Spinoza et La Rochefoucauld (1)

Je ne connais que Spinoza qui ait bien raisonné mais personne ne peut le lire.

Voltaire, lettre à d’Alembert

 

 » Quoiqu’il n’y ait presque qu’une vérité dans ce livre, qui est que l’amour-propre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d’aspects variés qu’elle est presque toujours piquante.  » Voltaire, à propos des Maximes de La Rochefoucauld, dans Le Siècle de Louis XIV.

Nous voudrions ici commenter les Maximes de La Rochefoucauld d’un point de vue spinoziste. Qu’est-ce à dire exactement ?

Le terme de  » maxime  » vient de la forme latine maxima (sententia), littéralement la  » sentence la plus grande, la plus générale « . Cette forme brève, tout comme l’aphorisme, ou le proverbe, tient un discours universel à propos de l’homme.  » Voici un portrait du cœur de l’homme que je donne au public, sous le nom de Réflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne plaire pas à tout le monde, parce qu’on trouvera peut-être qu’il ressemble trop, et qu’il ne flatte pas assez.  » écrit La Rochefoucauld dans son avis au lecteur. La maxime est une appréciation ou un jugement très général. En termes spinozistes, il s’agit donc d’une certaine expression d’une idée. Et, en tant qu’idée, Spinoza nous dirait d’examiner si elle est adéquate ou non.

Qu’est-ce qu’une idée adéquate ?

« Par idée adéquate, j’entends une idée, qui en tant qu’elle est considérée en soi, sans relation à un objet, a toutes les propriétés ou dénominations intrinsèques d’une idée vraie. Explication : je dis « intrinsèques », afin d’exclure celle qui est extrinsèque, à savoir la convenance de l’idée avec l’objet qu’elle représente« . (Ethique, deuxième partie, définition 4).

La forme ramassée de cette définition n’en facilite pas la compréhension. Essayons d’y voir plus clair.

On ne peut chercher une correspondance exacte entre une idée et un objet (par exemple un corps), c’est-à-dire la vérité (Ethique, première partie, Axiome 6) en sortant miraculeusement de la représentation pour percevoir le réel, car l’idée d’une affection du corps humain n’enveloppe pas sa connaissance adéquate (Ethique, deuxième partie, proposition 27) et il ne peut y avoir d’interaction entre le mental et le corps (Ethique, troisième partie, proposition 2). Il s’agit alors de s’intéresser à ce qui dans l’idée est adéquat à l’idée en elle-même (intrinsèque) et non à son objet (extrinsèque). Il s’agit ici de s’en tenir strictement à la pensée, sans se référer à l’étendue (aux corps).

Quelles sont les propriétés ou dénominations intrinsèques d’une idée adéquate ?  Cette idée doit être unique (Une idée est toujours idée de quelque chose et il  ne peut y avoir qu’une seule idée vraie pour une réalité donnée), nécessaire (on ne peut, par exemple, penser une sphère autrement que comme formée d’un demi-cercle en rotation autour de son centre, on ne peut penser une sphère carrée ou ovale), claire (l’idée vraie doit être présente et manifeste à un esprit attentif à l’objet), distincte (elle est clairement différenciée d’autres idées peut-être voisines : rond, globe ovoïde etc., dans l’exemple de la sphère), et entièrement déterminée, c’est-à-dire qu’elle est complète et  contient en elle-même l’idée de ce qui la cause (elle est « génétique »). L’idée inadéquate est essentiellement une idée incomplète, tronquée et séparée de sa cause.

Les idées adéquates sont donc  des connaissances des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, mais par la logique intrinsèque de la représentation, non par une impossible sortie hors de la pensée.

Prenons comme exemple l’idée de l’amour, qui nous servira par la suite : « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ».

Cette définition traduit une idée unique (on n’y parle que de l’amour), nécessaire (on ne peut penser l’amour autrement que sous la forme d’une joie), claire (si nous sommes attentifs à la notion d’amour, cette définition est sans ambiguïté), distincte (l’amour y est clairement différencié par rapport à des notions voisines : attachement, amitié, tendresse, etc., qui peuvent en être vues comme des cas particuliers), et entièrement déterminée, c’est-à-dire complète (il n’y a rien à y ajouter) et génétique (la cause de l’amour est la joie qui est le sentiment premier).

Donc, la question spinoziste est : les idées exprimées par les maximes de La Rochefoucauld sont-elles adéquates ?

Quand on regarde chaque maxime isolément, ce qui est, hélas, la démarche naturelle du lecteur de ce genre, la réponse immédiate est non. Les idées formulées ne sont ni claires, ni distinctes, ni complètes, ni génétiques. Ce dernier défaut semble le plus criant : les maximes, prises isolément, n’ont l’air que d’exprimer des effets. C’est pourtant loin d’être le cas. La force de l’ensemble des maximes est qu’elles reposent sur des socles qui les soutiennent.

Mais analysons séparément les maximes selon les caractéristiques exigées des idées adéquates.

