «Je peux me tromper sur ma propre valeur et exiger cependant qu’on me reconnaisse cette valeur que j‘imagine; ce n’est pas de la vanité, mais de la présomption ou dans la plupart des cas ce qu’on appelle de la « modestie » ou de l’« humilité ». Ou encore : « Je puis être heureux, pour bien des raisons, de la bonne opinion que d’autres ont de moi, soit que je les respecte et les aime et que je prenne part à leurs joies, soit que leur bonne opinion confirme et renforce en moi ma propre opinion, soit que la bonne opinion d’autrui, même si je ne la partage pas, me soit avantageuse ou promette de l’être; tout cela n’est pas de la vanité ». L’âme aristocratique, notamment, est obligée de se faire violence et d’appeler l’histoire à son aide pour arriver à se représenter que depuis des temps immémoriaux, dans toutes les classes sociales tant soit peu dépendantes, l’homme du commun n’a jamais eu d’autre valeur que celle qu’on lui attribuait; nullement habitué à fixer lui-même des valeurs, il ne s’en est pas attribué d’autre que celle que ses maîtres lui reconnaissaient; créer des valeurs, c’est le véritable droit du seigneur. Peut-être faut-il considérer comme le résultat d’un prodigieux atavisme le fait que l’homme vulgaire, de nos jours encore, commence par attendre l’opinion qu’on a de lui pour s’y conformer ensuite instinctivement, que cette opinion soit « bonne » ou même mauvaise et injuste; que l’on pense, par exemple, aux dévotes qui apprennent de leur confesseur à s’estimer ou à se mépriser elles-mêmes, ainsi que le croyant l’apprend, en général, de son Eglise. Le fait est qu’à présent, en vertu du lent avènement de l’ordre démocratique (et de sa cause, le mélange des sangs entre maîtres et esclaves) la tendance originellement aristocratique et rare à s’attribuer de son propre chef une valeur et à avoir « bonne opinion » de soi est à présent de plus en plus encouragée et répandue; mais elle se heurte de tout temps à un autre penchant plus ancien, plus général et plus fortement enraciné, et dans le phénomène de la «vanité» ce penchant ancien l’emporte sur le plus récent. Le vaniteux est heureux de n’importe quelle bonne opinion exprimée sur son compte, en dehors de toute considération d’utilité, et abstraction faite également du vrai et du faux, de même qu’il souffre de toute mauvaise opinion. Car il se soumet aux unes et aux autres, il sent qu’il leur est soumis par un vieil instinct de subordination qui se manifeste en lui. Ce qui persiste dans le sang du vaniteux, c’est « l’esclave », c’est une survivance de la duplicité de l’esclave — et combien reste-t-il encore de l’esclave dans la femme, par exemple! C’est l’esclave qui cherche à nous persuader d’avoir de lui une bonne opinion; c’est aussi l’esclave qui plie ensuite le genou devant ces opinions, comme si ce n’était pas lui qui les avait produites. Et, je le répète, la vanité est un atavisme. »

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 261.

