Les trois niveaux dans l’Ethique (1)

Epinglé dans « La philosophie comme manière de vivre » de Pierre Hadot : « Les trois niveaux, plus un, du « moi » : celui de la conscience sensible, où le moi se comporte comme s’il se confondait avec le corps ; le moi de la conscience rationnelle, où il prend conscience de lui-même, comme âme et comme réflexion discursive ; le moi de la conscience spirituelle, dans lequel il découvre qu’il a toujours été, inconsciemment, Esprit ou Intellect, et dépasse ainsi la conscience rationnelle, pour atteindre une sorte de lucidité spirituelle et intuitive, sans discours et sans réflexion. La philosophie consiste à s’élever du premier au troisième niveau. Enfin, le niveau en plus est celui de l’expérience mystique où le moi dépasse son état d’identification avec l’esprit et parvient à un état d’unité et de simplicité absolues ».

Ces trois niveaux, inspirés des théories stoïcienne et épicurienne, font irrémédiablement penser aux trois genres de connaissance énoncés dans l’Ethique (deuxième partie, scolie 2 de la proposition 40), l’Imagination, la Raison et l’Intuition, avec la tendance inévitable pour certains lecteurs de pousser l’Intuition jusqu’à l’expérience mystique. Le terme « niveaux » s’applique d’ailleurs aussi à ces genres puisqu’il y a une progression dans la qualité de la connaissance du premier au troisième genre.

En fait, on peut repérer à travers toute l’Ethique un agencement en trois niveaux, dont celui des genres de connaissance n’est qu’un exemple. La mise en évidence de ces agencements permet de donner un nouvel éclairage de la démarche de Spinoza tout au long de son ouvrage. Dans cet article nous voudrions effectuer ce repérage partie par partie et montrer en quoi il permet de mieux comprendre l’Ethique.

Présenté dans toute sa généralité, cet agencement est le suivant :

Niveau ontologique : essence

Niveau gnoséologique : connaissance

Niveau existentiel : existence des « modes »

L’être humain, envisagé selon une certaine expérience, se trouve au niveau existentiel et, grâce à la connaissance doit parvenir au niveau de l’essence de cette expérience : la connaissance est un vecteur permettant à l’existence de pénétrer l’essence.

Si l’existence et la connaissance sont des notions dont nous avons une intuition immédiate car nous les vivons, il n’en est pas de même de celle d’essence. La définition ramassée qu’en donne l’Ethique nécessite quelques explications pour être bien comprise :

«Ce qui appartient à l’essence d’une chose, c’est ce dont l’existence emporte celle de la chose, et la non-existence sa non-existence ; en d’autres termes, ce qui est tel que la chose ne peut exister sans lui, ni lui sans la chose » (Ethique, deuxième partie, définition 2).

Il est important de noter que Spinoza ne parle que de l’essence d’une chose singulière existante. Il s’agit de cette table-ci, de ce chien-ci, de cette personne particulière, de ce sentiment vécu, etc. C’est ainsi que son essence ne peut pas se concevoir sans son existence puisqu’il s’agit de l’essence de cette chose existante.  En gros, l’essence d’une chose particulière est ce qui la définit, cette définition comprenant les causes, en théorie infinies de sa production. Cette définition doit être génétique, l’essence d’une chose n’étant rien d’autre que sa production et non une entité indépendante. L’essence spinoziste est la production éternelle d’une chose existant en acte dans la durée. Il n’y a pas production des essences d’une part et production des existences de l’autre. L’essence d’une chose est toujours éternelle parce que la production d’une chose est éternelle : elle engage tout le passé et tout l’avenir dans un attribut infini, éternel et continu (donc pas d’essences séparées des autres, tout est relié).

Considérons par exemple cette molécule d’eau. Son essence est d’être un certain rapport entre ses parties,  l’assemblage de deux atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène qui se sont rencontrés dans des circonstances bien déterminées de lieu et de température qui ont permis sa production.

