Amour, amour, quand tu nous tiens …

Chacun conviendra qu’il n’y a aucun sujet qui ait fait couler autant d’encre, de larmes et de sang que l’amour. Alors, pourquoi y ajouter encore un articulet ? En fait, ce n’est pas vraiment d’amour que cet article voudrait traiter, mais de … définition. Car, si on se penche sur un sujet quelconque, il paraît assez évident qu’il est préférable de commencer par bien cerner ce sujet, par le définir le plus correctement possible, sinon on risque rapidement d’en dévier et, pire encore, si la définition est floue ou mauvaise, d’en déduire des idées confuses. Mais ce souci de la définition précise est rare : « La plupart des erreurs consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses. (…) Et voilà l’origine de la plupart des controverses : les hommes n’expriment pas correctement leur pensée ou ils interprètent mal la pensée d’autrui. En fait, lorsqu’ils se contredisent le plus, ils pensent les mêmes choses ou bien des choses différentes, de sorte que ce qu’ils considèrent chez autrui comme des erreurs et des absurdités n’en est pas. » (Ethique, deuxième partie, scolie de la proposition 47).

Quelles conditions doit remplir une « bonne » définition ?

Il semble clair :

1° qu’une vraie définition d’une chose doit n’envelopper et n’exprimer que la nature de la chose définie ;

2° que tous les termes utilisés doivent avoir eux-mêmes été définis rigoureusement avant ;

3°  qu’il ne peut pas y avoir d’autoréférence (définir un terme par lui-même) dans la définition ;

4° que, sachant que pour chaque chose existante  il y a nécessairement une cause déterminée qui la fait exister,  sa définition devrait idéalement contenir cette cause (définition « génétique », telle celle de la sphère comme figure spatiale engendrée par la rotation d’une demi-circonférence autour de l’un de ses diamètres) ;

5° que nulle définition n’enveloppe et n’exprime aucun nombre déterminés d’individus, puisqu’elle n’exprime rien d’autre que la nature de la chose définie. Par exemple, la définition du triangle n’exprime rien d’autre que la simple nature du triangle, mais non un nombre déterminé de triangles.

Cela étant posé, revenons à l’amour et demandons-nous, puisque tant de grands esprits ont disserté à son sujet, comment ils l’ont défini, si tant est qu’ils l’aient fait explicitement. Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que l’amour ?

Petit florilège donc de quelques définitions de l’amour :

–          Platon : aimer, c’est désirer. Qu’est-ce que le désir ?  C’est le manque : Considerare, c’est contempler un astre, desiderare, c’est regretter son absence. Le désir, au sens étymologique, c’est le regret d’un astre disparu, c’est la nostalgie d’une étoile. Dans « Le Banquet », Socrate explique : «Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets
du désir et de l’amour.
 »

Remarquons que l’amour est ici défini par un de ses effets, et non par sa cause : si nous aimons une chose, alors nous désirons nous en rapprocher ou nous l’approprier. Le désir de la chose est la conséquence de l’amour pour cette chose, mais il n’y a pas équivalence car l’amour n’est pas causé par le désir. L’amour est ainsi improprement défini. En fait, il n’est pas du tout défini. Mais utiliser cette « définition » de l’amour a une conséquence logique inéluctable : il ne peut pas y avoir d’amour heureux ! Si l’amour est manque, et dans
la mesure où il est manque, nous n’avons guère le choix qu’entre deux
positions amoureuses, ou deux positions quant à l’amour. Soit nous
aimons celui ou celle que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce
manque : c’est ce qu’on appelle un chagrin d’amour. Soit nous
avons celui ou celle qui ne nous manque plus, puisque nous l’avons, que
nous n’aimons donc plus, puisque l’amour est manque, et c’est ce qu’on
appelle un couple. Si bien que la seule réfutation vraie du platonisme,
ce sont les couples heureux. C’est pour ça que Platon est un si grand
philosophe, la plupart des couples lui donnent raison. Mais il suffit,
en bonne logique, d’un seul contre-exemple pour lui donner tort dans sa
prétention à l’universel. Or les couples heureux, malgré tout, cela
existe aussi…

–          Aristote : aimer c’est se réjouir. Nouvelle équivalence, donc, mais cette fois entre l’amour et la réjouissance. Qu’est-ce cette dernière ? Aristote n’en dit rien, supposant par-là que cette notion devrait être évidente pour son lecteur. Définition incomplète et inutilisable comme telle.

–          Le « trident philosophique » : Eros (l’amour-passion, l’amour érotique), Philia (l’amour-amitié) et Agapé (l’amour-altruiste). Cette distinction entre trois types d’amour, pressenties tout au long de l’histoire philosophique, n’a été établie qu’au siècle dernier par un pasteur luthérien, Anders Nygren qui souhaitait distinguer l’amour-passion qui domine et prend de l’amour altruiste qui donne sans attendre.

