Spinoza et le travail salarié (2) : cadre spinoziste

Selon Spinoza, l’essence de l’homme est de désirer et sa condition naturelle la servitude passionnelle. Toute action humaine, comme celle de créer une entreprise et de vouloir employer des salariés ou  celle de se mettre au service d’un employeur, et de même les relations entre ces deux types de personnes, doit donc, si l’on suit Spinoza,  pouvoir être considérée sous l’angle des désirs. Autrement dit, nous devons pouvoir élaborer un cadre spinoziste à l’intérieur duquel étudier le travail salarié. C’est ce que nous nous proposons de décrire dans cet article en suivant les développements de Frédéric Lordon dans son ouvrage déjà cité « Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza », paru aux éditions La Fabrique.

De façon succincte, on pourrait dire que vivre la pénibilité de sa condition de salarié, subir passivement le stress induit par le mythe de la performance, rechercher la reconnaissance dans son entreprise, se mobiliser pour elle avec enthousiasme ou à contrecœur, ce sont autant de manières d’être affecté comme salarié, c’est-à-dire d’être déterminé à entrer dans la réalisation d’un désir qui n’est pas d’abord le sien propre.

Etre  c’est être un être de désir. Exister c’est désirer, et par conséquent s’activer à la poursuite de ses objets de désirs.

Au départ, une ou plusieurs personnes désirent « faire quelque chose », entreprendre. Appelons-les les entrepreneurs. Elles ont un désir, que nous nommerons « désir-maître ».

Cependant, en général, les puissances réunies de ces entrepreneurs ne suffisent pas à l’effectuation des tâches menant à la réalisation du désir-maître. Elles vont alors avoir le désir de « faire faire quelque chose » par d’autres puissances, c’est-à-dire de les embarquer dans la poursuite su désir-maître qui, a priori, n’est pas leur propre désir. C’est ici que naît le rapport salarial. Il est l’ensemble des données structurelles et des codifications juridiques qui rendent possibles à certaines personnes d’en impliquer d’autres dans la réalisation de leur propre entreprise. Les entrepreneurs vont ainsi capter l’effort (conatus) d’autres personnes en les enrôlant au service de leur désir-maître. Sous ce rapport, les entrepreneurs deviennent des patrons et les enrôlés des subordonnés.

On n’appâte pas une mouche avec du vinaigre. Pour capturer l’effort d’autres personnes, pour les enrôler, l’appât qui leur est tendu est évidemment l’argent dont la possession est le point de passage obligé pour la réalisation de tous les désirs marchands et en particulier, le premier de tous, celui de survivre : « … l’argent est devenu le condensé de tous les biens, et c’est pourquoi son image occupe d’ordinaire avec force l’esprit du vulgaire, parce qu’on ne peut guère imaginer de joie qui ne soit liée à l’idée de l’argent conçue comme cause » (Ethique, quatrième partie, Appendice, chapitre 28).

Ainsi toute personne est animée par le désir d’argent afin de pouvoir satisfaire ses désirs marchands, et en premier lieu celui de sa persévérance matérielle et biologique. L’enrôlement de son effort au service d’un désir-maître autre que son propre désir tire son énergie de cette fixation de son désir-conatus sur l’objet argent dont les structures capitalistes ont établi les employeurs comme seuls pourvoyeurs. Si le premier sens de la domination consiste en la nécessité pour un agent d’en passer par un autre pour accéder à son objet de désir, alors à l’évidence le rapport salarial est un rapport de domination. Le désir de persévérer dans son être matériellement et biologiquement est déterminé comme désir d’argent qui est déterminé comme désir d’emploi salarié. L’employeur occupant dans la structure sociale du capitalisme la position du pourvoyeur d’argent, il détient la clé du désir de base qui est de survivre, et par conséquent, il tient aussi sous sa dépendance tous les autres désirs.