Autre exemple : un vin est constitué de molécules d’eau et d’alcool, dans un rapport spécifique qui le caractérise –un beaujolais et un vin de Moselle ne peuvent pas être confondus, quoiqu’ils soient tous deux classés comme vins. Mais l’essence ce vin, ici, dans ce verre que je vais porter à mes lèvres, est encore caractérisée par nombres d’autres éléments entrés dans sa production et qui raffinent à l’infini ce rapport : année de production, nature du terrain, conditions météorologiques, etc.

On pourrait dire que l’essence d’une chose singulière est un certain rapport constitué par la composition de ses parties dans  une production éternelle.

Dans l’Ethique, la démarche de Spinoza est double. Elle est d’abord « déductive » : partant du plus haut degré de certitude, de perfection et de puissance (Dieu ou la Nature), il va déduire la nature de l’homme et de ses affects. Elle « descend » du niveau ontologique vers le niveau existentiel du mode qu’est l’être humain. C’est le contenu respectif des trois premières parties. Ensuite, sa démarche devient « constructive » : constatant l’impuissance humaine,  sa servitude vis-à-vis des passions (quatrième partie), Spinoza va proposer un chemin de libération (cinquième partie). Il  « remonte » du niveau existentiel vers le niveau ontologique.  Dans chacune des parties, les agencements en trois niveaux se font écho.

Première partie : de Dieu (Ontologie)

Comme nous l’avons déjà dit, Spinoza part de la certitude absolue, l’Etre, qu’il va caractériser de plusieurs façons en parcourant les différents points de vue que l’on peut adopter (cause – effet, infini -fini, liberté – contrainte, éternité – durée) : «Dieu »,  Substance,  Nature, Cause de Soi et de toutes choses, Puissance infinie, Etre absolument infini, Etre libre, Etre éternel. A chaque fois, l’agencement en trois niveaux peut-être mis en évidence.

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Substance = ce qui est en soi et est conçu par soi (Dieu)

Attributs = ce que l’entendement perçoit de la substance comme constituant son essence.

La substance se donne à connaître par les attributs. Elle s’exprime par les

attributs selon un certain genre (Pensée, Etendue).

Modes = ce qui est en autre chose et est conçu par cette autre chose (les modifications,

affections de la Substance)

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Nature « naturante » = Etre (Dieu en tant que cause libre)

Attributs

Nature « naturée » = Etant (Dieu en tant qu’effet)

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Cause de Soi et de toutes choses

Connaissance des causes

Effets, mais aussi causes de certains effets

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Puissance infinie de production

Connaissance

Puissance finie de production (« degré de puissance »)

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Etre « absolument infini »

Expression « infinie en son genre »

Chose « finie en son genre »,  limitée par une autre de même nature

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Etre libre = qui existe d’après la seule nécessité de sa nature et est déterminé par soi seul

à agir

Connaissance

Chose contrainte = qui est déterminée par une autre à exister et à produire un effet selon

une raison définie et déterminée

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Eternité = l’éternité est Dieu même, en tant que cause de soi, en tant que coïncidence

absolue entre essence et existence.

Temps = manière abstraite de mesurer ce dont l’essence est d’être vécu, la durée

Durée = continuité indéfinie d’existence

Si l’on convient d’adopter un langage religieux, on pensera que la « béatitude » consiste à « ressembler » le plus possible à Dieu dans chacune de ses caractéristiques qui ont été mises en évidence. On comprendra alors aisément le chemin éthique mis en place par Spinoza : la « vertu », la «liberté », la « puissance », la « béatitude » consistera à faire le plus de choses possibles qui peuvent être comprises par les seules lois de sa nature (Ethique, quatrième partie, définition 8), de déployer au maximum sa puissance d’être ou d’agir. On comprendra aussi un peu mieux cet énigmatique passage «Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels » (Ethique, cinquième partie, scolie de la proposition 23). Et, comme à chacun des agencements mis en évidence, un outil de connaissance se trouve placé au niveau intermédiaire,  par lequel le niveau supérieur, l’essence, se donne à connaître – « s’exprime » – au niveau inférieur, l’existence, il n’est pas étonnant que Spinoza fasse de la connaissance de ce niveau supérieur le « souverain bien » : « Le bien suprême de l’âme, c’est la connaissance de Dieu ; et la suprême vertu de l’âme, c’est de connaître Dieu » (Ethique, quatrième partie, proposition 28).

