Spinoza et le travail salarié (1) : stress et désir de reconnaissance

Nous ne pouvons manquer d’être interpellé par le côté souvent pénible et triste du travail salarié, pénibilité qui peut aller jusqu’à l’extrémité totale du suicide, alors que, par ailleurs, d’autres employés peuvent s’investir complètement et dans la joie pour leur entreprise.

Le mot « travail » dérive déjà, paraît-il, du nom d’un instrument de torture, le « tripalium ». Vérité ou légende, il est cependant de fait que, sans aller jusqu’à la torture, il y a toujours eu dans le travail, l’idée d’effort soutenu, de peine et d’exercice plus ou moins pénible, effectués en vue de gagner sa vie, idée bien traduite dans l’expression « perdre sa vie en devant la gagner ». Le travail ainsi se dévoile comme une passivité que je ne désire pas. Puisque je dois gagner ma vie en ce monde afin de me conserver, je suis prêt à subir, à souffrir, à me détruire dans le travail qui doit m’amener, à la fin du mois, le maigre réconfort que j’espère. Tristesse donc. Et tellement profonde qu’elle peut conduire certains travailleurs à la destruction totale d’eux-mêmes. Pour preuve, cette vague de 35 suicides dénombrés chez France Telecom en 2008 et 2009.

Mais, par ailleurs, qui ne connaît pas ces employés zélés qui, sans aucune contrainte, se consacrent totalement  à leur employeur au rythme de plus de 70 heures par semaine, soit plus de 10 heures par jour, week-ends compris. Et ce dans la joie.

Joie et tristesse. Augmentation ou diminution de puissance d’agir. Tout est question d’affects. Et c’est bien normal puisque la condition naturelle de l’être humain est celle de la servitude passionnelle. L’anthropologie et la psychologie rationnelle de Spinoza peuvent dès lors fournir un cadre dans lequel le travail salarié trouve sa place et qui permet de rendre compte des actions patronales qui s’exercent sur les employés, ainsi que des sentiments vécus dans l’entreprise par ceux-ci.

Mais avant d’aborder ce cadre, nous allons passer en revue les explications des tristesses et joies vécues fournies par divers philosophes, psychologues et sociologues pour ensuite les replacer et les retrouver dans un cadre spinoziste. Voulant nous limiter aux passions vécues, nous n’entrerons pas dans les considérations socio-politiques, telles que celles, par exemple, de la lutte des classes (Marx), quoique le cadre que nous allons avancer plus tard puisse apporter une vue complémentaire à cet aspect (voir « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza » de Frédéric Lordon. Editions La Fabrique, duquel nous nous inspirerons beaucoup dans le prochain article).

Quels sont donc les facteurs ressentis par les salariés et qui les poussent dans la tristesse ou la joie ? Principalement ennui, stress et manque de reconnaissance. Laissons l’ennui de côté, car il s’agit d’un sentiment qui n’est pas induit par l’extérieur. Il est endogène et nous nous intéressons plutôt aux sentiments induits par la relation entre le salarié et son employeur ou, plus généralement, l’entreprise dans laquelle il travaille.

Le stress se définit communément comme la réaction d’un organisme face à une agression. Mais par qui et pourquoi le salarié se sent-il agressé ?

Il est agressé par ses supérieurs directs, qui, eux-mêmes, dans une structure entrepreneuriale complexe, le sont par les leurs et ainsi de suite jusqu’aux échelons les plus élevés de la hiérarchie. C’est qu’à l’heure actuelle les pressions venant des actionnaires, qui veulent toujours plus de rendement de leur capital, et par la concurrence acerbe des autres entreprises – du moins est-ce ce que la direction fait croire à ses employés qui sont incapables de vérifier le bien-fondé de ces affirmations – se traduit à tous les degrés par une demande de performance accrue et souvent excessive. Un nouveau mythe s’est ainsi créé : le mythe de la performance. Le travail doit être performant : il faut toujours faire  plus pour avoir plus. Chacun des salariés se voit ainsi soumis à une pression qui, extérieure à ses propres désirs, est ressentie comme une agression et engendre une réaction de stress, qui, on l’a vu chez France Telecom, peut conduire les plus fragiles d’entre eux jusqu’à l’échappatoire ultime du suicide.

C’est ainsi que le salarié va automatiquement lier travail et stress, deux notions étrangères au départ l’une à l’autre mais reliées artificiellement entre elles par une stratégie managériale qui instrumentalise le stress en s’appuyant sur le mythe de la performance.

Comme tout mythe, il sert d’instrument de domination sur la majorité par un nombre restreint de personnes (les « prêtres »). Ici, les dirigeants se servent du mythe de la performance pour canaliser les forces des salariés en faveur de l’entreprise. La pression maintenue crée un stress destructeur, jugé nécessaire pour obtenir des résultats supérieurs.

Tout mythe doit être pourfendu et, pour cela, la connaissance est souveraine :

« Ce qui périt par un peu plus de précision est un mythe. Sous la rigueur du regard, et sous les coups multipliés et convergents des questions et des interrogations catégoriques dont l’esprit éveillé s’arme de toutes parts, vous voyez les mythes mourir, et s’appauvrir indéfiniment la faune des choses vagues et les idées… Les mythes se décomposent à la lumière que fait en nous la présence combinée de notre corps et de notre sens du plus haut degré. »
Valéry (Petite lettre sur les mythes)  (Merci à M. Lechantre pour nous avoir signalé cette réflexion).

Stress et travail sont des causes qui ont des effets contradictoires pour l’agent. Le travail est censé le construire, puisqu’à tout le moins il lui apporte de quoi persévérer matériellement tandis que le stress s’emploie à le détruire petit-à-petit. Stress et travail ne peuvent donc pas être associés.