Pour Nietzsche le besoin d’être reconnu n’est pas le besoin essentiellement humain ; seule une mentalité d’esclave peut se l’imaginer et croire que l’histoire humaine s’explique à la lumière de ce supposé « désir de reconnaissance ». L’esclave n’est pas la vérité de l’homme mais sa forme abâtardie. Car rien n’est plus difficile à concevoir pour le maître que ce désir que lui prête l’esclave. Il lui faudrait pour cela exister sur un mode totalement étranger à ce qu’il est et que résume précisément la condition de l’esclave. Celui-ci est un être dépendant. Son centre de gravité n’est donc pas en lui, il est hors de lui dans le regard de ceux dont il dépend : ses supérieurs pour l’homme des statuts sociaux modestes, ceux qui revêtent un prestige à ses yeux, ceux qu’il envie c’est-à-dire au fond qu’il hait à raison de l’admiration secrète qu’il leur voue (Cf. Les analyses de René Girard), ou bien ses inférieurs pour l’homme des statuts sociaux prestigieux, ceux dont il a besoin pour se sentir conforté dans sa position de supériorité. Il s’ensuit que l’esclave ne vaut pour lui que ce qu’il vaut pour le maître. Il « commence par attendre l’opinion qu’on a de lui pour s’y conformer ensuite instinctivement, que cette opinion soit « bonne » ou même mauvaise et injuste ». L’esclave illustre ce que Rousseau appelle la corruption de l’amour de soi en amour propre. Corruption qui est, à ses yeux,  la marque de la plus profonde servitude de l’homme civil car, à la différence du sauvage, l’homme civil vit dans le regard des autres. L’amour propre c’est donc l’amour de soi dans le jugement des autres ou dans l’opinion. C’est le souci de paraître ce que l’on sait ne pas être et que l’on finit par croire que l’on est parce que la mesure de ce que l’on vaut ou ne vaut pas n’est pas en soi mais dans le regard d’autrui. Or « Une des choses qu’un esprit aristocratique a le plus de peine à comprendre, c’est la vanité » affirme Nietzsche. De fait l’homme libre ne fait pas d’autrui la mesure des valeurs. Il les apprécie par lui-même avec la hauteur de vue qu’exige la plus grande probité.

Pour bien comprendre ce que dit ici Nietzsche il suffit de se demander si Socrate ou Descartes vont chercher dans l’opinion des autres, ce qu’ils doivent penser d’eux-mêmes ! Souvenons-nous de Socrate à son procès. Il ne fait aucune concession au jugement public. Seul ce qui est fondé en raison fait autorité pour lui. Il n’a pas besoin des autres pour se juger car le seul juge qu’il reconnaît est celui qui pose les valeurs en toute autonomie, et ce juge s’appelle la conscience universelle ou la raison. Socrate est souverain. Il est un maître, non un esclave comme le Descartes du cogito. « Je pense, je suis ». Moi pensant c’est moi, et il n’y a pas d’autre aune pour mesurer ce que je vaux. Méprisable à mes propres yeux si je fais un mauvais usage de mon libre-arbitre, respectable si je suis fidèle à « la ferme et constante résolution d’en bien user ».

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Affirmation de soi et désir de reconnaissance

  1. Encore bravo pour les articles.

    Une fois cette prise de conscience effectuée (ce qui est un premier pas), existe-t-il un « apprentissage » pour arriver à se détacher de ce besoin humain de reconnaissance et de fixer soi-même sa propre valeur? A la lecture des propos de Nietzsche, on peut avoir l’impression que l’on « est » (ou que l’on naît) maître ou esclave, plus qu’on ne le devient ou choisit de le devenir…

  2. cballigand dit :

    Merci pour ton appréciation.
    Il n’y a pas de « fatalité » et Spinoza n’utiliserait pas le vocable provocateur de Nietzsche. Plutôt que de maître ou d’esclave, il parle d’activité ou de passivité, au sens où les effets que nous produisons ont pour cause ou non notre propre nature. L’activité est donc l’affirmation adéquate de notre être. Mais il n’y a pas ici à voir l’action d’une volonté toute puissante de l’être en question. Pour Spinoza, la volonté, au sens des stoïciens et de Descartes, comme la capacité de faire jouer notre libre-arbitre, est une illusion au même titre que ce libre-arbitre.
    L’esprit humain est une idée (celle du corps) et produit des idées. La puissance de l’esprit consiste à comprendre et à produire des idées adéquates. Une idée n’est pas comme une peinture muette sur un tableau; elle s’affirme. La volonté coïncide avec l’entendement : c’est l’affirmation d’une idée qui nous pousse à l’acte. Devenir actif, ou « maître » de nous-mêmes, ou encore affirmer notre nature, consiste en cela et cela seulement, de former des idées adéquates de nous-mêmes et des causes extérieures. Alors oui, il y a un apprentissage de l’affirmation de soi : comprendre et apprendre à bien penser, c’est-à-dire à former des idées claires, distinctes et génétiques de toutes choses … autant que faire se peut.

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