Absence de clarté, de distinction et de complétude proviennent de ce que les notions dont elles traitent, en général des sentiments, ne sont pas exactement définies. La Rochefoucauld admet d’ailleurs la difficulté de ces définitions, comme dans le cas de l’amour :

«Il est difficile de définir l’amour. Ce qu’on peut en dire est que dans l’âme c’est une passion de régner, dans les esprits c’est une sympathie, et dans le corps ce n’est qu’une envie cachée et délicate de posséder ce que l’on aime après beaucoup de mystères.» (Maxime 68).

Cette « définition » ne caractérise pas l’amour : elle semble se focaliser sur l’amour érotique entre deux personnes adultes, quelles en sont les causes, que signifient les notions d’âme et d’esprit, quelles sont les relations entre âme, esprit et corps, … ? Cette maxime inaugure l’ensemble de celles, 63 au total, qui vont traiter de l’amour. Mais comment peut-on parler de ce sentiment sans l’avoir clairement et distinctement défini ? Réponse : en se limitant à le décrire sous la forme d’effets de certaines causes. D’ailleurs beaucoup de maximes sont présentées sous une forme révélatrice de cette démarche : «A n’est que B » où A représente une vertu apparente et B un vice réel. On peut ainsi citer la maxime 15 :  » La clémence des princes n’est souvent qu’une politique pour gagner l’affection des peuples. « , ou bien encore :  » La constance des sages n’est que l’art de renfermer leur agitation dans le cœur.  » (Maxime 20). Et, souvent, si des maximes n’ont pas cette présentation, elles peuvent s’y ramener, par exemple :  » Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d’un grand dessein, mais des effets du hasard.  » (Maxime 57), peut s’écrire sous la forme, moins stylée évidemment, «Une grande action présentée comme l’effet d’un grand dessein, n’est souvent que l’effet du hasard ».

La Rochefoucauld constate. Il se place à distance, il se détache et dénonce avec brio, avec style, des vertus comme effets de vices. La vertu n’est qu’un voile jeté sur le vice. Le vice est le moteur, la cause.

Pourquoi l’homme, selon La Rochefoucauld, fonctionne-t-il ainsi, à savoir, pour continuer à parler en termes de causes et d’effets, quelle est la cause qui, par exemple, pousse l’homme à dissimuler ses vices en vertus ?

La cause principale, le moteur de tous les sentiments véritables ou feints et de toutes les actions qu’ils engendrent, qui apparaît de prime abord est, comme le signale Voltaire dans la citation en épigraphe, l’amour-propre. L’idée selon laquelle il n’est question que d’amour-propre dans les Maximes de La Rochefoucauld est très répandue. Effectivement, l’amour-propre y occupe une place de choix. La première édition des Maximes s’ouvrait sur un texte de plus de deux pages qui commençait ainsi :  » L’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s’arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes.  » Mais La Rochefoucauld, dès la deuxième édition, a choisi de retrancher cette longue maxime-définition. De plus, dans la cinquième et dernière édition des Maximes, le terme d’  » amour-propre  » n’apparaît que quinze fois au fil des cinq cent quatre maximes que comporte le recueil. On y trouve beaucoup plus fréquemment les termes d’ » amour  » ou d’ » esprit « . D’où vient donc l’impression que l’amour-propre est omniprésent dans le recueil ? Sans doute de la place qu’il occupe dans le système élaboré par La Rochefoucauld. Il suffit de lire la définition qu’il donne dans la première maxime supprimée pour comprendre que l’amour-propre est extrêmement puissant. La maxime 3 tente d’en sonder l’étendue :  » Quelque découverte que l’on ait faite dans le pays de l’amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues.  »

Mais l’amour-propre n’est pas le seul tyran régissant les comportements humains. Il y a également l’humeur, ou les humeurs, on dirait aujourd’hui le tempérament, ou le caractère :  » Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté ; elles roulent ensemble et exercent successivement un empire secret en nous : de sorte qu’elles ont une part considérable à toutes nos actions, sans que nous le puissions connaître.  » dit la maxime 297. Les passions ont également un rôle important :  » Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de l’une est presque toujours l’établissement d’une autre.  » explique la maxime 10. La Rochefoucauld distingue deux sortes de passions, les faibles, comme la vanité et la paresse, et les fortes, comme l’amour et l’ambition. Il faut ajouter à ce déterminisme psycho-physiologique la fortune, c’est-à-dire le hasard, la chance ou la malchance comme le soutient la maxime 57 citée plus haut. Si, comme l’affirme la maxime 435,  » La fortune et l’humeur gouvernent le monde. « , si l’amour-propre gouverne l’homme, que reste-t-il à faire ? L’homme n’est plus qu’un pantin mu par des forces ennemies et incontrôlables. De là peut-être l’impression de ressassement éprouvée par certain lecteurs, car inlassablement, le moraliste démasque sous toutes nos actions, même les plus hautes en apparence, les motivations de l’amour-propre, les aléas de la fortune et les poussées du tempérament.

Ces trois causes évoquées par La Rochefoucauld comme productrices des effets soulignés dans ses maximes sont-elles des causes adéquates selon Spinoza ? C’est ce que nous examinerons dans le prochain article.

Jean-Pierre Vandeuren

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