De même la performance, au sens de faire toujours plus pour avoir plus n’a pas de sens vu le caractère fini et donc limité de toute chose.

Passons à présent au désir de reconnaissance que nous avons déjà examiné dans un article précédent où nous y avions reconnu un désir d’affirmation de soi inadéquat, induit par des idées confuses et donc par une recherche de joie passive. En ce sens, Spinoza s’oppose aux philosophes postérieurs qui ont postulé le besoin inné de reconnaissance chez l’être humain : Rousseau, Adam Smith, Hegel, Charles Taylor, Axel Honneth, entre autres. C’est que ces philosophes considèrent le désir de reconnaissance comme premier, alors que, pour Spinoza, c’est le Conatus qui est premier et le désir de reconnaissance s’en déduit par les mécanismes passionnels étudiés dans la troisième partie de l’Ethique, très exactement des propositions 29 et 30 :

«Nous nous efforcerons de faire tout ce que nous imaginons que les hommes verront avec joie, et nous aurons en aversion de faire ce que nous imaginons que les hommes ont en aversion ». (Appelé « principe de conformisme » dans notre article « Genèse des sentiments »)

« Si l’on a fait quelque chose qu’on imagine affecter les autres de joie, on sera affecté d’une joie qu’accompagnera l’idée de soi-même comme cause, autrement dit on se considérera soi-même avec joie. Si, au contraire, on a fait quelque chose qu’on imagine affecter les autres de tristesse, on se considérera soi-même avec tristesse. »

C’est de là que naît le désir de reconnaissance : je fais ce qui me permet de réjouir l’autre (dans le cas du salarié, le supérieur, le patron ou l’entreprise elle-même), donc d’être identifié par lui comme cause de sa joie, pour qu’il m’aime et pour me réjouir de l’avoir réjoui.

C’est cette quête de reconnaissance qui explique à la fois l’attachement de certains salariés à leur entreprise malgré le peu de joies directes qu’ils peuvent ressentir dans l’effectuation de leurs tâches et le stress qui leur est souvent lié et aussi le zèle d’autres qui peuvent totalement s’investir dans leur travail. Elle rend compte aussi de la tristesse, pouvant confiner au désespoir, de ceux auxquels cette reconnaissance est refusée (harcèlement par un supérieur, blâmes, absence de promotion, …).

La stratégie managériale qui vise la domination des salariés a encore inventé un autre mythe, celui de la compétitivité, qui a pour double effet de lui attacher de façon plus serrée les plus « forts » de ses employés et de casser la cohésion du groupe formé par l’ensemble des salariés (diviser pour régner). Ce mythe trouve évidemment aussi sa justification dans le mécanisme passionnel humain dont la source est à nouveau bien décrite dans l’Ethique, plus précisément dans le scolie de la proposition 55 de la troisième partie :

« … La joie qui naît de la considération de nous-mêmes se nomme Amour-propre …

Et comme cette joie se renouvelle toutes les fois que l’homme considère ses propres vertus, autrement dit sa puissance d’agir, chacun est donc naturellement  avide  de raconter ses actions et faire étalage des forces de son corps et de son âme, et voilà pourquoi les hommes se rendent insupportables les uns pour les autres.

De là vient encore que les hommes sont par nature envieux, autrement dit qu’ils se réjouissent de la faiblesse de leurs égaux et s’attristent de leur vertu. Car toutes les fois qu’on s’imagine ses propres actions, on est affecté de joie, et d’une joie d’autant plus grande que ces actions expriment plus de perfection et qu’on les imagine plus distinctement, c’est-à-dire qu’on peut les mieux distinguer des autres et considérer comme des choses singulières. C’est pourquoi on se réjouira absolument dans la considération de soi-même quand on reconnaîtra en soi quelque chose que l’on nie des autres … »

Cette sélection et utilisation des plus « forts » avait déjà été soulignée comme principe de renforcement de la tyrannie dans l’Etat par La Boétie dans son livre « De la servitude volontaire » et elle se transpose parfaitement au cas de l’entreprise capitaliste :

… Mais la principale raison du maintien de la tyrannie) est qu’une partie de la population se met au service de la tyrannie par cupidité et désir d’honneurs. «  Ce que j’ai dit jusqu’ici sur les moyens employés par les tyrans pour asservir [la contrainte, la coutume d’obéir, l’idéologie, les jeux ou les superstitions], n’est guère mis en usage par eux que sur la partie ignorante et grossière du peuple. » Ainsi, si le tyran veut maintenir sa domination, il doit trouver un autre stratagème pour les gens instruits. C’est là le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie : rendre ces gens « complices » des « cruautés » du tyran, les asservir en leur donnant l’occasion de dominer d’autres à leur tour. Ce sont donc les courtisans qui se font les complices de la tyrannie, perdant du même coup leur propre liberté. Certains hommes flattent leur maître espérant ses faveurs, sans voir que la disgrâce les guette nécessairement, devenus complices du pouvoir. Ainsi se forme la pyramide sociale qui permet au tyran d’« asservir les sujets les uns par le moyen des autres ». La résistance et l’usage de la raison sont donc les moyens de reconquérir la liberté car les tyrans « ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ».

Bien sûr le cadre (l’Etat) et le vocabulaire (tyran, courtisans, peuple, …) doivent être adaptés, mais l’idée maîtresse demeure intacte et dans le prochain article, nous fournirons un cadre spinoziste où tout ce que nous venons de mentionner prend sa place.

Jean-Pierre Vandeuren

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