Spinoza et l’instant présent

Habituellement, notre vie est toujours inachevée au sens le plus fort du mot, parce que nous projetons tous nos espoirs, toutes nos aspirations, toute notre attention dans le futur, en nous disant que nous serons heureux lorsque nous aurons atteint tel ou tel but : nous sommes dans la crainte, tant que le but n’est pas atteint, mais si nous l’atteignons, il ne nous intéresse déjà plus et nous continuons à courir après autre chose (Schopenhauer : «La vie oscille donc comme un pendule, de la souffrance à l’ennui »). Nous ne vivons pas, nous espérons vivre, nous attendons de vivre. Tout semble dit dans cette pensée bien connue de Pascal :

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ».

Cette attitude, commune à la plupart des hommes, avait déjà été soulignée par les stoïciens et les épicuriens qui, en guise de remède, invitent à effectuer une conversion totale de notre relation au temps et nous proposent de vivre dans le seul moment où nous vivons, c’est-à-dire le présent, de ne pas vivre dans le futur, mais au contraire comme s’il n’y avait pas de futur, comme si nous n’avions que ce moment à vivre, le vivre alors du mieux possible.

Mais comment concevoir cet instant présent ? Pour peu que l’on y réfléchisse, il ne semble pas saisissable et donc vivable car toujours présent, mais aussitôt passé. Nous rejoignons la perplexité de Saint Augustin à propos du temps en général : «Qu’est-ce que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus ».

C’est que nous voulons relier deux niveaux : celui de la connaissance par la Raison qui objective le temps par une approche mathématique, et donc l’instant par un « infinitésimal », et celui du vécu, dans la durée. La raison nous permet de connaître les propriétés de la durée (combien de temps dure cet événement ? Quelle est la succession des événements ?), mais pas de connaître la chose singulière qu’est une durée vécue particulière, car celle-ci est «la continuité indéfinie d’existence » (Ethique, deuxième partie, définition 5) et une continuité ne peut pas être vraiment connue par un découpage en une succession d’« avant » et d’ «après » qui est proprement discontinue. Pour appréhender une durée vécue particulière, il nous faut la connaissance du troisième genre, l’intuition.

Que peut nous dire l’intuition de l’instant présent ? L’homme ne vit que par ses affections, par ses perceptions du monde extérieur, et donc, par ses affects. La vie de l’homme est intégralement affective, c’est-à-dire qu’il est à chaque instant affecté de joie ou de tristesse, dans le ressenti du passage d’une plus petite à une plus grande puissance d’être, ou l’inverse. Mais, sauf en cas, rare, de joie ou de peine intense, il ne prête pas attention à ces variations de puissance, tout occupé qu’il est par la réalisation de ses désirs, qui eux sont tendus vers l’avenir. Chaque joie, chaque tristesse, est une chose singulière vécue qui, comme telle, implique une certaine durée. C’est cette durée vécue qu’il faut considérer comme étant « l’instant présent ». Vivre ce dernier consiste donc à se concentrer sur la joie ressentie, pour l’intensifier, ou sur la tristesse subie, pour tenter de la vaincre au plus vite.

Mais, objectera-t-on, comment concilier cette concentration sur le présent avec les impératifs de l’action, qui impliquent toujours une finalité, donc une orientation vers le futur, qui privilégient toujours le désir aux ressentis de la joie et de la tristesse? Il faut bien préciser tout d’abord que cette concentration sur le présent implique une double libération : du poids du passé et de la crainte de l’avenir. Cela ne veut pas dire que la vie devienne en quelque sorte instantanée, sans que se relient dans le présent ce qui a été et ce qui sera. Mais, précisément, cette concentration sur le présent est une concentration sur ce que nous pouvons réellement faire : nous ne pouvons plus rien changer au passé, nous ne pouvons pas non plus agir sur ce qui n’est pas encore. Le présent, c’est le seul moment où nous pouvons agir. La concentration sur le présent est donc une exigence de l’action. Il permet aussi d’associer dans une même mouvance ressenti des joies et tristesses et tentative de réalisation des désirs, car un désir est toujours initié par une joie –désir de se rapprocher de ce qui a causé la joie – ou une tristesse – désir de s’éloigner de la cause de cette tristesse.

L’instant présent doit ainsi être saisi comme une durée, la durée d’une joie ou d’une tristesse ressentie et simultanément de l’action ou du début de l’action initiée par le désir de prolonger cette durée de la joie ou d’abréger la durée de la tristesse. Tout moment peut être ainsi saisi, qu’il s’agisse de la durée d’un baiser, d’une conversation agréable ou non, d’une phrase prononcée, d’une mélodie écoutée, d’un cours suivi, …

Ces réflexions rejoignent évidemment celles de Bergson, spinoziste affirmé – «Tout philosophe a deux philosophies, la sienne et celle de Spinoza » – :

« Que le temps implique la succession, je n’en disconviens pas. Mais que la succession se présente d’abord à notre conscience comme la distinction d’un « avant » et d’un « après » juxtaposés, c’est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir – une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité – et pourtant c’est la continuité même de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d' »avant » et d' »après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité: dans l’espace et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d’ailleurs que c’est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d’ordinaire, Nous n’avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là » (La pensée et le mouvant, La perception du changement).

En nous concentrant sur nos affects et leurs causes, nous exerçons, autant que faire se peut, notre science intuitive de ces choses particulières que sont ces affects, nous les comprenons, nous sommes actifs et donc nous expérimentons notre éternité. De là est aussi justifiée cette jolie expression en forme d’oxymore : « l’éternité de l’instant ».

Jean-Pierre Vandeuren

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