Il s’agit ici uniquement d’une certaine classification au sein de l’amour, dont chacun des types n’est défini qu’en référence à l’amour même, qui lui n’est pas défini.

–          Descartes : l’amour est la volonté de l’amant de s’unir à l’être aimé.

Tout comme la définition platonique, celle-ci renvoie à un effet de l’amour, non à l’amour lui-même. A nouveau, c’est l’amour d’une chose qui engendre notre volonté de s’unir à elle, et l’inverse n’est pas vrai. Il n’y a  pas équivalence et pas de définition de l’amour non plus.

Cette «  définition »  laisserait entendre que l’amour pourrait être le résultat d’un choix volontaire et libre, comme si notre sentiment dépendait de la connaissance préalable qu’on pouvait avoir de son objet. Si nous souhaitons nous unir à l’objet, dans cette perspective cartésienne, c’est parce que nous jugeons que l’objet est digne, d’intérêt, d’amour, et c’est ce jugement qui inciterait notre volonté à faire un choix, à s’unir à l’être aimé. Or pour Spinoza, cette volonté de s’unir à l’être aimé n’est pas la cause, mais bien au contraire l’effet, la conséquence de l’amour. C’est une illusion inhérente à la conscience de nous faire croire que l’amour n’apparaît que sous la forme d’un libre choix, conditionné par notre jugement. Nous ne désirons pas la chose aimée parce que nous la jugeons bonne, mais c’est l’inverse, c’est parce que nous la désirons préalablement que nous portons un tel jugement. En conséquence, la volonté de l’amant de s’unir à l’être aimé n’apparaît à Spinoza que comme une conséquence de l’amour, un effet de celui-ci et non sa cause essentielle. Nous y reviendrons.

–          Schopenhauer pense l’amour entre hommes et femmes comme une ruse de la « Volonté » (poussée universelle du vouloir-vivre) pour permettre la conservation de l’espèce. Outre qu’il ne s’agit pas d’une définition du terme, qu’elle réduit le sentiment d’amour au processus de reproduction (totalitarisme : prendre une partie pour le tout),  on voit aussi que cette opinion évince beaucoup d’autres aspects de l’amour (filial, entre personnes plus âgées où il n’est plus question de reproduction, homosexuel, …).

Ces mêmes objections peuvent être opposées à certains neurobiologistes, dignes héritiers de cette opinion schopenhauerienne, qui ne voient en l’amour qu’un jeu d’hormones destinés à favoriser la conception de nos descendants.

–          Stendhal, qui avouera que l’amour a été « la grande, sinon l’unique, affaire de sa vie », et qui lui a consacré un traité entier (« De l’Amour »), ne définit vraiment jamais ce sentiment, mais se contente de décrire en long et en large (mais avec son style inégalable) le sentiment amoureux qui selon lui connaît trois stades , la cristallisation (l’être aimé est paré de toutes les qualités), le doute (m’aime-t-il ?) et la peur de le perdre, mais qui doit finalement, au contact de la réalité sombrer dans la « décristallisation », la désillusion et la fin pathétique.

–          Proust, immense écrivain-penseur, est un grand pourfendeur de l’amour qui ne peut-être qu’une cause perdue. On ne trouve nulle part, dans les milliers de pages de ses écrits, une définition formelle de l’amour. Cependant, certains passages sont intéressants à relever :

« Les liens entre un être et nous n’existent que dans notre pensée. La mémoire en s’affaiblissant les relâche, et, malgré l’illusion dont nous voudrions être dupes et dont, par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi et, en disant le contraire, ment. »

« c’est la terrible tromperie de l’amour qu’il commence à nous faire jouer avec une femme non du monde extérieur, mais avec une poupée intérieure à notre cerveau, la seule que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que nous posséderons, que l’arbitraire du souvenir, presque aussi absolu que celui de l’imagination, peut avoir fait aussi différente de la femme que du Balbec réel avait été pour moi le  Blabec réel ; création factice à laquelle, peu à peu, pour notre souffrance, nous forcerons la femme réelle peu à peu à ressembler. »

Proust nous signifie donc que l’expérience de l’amour est d’abord vécue dans la pensée et que nous en construisons une image intérieure correspondant plus ou moins à la personne aimée, une « poupée intérieure » qui se substitue à l’être de chair et de sang. C’est-à-dire que la cause de l’amour se situe dans l’idée confuse, l’imagination, que nous nous faisons de la personne aimée … Position exposée avec la plus grande clarté quelques siècles plus tôt dans l’Ethique …

–          Spinoza, encore et toujours lui, est le seul à fournir une définition claire et nette de l’amour.