Mais avant, il nous faut montrer qu’il y a, dans l’anthropologie spinoziste, un agencement des notions en trois niveaux qui correspond à celui de son ontologie.

Jean-Pierre Vandeuren

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4 commentaires pour Les trois niveaux dans l’Ethique (1)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Chers spinozistes
    Prenons une bouteille de Bordeaux, ce qui est déjà beaucoup plus raisonnable (ce que l’on vend sous le nom de vin de Bourgogne, est-ce du vin ? Cela n’est jamais venu jamais à l’idée de ceux qui ont été élevés dans la religion du Bordeaux)
    Considérons d’abord le vin dans la bouteille non débouchée. Ce vin a une essence caractérisée par un certain nombre d’éléments (très grand comme vous l’écrivez)
    J’ouvre la bouteille et met le vin dans une carafe afin de mieux le déguster, quelques heures plus tard. Au moment où je le bois, ce vin n’est plus tout à fait le même que celui qui était dans la bouteille. Il y a eu une légère oxydation, sa couleur a un peu changé, des arômes se sont exprimés…
    L’essence du vin dans mon verre n’est pas la même que l’essence du vin dans la bouteille. Lorsqu’on parle de l’essence d’une chose singulière, ne faut-il pas préciser : l’essence au temps t ? Sans doute sera-t-il éternellement vrai que l’essence du vin au moment où je le bois est celle qu’elle est, de même qu’il sera éternellement vrai que cette essence, lorsque le vin était dans la bouteille, était ce qu’elle était. Mais il sera également éternellement vrai que ces essences étaient différentes.
    Qu’en pensez-vous ?
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre ,
      En prenant l’exemple du vin, je sentais bien qu’il n’allait pas tarder à être mis en carafe ! Mais je ne resterai pas moi-même en carafe sur ce sujet.
      D’abord, je pense que parler d’une essence à un instant t n’a pas … de sens car ce serait soumettre l’essence au temps, donc à la durée, alors qu’elle relève de l’éternité telle que l’entend Spinoza.
      Mais il est vrai que le temps ainsi mis à la porte tente de revenir par la fenêtre car l’essence n’est envisagée que dans le cas d’une chose existante et donc nécessairement considérée à un temps déterminé. On pourrait alors se demander si une chose envisagée à l’instant t peut avoir une essence différente de la même chose considérée à un autre instant t’. Ce serait alors à nouveau soumettre d’une autre façon l’essence au temps et elle reviendrait ainsi à l’existence même. Je pense que l’essence est immuable : elle consiste en un rapport caractéristique des parties de la chose entre elles. Dans le cours de l’existence, la chose se trouve être affectée de bien des façons différentes. Ces affections peuvent perturber les rapports caractéristiques de la chose sans les modifier profondément, comme l’affection par un virus ou une bactérie change les rapports d’un corps humain en provoquant une maladie. Lorsque ces rapports sont détruits, la chose elle-même est détruite et transformée en une autre d’essence différente.
      Pour revenir à l’exemple du Bourgogne, la chose particulière à considérer est le vin qui se trouve dans la bouteille que vous allez ouvrir, qui est le produit final de la fabrication. L’ouverture de la bouteille et la mise en carafe vont le faire se rencontrer avec l’oxygène de l’air et donc modifier légèrement ses rapports par l’oxydation sans les transformer radicalement.
      Maintenant, lorsque vous considérez que ce vin a changé quant à la coloration et au goût, c’est parce que vous le considérez comme chose qui vous affecte, et non comme chose en elle-même. Ces considérations expriment donc bien plus votre nature que celle du vin. D’ailleurs, si nous étions amenés à partager cette bouteille, nous ne l’apprécierions pas du tout de la même façon.
      Cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Mikhael dit :

    J’aime bien l’image du vin.
    Il y a beaucoup de potentiel, vous pourriez faire un livre de philo complet sur ce sujet.
    « La philo spinoza expliqué par le vin »

    🙂

  3. cballigand dit :

    Cher Mickaël,
    C’est plutôt le vin lui-même et les passions humaines qu’il éveille que Spinoza nous permettrait de comprendre…

    Bien à toi,

    Cécile

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