Au début de l’ère capitalistique, ce désir basal était le seul moteur qui déterminait les individus à se mettre au service d’un employeur. Or il entre dans les causes de la longévité du capitalisme d’avoir su enrichir le complexe passionnel du rapport salarial en y faisant entrer d’autres occasions de joie que celle de la simple persévérance dans la vie matérielle et biologique. On doit au fordisme le développement de la consommation, l’aliénation marchande : tout y est mis en œuvre pour prendre les salariés par les « affects joyeux » de la consommation en justifiant toutes les exigences patronales (travail à la chaîne pénible, allongement du temps de travail, déréglementations concurrentielles, …) par adresse au seul consommateur en eux. Mais, cerise sur le gâteau, afin d’aligner totalement les désirs des salariés sur le désir-maître de l’employeur, le capitalisme a su s’élever des désirs matériels de survie et de consommation au désir spirituel de la « réalisation de soi ». En effet, l’aiguillon de la survie élémentaire est un affect triste, intérieur à l’entreprise, qui consiste à éviter un mal (le dépérissement matériel), celui de la consommation est un affect joyeux, mais extérieur à cette entreprise, qui se trouve dans la poursuite des biens matériels à entasser. Il manquait à cette panoplie de désirs basés sur la recherche de biens matériels intérieurs (salaire) et extérieurs (biens de consommation), un désir qui soit à la fois joyeux (tout conatus recherche la joie), intérieur à l’entreprise (le conatus serait alors entièrement voué à celle-ci puisque c’est en elle qu’il trouverait le but de sa quête) et non matériel (ainsi difficilement trouvable ailleurs car résultat de justifications complexes). Le néolibéralisme l’a trouvé en créant le mythe du désir de « l’épanouissement personnel » et de « la réalisation de soi » dans et par le travail. Instrumentalisation toute-puissante qui va permettre à l’employeur de mobiliser totalement l’effort du salarié au service de l’entreprise, d’aligner intégralement ses désirs sur le désir-maître. En effet, intrinsèques tristes (l’obtention du salaire pour survivre) ou extrinsèques joyeux (l’obtention du salaire pour accumuler des biens matériels), les deux premiers désirs ne sont pas suffisants pour désarmer l’idée que « la vraie vie est ailleurs ». Mais en convainquant ses subordonnés que la vie salariale est la vie tout court, l’entrepreneur les rend « consentants » et totalement voués à son désir-maître, il les a convaincus d’adopter celui-ci comme le leur. Et c’est ainsi que s’explique l’enrôlement total de certains au service de leur patron sous le régime du consentement ou plutôt «  de l’obéissance joyeuse ».

Car que signifie en langage spinoziste « se réaliser » ? C’est tout simplement réaliser son désir puisque, selon Spinoza, le désir est l’essence même de l’homme. Si donc l’employeur parvient à convaincre le salarié que son propre désir est le désir-maître, alors celui-ci aura l’impression de se réaliser en réalisant le désir-maître et il sera entièrement dévoué à sa réalisation, subordonné mais consentant et joyeux.

Les relations patron-subordonnés ainsi que le vécu de ces derniers, que ce soit sous la forme de contrainte ou de consentement, peuvent être analysés exclusivement sous l’aspect passionnel car ils ne sont que des cas particuliers de la situation ordinaire des hommes qui est celui de la servitude passionnelle qui en forme donc le cadre d’étude naturel  et l’Ethique nous fournit les outils principaux pour cette étude. On en trouvera plus de détails dans le livre de Frédéric Lordon cité plus haut.

Jean-Pierre Vandeuren

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6 commentaires pour Spinoza et le travail salarié (2) : cadre spinoziste

  1. seb dit :

    Merci pour ce bel article. Qu’aurait fait Spinoza à notre époque professionnellement parlant? Un CDI à temps partiel lui permettant de subvenir à ses faibles besoins et de consacrer le reste de son temps libre à la philosophie?

