Le troisième genre de connaissance chez Spinoza

L’Ethique comporte des notions, étroitement liées entre elles, qui sont l’aboutissement complet de sa démarche : la connaissance du troisième genre, l’amour intellectuel de Dieu et la béatitude. Nous ne pensions pas aborder ces notions car, d’une part, elles restent obscures même pour certains spécialistes de Spinoza, et, de ce fait, donnent lieu à de nombreuses interprétations divergentes et qui, à notre sens trahissent toutes, peu ou prou, la véritable pensée de Spinoza, d’autre part, nécessitent un sérieux approfondissement de l’Ethique, et, enfin, ne sont pas nécessaires, pour le but que nous nous sommes fixés qui est de tracer des chemins spinozistes pour nous guider en ce monde et, en particulier, apporter une réponse aux problèmes existentiels que nous traversons tous.

Mais une question posée par un de nos lecteurs à propos de la lecture spinoziste de l’insoutenable légèreté de l’être nous oblige à aborder la notion de connaissance du troisième genre. Nous avons pensé que d’autres lecteurs pourraient malgré tout être intéressés par le sujet. Nous proposons donc notre réponse, qui est essentiellement une réflexion sur le troisième genre de connaissance, illustrée à partir des héros du roman, en forme d’article, en espérant ne pas rebuter trop d’autres personnes.

Voici les réflexions de notre lecteur :

« Bonjour
J’ai apprécié l’approche que vous faites de la relation entre Tomas et Tereza. Elle me paraît claire, juste et stimulante. Elle m’a amené à réfléchir à nouveau sur l’« analyse des joies et des tristesses, ainsi que des idées confuses qui les sous-tendent et qui permettent de dévoiler l’individu. », une phrase de votre article « Propos sur le bonheur ». Je vous la livre, appuyée sur ce que je pense avoir compris de l’Éthique.
Je me place du point de vue de Tomas.
Tomas a des idées inadéquates, c’est-à-dire mutilées et confuses, sur lui-même, Tereza et la relation entre eux. Sa connaissance relève de l’imagination, opinion, ouï-dire : connaissance du premier genre selon Spinoza.
Tomas accédera à des idées adéquates par une analyse rationnelle : la connaissance par la raison, connaissance du deuxième genre. Pour Spinoza, cette connaissance a un sens précis : c’est la connaissance par notions communes. Tomas devra rechercher, d’une part, ce qu’il y a de commun entre lui, Tereza et tous les êtres humains et, d’autre part, ce qu’il y a de commun entre sa relation avec Tereza et toutes les relations entre deux êtres humains.
La connaissance par la raison est une connaissance adéquate mais, établie à partir de notions communes, elle laisse échapper les singularités. Mais Spinoza parle d’une connaissance du troisième genre ou science intuitive, c’est-à-dire, pour Tomas, la connaissance intuitive de lui-même dans sa singularité, de Tereza dans sa singularité et de leur relation singulière.
Je m’arrête ici car j’ai déjà été très long.
Cordialement
»

Le commentaire cité mentionne les trois genres de connaissance que Spinoza introduit dans la deuxième partie de l’Ethique, très précisément, au scolie 2 de la proposition 40 et semble s’interroger sur celle du troisième genre, nommée intuition ou connaissance intuitive.

Spinoza définit la connaissance intuitive comme celle « qui progresse de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu jusqu’à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Ethique, deuxième partie, proposition 40, scolie 2).

Il faut avouer qu’une telle définition peut laisser perplexe. Essayons de la décortiquer lentement.

Il s’agit donc de connaître « l’essence des choses singulières ». Soyons précis.

Une chose singulière est « une chose finie et ayant une existence déterminée » (Ethique, deuxième partie, définition 7), comme Tomas, Tereza, mais aussi l’amour qu’éprouve Tomas pour Tereza et son désir de conquêtes féminines multiples.

L’essence d’une chose est l’ensemble de « tout ce qui, étant donné, fait que cette chose est nécessairement posée, et qui, supprimé, fait que cette chose est nécessairement supprimée, autrement dit, ce sans quoi la chose ne peut ni être, ni être conçue, et qui inversement ne peut sans la chose ni être, ni être conçu » (Ethique, deuxième partie, définition 2). En termes plus modernes, on pourrait dire qu’il s’agit de l’ensemble de ce qui fait la singularité ou la spécificité de la chose considérée. On se rend immédiatement compte que l’essence d’une chose, comme Tomas, par exemple, est d’une extrême complexité et qu’il est impossible de la connaître totalement. C’est pourquoi pour rendre cette connaissance opérationnelle, il faut se limiter à des choses plus simples. Le vieil adage « connais-toi toi-même » n’est pas praticable dans sa totalité, mais peut l’être si l’on se restreint chaque fois à un sentiment précis vécu à un certain moment. Ainsi, pour Tomas, penser pouvoir se connaître lui-même, connaître son essence, est illusoire, mais, par contre, tenter de connaître l’essence de son amour pour Tereza au début de leur rencontre est praticable, peut-être.

Revenons à Aristote, mentionné dans l’article précédent, selon lequel définir consiste à énoncer le genre proche et les différences spécifiques.

Le genre est ici la connaissance.

Quelle est alors la différence spécifique entre les trois genres de connaissance ? Elle vient de ce dont elles procèdent, c’est-à-dire de ce qui les engendre.

