Spinoza pourfendeur des mythes

Qu’entend-on au juste par un mythe ?

Alain a écrit que penser consiste peut-être essentiellement à savoir ce que l’on dit. Ainsi, la définition est une opération fondamentale dans le processus de la pensée. Spinoza, déjà cité : « la plupart des erreurs consistent en cela seul que nous ne donnons pas correctement leurs noms aux choses » (Ethique, deuxième partie, scolie de la proposition 47).

Nous donnons comme définition du mythe celle d’un récit qui explique des évènements (création du monde, phénomènes naturels) au moyen d’images anthropomorphiques (dieux à l’image des hommes par exemple) ou qui expriment symboliquement les conflits de désirs dans l’âme humaine.

Définir, disait Aristote, consiste à énoncer le genre proche et la différence spécifique.

Le genre. Mythe vient du grec « muthos » qui signifie « récit, fable ». Le mythe est un donc premièrement un récit. Tout comme le récit historique, la légende, l’allégorie, le conte et le roman. Qu’est-ce qui fait la différence spécifique du mythe par rapport à ces autres types de récit ?

Le récit historique vise à relater, dans un souci de vérité, des faits qui se sont véritablement déroulés dans le temps. Le mythe n’est pas de cet ordre, que l’on pense déjà aux mythes qui racontent la création du monde (cosmogonie), telle la Genèse.

La légende se distingue du récit historique par le souci de vérité objective. Tous deux renvoient à une réalité effective, mais là où le récit historique s’efforce de fidélité à cette réalité, la légende déforme les faits, en général en les embellissant, avec une finalité élogieuse ou édifiante, comme par exemple les légendes basées sur les vies des saints de l’Eglise catholique. Le mythe se distingue donc aussi de la légende par l’absence de référence à un fait historique.

Une allégorie est un récit ou un tableau présentant sous la forme d’un symbolisme concret des idées abstraites. L’allégorie utilise les ressources de la métaphore mais pour représenter des idées abstraites par le moyen d’images. Il faut être au niveau de la pensée conceptuelle. C’est le cas par exemple chez Platon dont l’œuvre articule, avec bonheur, le développement spéculatif d’une idée et sa mise en scène symbolique sous la forme de ce qu’on a coutume d’appeler un « mythe » (comme le « mythe » de la caverne), qui est en réalité une « allégorie ». Les « mythes » platonicien ont ainsi un auteur qui sait exactement ce qu’il veut y faire figurer et leur transposition dans le langage de la rationalité peut se faire méthodiquement. Un mythe n’a pas d’auteur d’esprit (exemple : la Genèse) et a bien une fonction explicative mais sur un mode qui est irréductible aux principes de l’explication rationnelle.

Le conte est un récit totalement inventé et qui ne revendique aucun niveau explicatif. Il est entièrement tourné vers la distraction, même s’il contient toujours un aspect moralisateur. Le mythe s’en distingue par son caractère explicatif.

Le roman est un récit inventé autour d’un sujet pensant principal, le « héros », centre de perspective du roman, qui dépeint sa vie intérieure par son conflit avec des choses et des êtres. Le roman explique, mais sans expliciter les fondements moraux ou métaphysiques de ses explications. Ces fondements restent en arrière-plan. Les mythes, même ceux qui expriment les conflits psychiques humains se distinguent du roman par le caractère de cette expression. Le mythe exprimera ces conflits de façon extérieure au moyen d’images symboliques   (dieux, surhommes, animaux prodigieux tels que l’hydre de Lerne, …), tandis que le roman dépeindra ces conflits par la description de la vie intérieure.

Le mythe se distingue pourtant encore radicalement des autres types de récit par la fonction qu’il a joué, qu’il continue à jouer et qu’il n’arrêtera jamais de jouer au sein de l’humanité. Il répond au besoin d’explication des hommes, donc à son besoin de connaissance. Mais ce dernier se situe au niveau d’une connaissance que Spinoza appelle de « premier genre » qui est l’imagination (qui regroupe la perception, la connaissance par signes – comme celle des mythes, des prophètes et des religions -, la connaissance par ouï-dire (comme celle de ma date de naissance, de la bataille de Marignan, invérifiable par moi-même, mais acceptée comme allant de soi).

