Les trois niveaux dans l’Ethique (3)

Troisième partie : de l’origine et de la nature des sentiments (psychologie rationnelle)

Faisant écho à l’essence d’une chose singulière comme degré  de puissance hérité de la Puissance infinie de la Nature, Spinoza va réinterpréter cette essence comme « Conatus », effort de persévérer dans son être (proposition 7) et, de là, va pouvoir traiter de tous les sentiments en les rapportant aux trois sentiments primaires que sont le désir, la joie et la tristesse, eux-mêmes rapportés à la puissance individuelle : la joie et la tristesse, respectivement comme augmentation et diminution  de cette puissance, le désir, comme détermination à l’actualiser.

D’où les schémas en trois niveaux :

Essence = Conatus

Affects de désirs

Effectuation de la puissance

Essence = Conatus

Affects de passage (joies et tristesses qui permettent de connaître les variations de puissance)

Affections

Point de vue du temps :

Eternité (de l’essence singulière, en tant que degré de puissance)

Durée (du point de vue de l’affect qui exprime une transition vécue)

Instant (émotion, l’affection, modification du corps)

Quatrième partie : de la servitude humaine

La servitude de l’homme est son impuissance à gouverner et à contenir ses passions. Dans cette partie, Spinoza examine les causes de cette situation et aussi ce que les sentiments ont de bon et de mauvais. Il y établit principalement que la libération de la servitude consiste à agir, vivre, conserver son être sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher son utile propre (proposition 24). La Raison est donc la connaissance qui permet à l’homme de diriger aux mieux ses appétits, c’est-à-dire en accord total avec son essence, son Conatus. D’où le schéma des trois niveaux emblématique de cette partie :

Essence = Conatus

Raison (permet de connaître notre utile propre)

Appétits = ce vers quoi nous dirigeons nos désirs

Cinquième partie : de la liberté humaine

Dans cette partie, Spinoza entend montrer la voie de la libération de la servitude humaine. Il le fait en deux étapes, la première consistant à montrer la puissance de la raison, le deuxième genre de connaissance, sur les sentiments, ce qui conduit à « l’amour envers Dieu » ;  la seconde traitant du troisième genre de connaissance, la science intuitive, qui permet de s’élever à la véritable Liberté de l’esprit, la Béatitude, encore appelée « amour intellectuel de Dieu ».

Spinoza prévenait déjà dans son Traité sur la Réforme de l’Entendement que « … ces maux me semblèrent venir de ce que toute notre félicité et notre misère dépendent de la seule qualité de l’objet auquel nous sommes attachés par amour » (paragraphe 9). Il s’est donc résolu à chercher un bien non périssable comme le sont les plaisirs sensuels, les richesses et les honneurs, une chose éternelle et infinie qui nourrirait son esprit d’une joie sans mélange, sans tristesse et intégralement partageable avec les autres hommes, un souverain bien comme objet d’amour. Ce souverain bien a déjà été trouvé dans la partie précédente : il s’agit de la connaissance de Dieu, de la Nature (proposition 28 de cette quatrième partie).

Cette connaissance peut être acquise par la Raison ; c’est la connaissance des lois éternelles et immuables de la Nature et des propriétés des choses singulières. Ainsi, l’Esprit est amené à comprendre toutes les affections du corps (qui sont toutes provoquées par la rencontre avec des choses singulières), et donc tous ses affects, ses sentiments (qui allient une idée confuse à ces affections), en éclairant cette idée confuse et en la rendant adéquate, c’est-à-dire telle qu’elle se trouve en Dieu lui-même. Il en éprouve alors une joie à l’idée de Dieu, c’est-à-dire un amour pour, envers, Dieu, l’amour étant une joie accompagnée de l’idée d’une chose extérieure.

Mais cette connaissance est encore imparfaite, car elle ne nous fait connaître que les propriétés des choses singulières, et non les choses elles-mêmes. Or, les choses particulières n’étant rien d’autre que des affections des attributs, et non des êtres créés, indépendants du créateur, il est évident que « plus nous connaissons les choses singulières, plus nous connaissons Dieu ». C’est le troisième genre de connaissance, la science intuitive, qui permet de connaître les choses singulières et donc de véritablement connaître Dieu. Il en résulte « l’amour intellectuel de Dieu », sommet de la libération, la Liberté de l’esprit ou Béatitude.

Il y a ainsi à nouveau ici un schéma en trois niveaux, écho lointain du premier schéma mis en évidence :

Amour intellectuel de Dieu

Amour envers Dieu

Amour envers les biens périssables

Cependant, cet « amour intellectuel de Dieu » reste fort obscur pour beaucoup. Dans un précédent article, nous avons essayé de lui apporter un certain éclairage (voir « Les trois genres de connaissance chez Spinoza »). Ici, nous pouvons l’éclairer sous l’angle de nos trois niveaux.

Qu’est-ce que connaître les choses singulières par la science intuitive ? Plutôt que de connaître, il faut parler de « comprendre » totalement, c’est-à-dire selon les trois niveaux de la réalité, celui de la substance (Dieu), celui des attributs et celui des modes. Dans cette compréhension par l’intuition il y a en fait trois niveaux de compréhension par les causes, que nous pouvons schématiser à l’habitude maintenant :

Niveau « logique » causal : les idées qui s’enchaînent  dans l’idée infinie de Dieu, des principes (définitions des choses)  aux  conséquences (propriétés des choses) : Dieu en tant uniquement que chose pensante, c’est-à-dire s’exprimant uniquement par l’attribut Pensée.
Niveau « ontologique » causal : les essences formelles (c’est-à-dire de choses non existantes) et actuelles (c’est-à-dire de choses existantes) qui s’enchaînent, de la nature (définitions, en tant qu’idées pures) à la puissance (création immanentes des choses) : les idées sont des idées de choses singulières, existantes ou non. Dieu s’exprime simultanément par l’attribut Pensée et l’attribut Etendue.
Niveau « physique » causal : les existences qui s’enchaînent, des causes aux effets.

Illustrons ces trois niveaux en considérant une molécule d’eau existante.

Dieu a l’idée d’assembler deux idées d’atomes d’hydrogène avec l’idée d’un atome d’oxygène : cause logique.

Les essences actuelles de deux atomes d’hydrogène s’assemblent avec celle d’un atome d’oxygène  pour former l’essence actuelle de la « molécule d’eau » : cause ontologique.

Une série de causes physiques provoque la rencontre des deux atomes particuliers d’hydrogène (qui sont les modes correspondant aux essences du niveau supérieur) avec un atome d’oxygène (lui aussi mode correspondant à l’essence ci-dessus) engendrant la molécule d’eau que nous considérons (toujours correspondante à l’essence du niveau supérieur) : cause physique.

Jean-Pierre Vandeuren

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