D’où procède le premier genre de connaissance, appelée imagination ? De nos sens, donc de la perception directe, et des signes qui sont propres à notre histoire. Elle nous fait connaître les choses singulières, mais à partir de notre nature propre. Elle exprime donc plus notre propre nature que celle de la chose perçue. Notre singularité y pollue donc la connaissance que nous pouvons avoir de la chose extérieure. C’est donc une connaissance inadéquate de cette chose extérieure. Par exemple, Tomas s’interroge sur le sentiment qu’il éprouve pour Tereza : est-ce de l’amour ? Il a connaissance de ce sentiment à travers ses sensations et les signes qui proviennent de son histoire. C’est ainsi qu’il met en évidence deux caractéristiques : le désir de protection et la compassion, qui le révèlent plus lui-même que l’essence du sentiment éprouvé. Il semble être protecteur et empathique.

D’où procède la connaissance du deuxième genre, appelée raison ? Des notions qui sont communes à la fois à notre nature et à celles du corps perçu. Alors, notre singularité ne pollue plus la connaissance puisque ce qui est connu est commun à nous et à la chose extérieure, donc connu adéquatement (proposition 39 de cette même partie). Mais ce qui est commun à ma nature et à celle du corps extérieur ne constitue pas l’essence de cette chose (proposition 37 de cette partie). La connaissance du deuxième genre, la raison, est une connaissance adéquate mais ne nous fait pas connaître les choses singulières elles-mêmes. Elle nous fait connaître les propriétés des choses et les lois de la nature. C’est cette connaissance qui permet la science. Ainsi, la raison appliquée aux choses que sont les sentiments permet de développer une psychologie rationnelle telle que celle exposée dans la troisième partie de l’Ethique. Armé de cet outil, nous pouvons analyser le sentiment de Tomas envers Tereza, comme nous l’avons pratiqué dans l’article cité, au sens où nous en pouvons le caractériser par ses propriétés. Par exemple, nous avons vu que ce sentiment avait les propriétés de la compassion. Mais cela n’est pas le sentiment singulier qu’éprouve Tomas envers Tereza, ce n’est qu’une description de ses propriétés.

D’où procède le troisième genre de connaissance, appelée intuition ? En termes plus clairs que dans la définition, nous dirons qu’elle procède des causes (les choses singulières sont des productions, des effets de la Nature, en tant que considérée sous l’attribut Etendue (ces choses sont alors des corps) ou sous l’attribut Pensée (ces choses sont alors des idées, comme, par exemple, l’esprit humain, idée du corps humain) : les attributs sont donc causes des choses). La connaissance intuitive relie directement les causes aux effets, sans médiation par le raisonnement. Le roman de Kundera ne nous donne hélas pas assez d’éléments pour nous permettre d’illustrer cette intuition du sentiment de Tomas pour Tereza. Nous pouvons cependant en donner une illustration semblable à propos de Descartes. On sait d’après l’une des lettres de Descartes qu’il avait une attirance particulière pour les femmes affublées du défaut de loucher. Attirance qui l’intriguait. Un jour il eut l’illumination : dans sa prime jeunesse il s’était lié d’une tendre amitié avec une fille qui louchait. La cause est directement reliée à l’effet : la joie de cette amitié enfantine s’est prolongée dans l’âge adulte. La chose (l’attirance pour les filles qui louchent) est connue directement par sa cause sans médiation de la raison. La connaissance intuitive par le lien direct qu’elle effectue entre la cause et son effet est, pour Spinoza, le plus haut degré de connaissance car elle permet de connaître l’essence des choses singulières et, la Nature étant l’ensemble des choses singulières produites, elle permet ainsi de mieux connaître la Nature elle-même. Bien sûr, cette intuition ne contredit pas la raison qui peut toujours s’appliquer. Ainsi, l’attirance de Descartes pour Spinoza s’explique rationnellement a posteriori par le principe de fixation du désir : « Qui se rappelle une chose à laquelle il a pris plaisir une fois, désire la posséder avec les mêmes circonstances que la première fois qu’il y a pris plaisir ». (Voir l’article sur la genèse des sentiments). Pour saisir véritablement l’essence de son sentiment pour Tereza, Tomas devrait en avoir la connaissance intuitive. Tâche loin d’être aisée …

Jean-Pierre Vandeuren

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3 commentaires pour Le troisième genre de connaissance chez Spinoza

  1. nobias dit :

    la connaissance intelectuelle de dieu ou de la nature , en tant que connaissance sans médiation est intuitive et nous prépare donc à la connaissance de toute chose singulière de façon intuitive également.

    en pratique celà revient peut-être à entrer en résonnace avec la nature en déposant la connaissance « spatialisante » ( Bergson) pour connecter à la durée?

    l’intelligence du coeur selon Pascal.

  2. Robin Desboit dit :

    le troisième genre de connaissance est bien différent de ce qui est annoncé ici. Pour reprendre l’exemple: Descartes comprend et ressent devant une fille affectée de strabisme qu’elle est le moyen de le mettre en contact avec l’essence des femmes. Cette essence étant perçu comme une énergie qui relie tous les êtres. Ainsi devant cette fille Descartes est invité dans une nouvelle dimension qui unifie les êtres les faisant UN dans la multiplicité mais conservant leur liberté de s’exprimer avec singularité.

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