Rappelons que pour lui l’être humain est un certain degré de puissance, que son essence est son effort pour persévérer dans son être, c’est-à-dire pour réaliser le plus complètement possible cette puissance (Conatus ou « dynamique existentielle »), qu’il vise cette réalisation au moyen des désirs (conscientisations du Conatus par le choix d’objets visés) et  qu’il ressent la réussite ou l’échec de cette réalisation grâce à la joie (passage à une plus grande puissance d’être ou d’agir) ou la tristesse (passage à une moins grande puissance d’être ou d’agir). Désir, joie et tristesse sont les trois affects primaires desquels vont dériver tous les autres. Ainsi : l’Amour est la joie à l’idée d’une cause extérieure.

Superbe définition : claire, nette, précise et … si vraie.

Par où l’on voit :

  •  Que la cause véritable de l’amour n’est pas l’objet ou l’être visé, mais nos idées, résultats complexes des trois plans dont relève notre individualité, physiologique, relationnel (en ce compris notre « histoire personnelle ») et symbolique (voir l’article « notre nature ») et des divers mécanismes générateurs (voir l’article « genèse des sentiments »), ce qui permet de comprendre, autant que faire se peut, les raisons de nos attachements à tel ou tel objet ou à tels êtres particuliers.
  • Que l’amour est une puissance créatrice et non pas un manque, car c’est nous-mêmes qui donnons à l’objet visé son importance : nous créons sa valeur pour nous.
  • Que l’amour, parce qu’il est une joie peut faire souffrir : j’attends l’être aimé, je le désire ardemment, j’ai peur de le perdre et qu’il me trahisse, précisément parce qu’il incarne mes idées de joie.
  • Qu’au risque de souffrir en nous trahissant nous-mêmes, il importe de ne pas se tromper d’objet d’amour. « Or voici quelle me paraissait être la cause de tout le mal : c’est que notre bonheur et notre malheur dépendent uniquement de la nature de l’objet que nous aimons. » (Spinoza, Traité de la Réforme de l’entendement). Et pour ce faire, nous avons l’outil adéquat : l’éclairage des idées confuses de la cause extérieure.  Ainsi, de Descartes, étonné de son attirance pour les femmes souffrant de strabisme : idée confuse d’attirance vers elles. L’introspection dans son passé lui permet d’y repérer la naissance d’une telle attirance par son amitié envers l’une d’entre elles dans sa tendre enfance. Seul l’amour clairvoyant, c’est-à-dire celui qui, éclairé par la Raison, a pu se faire une idée claire et distincte de l’être aimé, peut être un sentiment « actif » au sens où il correspond véritablement à notre nature. L’amour, contrairement à toutes les conclusions pessimistes des penseurs que nous avons cités (et nous en avons omis beaucoup d’autres), n’est pas, pour Spinoza,  nécessairement voué à la souffrance. Cette souffrance n’est que le lot des amours passionnels, autrement dit subits, car ils résultent d’une dérive du désir qui, guidé par des idées confuses qui peuvent se révéler contraires à notre nature, se trompe d’objet d’amour. Tel, par exemple, croit aimer un être alors que celui-ci ne fait que correspondre à un idéal véhiculé par sa famille (richesse, excellence dans les études, profil religieux particulier, …). Sa joie est donc associée à une idée particulière de la personne concernée, qui peut très bien n’éveiller en lui aucun désir sexuel ou aucune tendresse et il risque de s’unir à elle par pur conformisme ou désir de reconnaissance familial alors qu’elle ne lui convient pas vraiment.
  • Que lorsque l’amour est ainsi actif, il n’est pas nécessairement périssable. L’éclairage continu des idées confuses qui apparaissent tout au long de l’existence peut continuer à maintenir l’activité, à éviter, autant que faire se peut, toute dérive passionnelle, au sens de sentiment subi. Ainsi, souvent, les amants croient éprouver le désamour car ils finissent nécessairement par avoir moins de désir sexuel l’un pour l’autre. Leur imaginaire confond amour et désir sexuel. Or ce désir n’est pas le tout de l’amour, mais seulement son premier mode d’apparition ; il n’est qu’une partie de l’amour. L’imagination prend la partie pour le tout : totalitarisme. Si la personne aimée nous correspond vraiment, l’amour pour elle engendrera bien d’autres désirs (tendresse, partages intellectuels ou autres, soutiens divers, …) que le désir sexuel qui bien que moindre ne devrait pas s’éteindre. Un tel éclairage par la raison peut intervenir dans toutes les circonstances contraires de l’existence pour maintenir l’amour dans l’activité.

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

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Un commentaire pour Amour, amour, quand tu nous tiens …

  1. molestor14 dit :

    A ressortir à la Saint-Valentin… 😉

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