En effet, pour assumer l’impuissance qu’il ne peut que ressentir face à sa vie, l’homme a besoin de se référer à un discours auquel il puisse donner une valeur transcendante; là il puisera les réponses essentielles qui lui permettront de donner un sens à sa vie :

«La démarche initiale — et essentielle — de toute pensée n’est pas intellectuelle mais existentielle, c’est-à-dire qu’elle ne vise pas à édifier des constructions spéculatives abstraites, mais à fonder la possibilité de vivre, de vivre d’une façon humaine, en assumant l’échec, la souffrance, la vieillesse, la mort et, d’une façon générale, toutes les contradictions qui déchirent notre existence. Il ne s’agit donc pas d’expliquer le monde et la vie, mais de les justifier, de leur donner un sens, de les rendre tolérables. C’est ce que réalise le mythe, première forme de l’idéal.» (Heymann Philosophie Bordas, 1984.)

À l’origine de l’humanité, c’est par le mythe que les anciens transmettaient leur compréhension du monde. Ces récits qui racontent l’origine de l’univers, la création de l’homme, son voyage dans l’au-delà après la mort, et d’autres motifs semblables, servaient de référence et d’explication. Remplis de symboles expressifs et puissamment émotifs, les mythes traditionnels avaient presque toujours une signification religieuse ou spirituelle. On peut penser à la Genèse qui raconte la création du monde et la chute de l’homme hors du paradis terrestre. On peut évoquer le livre des morts égyptien, qui raconte la migration de l’âme lors d’une traversée vers l’au-delà. On peut aussi donner l’exemple d’Hercule, personnage de la mythologie grecque, dont les douze travaux évoquent le combat et la puissance de l’homme face à la nature et aux dieux.

Mais de tels discours ne mettent pas toujours en scène un dieu (religion). Cependant, ils invoquent à chaque fois  des figures d’un absolu impliquant  ce même type d’adhésion irrationnelle qu’on appelle foi :

« « Dieu est mort » a proclamé Nietzsche ; mais entre-temps, l’homme avait trouvé moyen de sacraliser, selon les cas, l’Histoire, la Nation, la Race, le Prolétariat, la Jeunesse. Etc. Il n’est pas prouvé qu’on y ait gagné… » (Heymann, cité ci-dessus)

En ce sens élargi de la notion de mythe – discours mettant en scène un absolu auquel l’homme adhère de manière irrationnelle – il semble bien que l’homme ne puisse s’en passer.

Le discours du mythe repose sur le seul type de connaissance source d’erreur, cette dernière étant vue, selon Spinoza, comme une connaissance confuse et tronquée. Etant un discours imagé il est soumis à la possibilité de multiples interprétations. C’est pourquoi pour chaque mythe, il existe une caste de « détenteurs de la bonne interprétation » qui se constitue : c’est la caste des « prêtres » du mythe qui utilise ce dernier  dans un but évident de domination de la population. Que l’on pense à la toute-puissance de cette caste dans toutes les civilisations, et notamment de l’Eglise catholique dans notre monde occidental ou des imams dans les pays musulmans.

Toute l’œuvre de Spinoza est une lutte contre les illusions véhiculées par les mythes : illusion de la finalité, du libre-arbitre, de la religion («(…) la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance » (Ethique, première partie, Appendice)) et un plaidoyer virulent en faveur de la liberté de penser (Traité Théologico-politique). Il n’est dès-lors pas étonnant qu’il ait été maudit par sa communauté d’origine (juive) par un Herem (sorte d’excommunication) d’une rare violence, ainsi, évidemment, que par l’Eglise Catholique.

Dans cet aspect de lutte contre les illusions la pensée de Spinoza garde aussi toute son actualité.

En effet, en raison du progrès scientifique et du déclin de la pensée religieuse, bien des gens pensent que les mythes ont disparu à notre époque. En fait, les mythes sont bien toujours présents et actifs, ils ont seulement changé de formes. Ils restent un besoin fondamental de l’être humain et, de ce fait, continuent à  jouer de grands rôles dans notre vie sociale et dans notre psychisme individuel. En plus des mythes religieux et politiques, on compte de nombreux mythes véhiculés par les médias de communication modernes, dans la publicité, le cinéma, la musique populaire et la télévision. Les exemples pullulent: le mythe de l’éternelle jeunesse, le mythe de la performance sexuelle, le mythe de l’amour romantique, le mythe de la puissance automobile et celui de l’harmonie sociale!