    • vivrespinoza dit :

      Merci pour votre commentaire.
      Il est toujours risqué de se lancer dans des extrapolations, car, en admettant avec Spinoza l’immuabilité de l’essence individuelle, il serait encore nécessaire de savoir comment cette essence se serait actualisée à notre époque sous l’influence de causes extérieures si différentes de celles du 17e siècle. Un tel esprit eut évidemment trouvé sa place dans un milieu universitaire. Mais aurait-il encore jugé qu’une telle position aurait nuit à son indépendance, comme il l’avait avancé pour justifier son refus d’une place de professeur à la prestigieuse université de Heidelberg? Je ne le pense car actuellement la liberté de penser et de s’exprimer y sont beaucoup plus grandes que de son temps. C’est pourquoi, je le verrais bien plus de nos jours dans une telle position que dans celle que vous suggérez.
      Cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. seb dit :

    Merci beaucoup pour votre réponse développée. Je partage également votre point de vue. J’ai lu la réponse de Spinoza au DRH de l’Université d’Heidelberg où il explique que la philosophie n’a pas à être censuré par des troubles à l’ordre religieux. Son système ne pose plus de problèmes de censure aujourd’hui (d’ailleurs je me demande parfois si la censure au niveau des idées existe encore). Par conséquent, le monde universitaire lui aurait certainement convenu.
    J’ai posé cet question surtout par rapport à mes choix de vie. J’ai toujours eu beaucoup d’intérêt pour le milieu universitaire que j’ai côtoyé en tant qu’étudiant dans les années 2000 en première année d’histoire et d’économie mais j’ai échoué aux examens. J’y reste en contact par l’intermédiaire de ma compagne qui fait un post-doctorat d’un an en micro-biologie. Aujourd’hui, suite à un projet familial maintenant terminé, je me retrouve à travailler dans le bâtiment en tant qu’artisan maçon salarié. Travail salarié physiquement fatiguant, faiblement rémunérateur, au statut social dévalorisant. C’est mon point de vue négatif, il y a aussi du positif.
    Pourquoi je vous raconte ça? Je ne sais pas. La philosophie de Spinoza que j’étudie depuis quelques mois par l’intermédiaire de commentateurs comme Jean Claude Fraisse par exemple, m’influence beaucoup. J’étudie des philosophes depuis une dizaine d’année. J’ai lu Cioran, Nietzsche, Comte-Sponville, Alain, Russel, Hadot, Conche. Je ne me souviens plus de tous car je ne prends pas de notes. Maintenant Spinoza. J’adore la philosophie!
    Je vous raconte ça aussi parce que je ne connais pas directement d’amateur de philosophie. Je n’ai pas d’ami philosophe. Alors si je peux échanger un peu avec vous cela me permet de me sentir un peu moins seul parmi les insensés (C’est quand même un peu présomptueux ce terme employé par Spinoza).
    Et vous qu’en est-il? Vous êtes universitaire, professeur ou bien amateur?

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur,
      Votre commentaire prenant une tournure plus personnelle (ce qui ne me dérange nullement), je me permettrai de vous répondre plutôt sur votre boîte de courriel personnel.
      Cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  3. claustaire dit :

    Si j’avais connu votre blog plus tôt, j’aurais évité une heure et demie de ceci :

    Merci en tout cas pour votre travail,
    que je me promets d’explorer plus longuement à l’occasion.
    Bonne année et bonne suite !

    • vivrespinoza dit :

      Bonjour et merci pour votre commentaire.

      J’ai regardé l’émission en question. Il est vrai qu’elle ne nous apprend pas grand’chose sur le contenu du livre de Lordon, mais c’est sans doute normal pour ce type de média.
      Mais, par ailleurs, Lordon est d’une très grande érudition et il possède un énorme charisme et s’exprime magnifiquement bien. L’émission me semblait intéressante en ce qu’elle soulignait les motivations propres aux recherches de Lordon. Nous aurions cependant pu avoir l’occasion d’obtenir plus d’informations intéressantes de la part de ce dernier si la présentatrice n’avait pas voulu capter un grand espace de temps et se mettre elle-même en évidence…

      Cordialement

      Jean-Pierre Vandeuren

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