Les sémiologues (la sémiologie est la science des systèmes de signes et des systèmes de communication – on pourrait donc dire l’étude du premier genre de connaissance), comme Roland Barthes et Umberto Eco, ont étudié ces mythes contemporains véhiculés par des personnages comme James Bond, la poupée Barbie, la voiture sport et les motos Harley Davidson. Chacun de ces mythes est une composition de récits, de symboles et d’émotions associés à un moi idéal. Comme Hercule dans l’antiquité, Superman redresse les torts et combat les méchants. Comme la belle Hélène de Troie, les tops modèles de la mode font soupirer les cœurs d’envie et de désir!

Nous nous croyons moins naïfs et plus rationnels qu’autrefois, mais rien n’est plus faux car l’homme, à toutes les époques, et l’homme moderne n’y déroge pas,  est soumis à la difficulté de vivre et de donner un sens à son existence et l’aborde toujours d’abord par le biais de la connaissance du premier genre. Ce qui fait que les mythes gardent toute leur puissance. Après avoir fait de la science et de la haute technologie des idoles imbattables qui allaient résoudre tous les problèmes de l’humanité, nous brûlons maintenant leurs effigies au nom de la nature douce et harmonieuse des écologistes. Comme au début du siècle, l’astrologie et les autres « sciences » occultes font des ravages parmi le peuple, propageant des mythes inoffensifs ou très dangereux, comme ceux qui ont poussé les membres de l’Ordre du temple solaire au suicide et au meurtre! Au cours du 20e siècle des millions de gens se sont battus et sont morts pour le socialisme scientifique: un mythe d’harmonie sociale qui a mené à la dictature la plus brutale qui soit: celle de Staline et de Mao! Au nom de l’islam, des milliers d’enfants iraniens sont morts au front de la guerre avec l’Irak. En ce même nom, des fanatiques ont détruit les tours jumelles de New-York emportant avec leur vie des milliers d’autres existences.

Les mythes ont un rôle psychique très important: ils cristallisent les espoirs et les craintes, ils mobilisent les énergies vitales autour d’objectifs symboliques importants et ils orientent les désirs et les sentiments qui accompagnent toute action mobilisante. Certaines personnes croient que leurs relations amoureuses se dérouleront dans un climat d’euphorie perpétuelle et de fusion totale. La réalité se chargera de les décevoir, mais entre-temps ils entretiendront une conception fabuleuse des relations amoureuses et tenteront désespérément de correspondre à une certaine image d’eux-mêmes, tel que le rôle qu’ils entendent jouer le définit: Roméo ou Juliette, Don Juan ou Mata Hari, Madonna ou Roch Voisine selon leur identification imaginaire. De fortes émotions seront reliées à ce mythe: ils réagiront avec indignation à toute critique ou raillerie contre leur vision de l’amour. Pareillement, un sectateur sera prêt à défendre avec véhémence des idées absurdes au nom de l’amour qu’il porte à son gourou!

Les mythes contemporains se présentent plutôt sous la forme de représentations collectives que de récits fabuleux en tant que tels. Ces représentations interviennent souvent dans la vie sociale et dans la vie de chaque personne.

Dans la vie sociale les mythes organisent les masses informes en masses structurées autour d’objectifs idéologiques commun et sont ainsi essentiels en politique et dans l’éducation par exemple. Ils favorisent la cohésion du groupe et permettent la communication en fournissant un langage commun aux acteurs sociaux.

Dans la vie individuelle, les représentations véhiculées par la publicité tentent d’influencer chaque comportement. Toute la publicité tire son efficacité du mythe selon lequel en consommant plus, nous serons plus heureux. Elle est elle-même un véhicule inventif de mythologie contemporaine. Certaines marchandises deviennent de véritables objets de culte: les marques de commerce des vêtements s’étalent en devanture, la BMW est « plus qu’une voiture » et l’ordinateur Macintosh va créer une « vie meilleure ». Les slogans publicitaires tiennent lieu de pensée (« la génération Pepsi ») ou d’idéologie (« Beneton, toutes couleurs unies »). Les messages publicitaires mettent en scène une famille idéale imaginaire où les rapports sont harmonieux, les gens souriants et où toutes les banlieues du monde vivent dans l’abondance.

Ainsi, chacun, maintenant comme toujours depuis la nuit des temps, se laisse manipuler par les mythes et leurs prêtres … Spinoza peut, plus que jamais, nous aider à nous en libérer.

Jean-Pierre Vandeuren

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