Spinoza et l’éternité (1)

L’instant présent, défini mathématiquement comme un « infinitésimal » est une notion abstraite, littéralement imperceptible, au sens de la perception humaine. A l’autre bout extrême du maniement mathématique du temps on trouve la notion, tout aussi abstraite, d’éternité. A nouveau, apparemment une notion non soutenable par l’expérience et qui risque de nous faire planer et délirer par la pensée dans l’univers imaginaire des universaux tant décriés par Spinoza : «C’est par des causes semblables que se sont formées les notions qu’on nomme universelles … et chacun se forme ainsi, suivant la disposition de son corps, des images générales des choses. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que tant de controverses se soient élevées entre les philosophes qui ont voulu expliquer les choses naturelles par les seules images que nous nous en formons » (Ethique, deuxième partie, scolie 1 de la proposition 40). Méfiance partagée, plus poétiquement, par Nietzsche en ce qui concerne l’éternité : «Ô éternel partout, ô éternel nulle part, ô éternel – en vain ! ».

Et pourtant l’éternité est une notion tout-à-fait incontournable, fondamentale et perceptible chez Spinoza : « Et cependant nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels » (Ethique, cinquième partie, scolie de la proposition 23). D’ailleurs, la fin de notre article précédent reliait les deux extrêmes que sont l’instant présent et l’éternité et justifiait ainsi les vers du poète :

C’est notre heure éternelle, éternellement grande, 
L’heure qui va survivre à l’éphémère amour, 
Comme un voile embaumé de rose et de lavande 
Conserve après cent ans la jeunesse d’un jour.

Voici ce que nous en disions :

En nous concentrant sur nos affects et leurs causes, nous exerçons, autant que faire se peut, notre science intuitive de ces choses particulières que sont ces affects, nous les comprenons, nous sommes actifs et donc nous expérimentons notre éternité. De là est aussi justifiée cette jolie expression en forme d’oxymore : « l’éternité de l’instant ».

L’expérience individuelle de l’éternité est reliée à la science intuitive, la connaissance du troisième genre :

« Il y a cependant nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel et tel corps humain sous le point de vue de l’éternité (sub aeternitatis specie) » (Ethique, cinquième partie, proposition 22).

« Le troisième genre de connaissance dépend de l’esprit comme de sa cause formelle, en tant que l’esprit lui-même est éternel » (Idem, proposition 31).

Ce lien est loin d’être évident et, tout en étant le couronnement de l’Ethique, il représente sans doute une des difficultés majeures de sa compréhension, difficulté dont Spinoza était très conscient : «La voie que j’ai montrée pour atteindre jusque-là paraîtra pénible sans doute, mais il suffit qu’il ne soit pas impossible de la trouver. Et certes, j’avoue qu’un but si rarement atteint doit être bien difficile à poursuivre ; car autrement, comment se pourrait-il faire, si le salut était si près de nous, s’il pouvait être atteint sans un grand labeur, qu’il fût ainsi négligé de tout le monde ? Mais tout ce qui est beau est aussi difficile que rare » (Dernières phrases de l’Ethique).

D’où provient cette difficulté de transmission de connaissance?  La connaissance du deuxième genre, la Raison, porte sur les notions communes et donnent à voir les propriétés des choses, mais non ces choses dans leur individualité («Ajoutez à cela que les fondements de la raison, ce sont (par la Propos. 38, partie 2) ces notions qui contiennent ce qui est commun à toutes choses, et n’expliquent l’essence d’aucune chose particulière (par la Propos. 37, partie 2) » (Ethique, deuxième partie, corollaire 2 de la proposition 44). Comme elle porte sur des notions communes, elle est facilement transmissible. La connaissance du troisième genre, l’Intuition, porte elle sur les choses singulières et non sur les notions communes. Et c’est précisément ce qui fait la difficulté d’en rendre compte, car ce qu’il faut expliciter, c’est la façon dont une pensée singulière –pensée d’un individu particulier qui porte sur une chose particulière – peut, pour cet individu, mieux, en un sens à préciser,  appréhender le réel que la Raison. Cette science intuitive, tout en étant universelle dans son essence, est particulière à chaque individu, tout comme le Conatus, qui est le principe universel d’inertie, est particulier à chacun en tant que son propre effort de conservation de son être. De là fait aussi que l’Ethique qui apparaît de prime abord comme un système axiomatique et déductif clos, s’ouvre en fait sur la fin à la multiplicité infinie des ressentis individuels. La démarche de l’Intuition est, elle, cependant universelle.

L’Ethique se présente comme une doctrine sotériologique, c’est-à-dire qu’elle propose une voie de salut (voir les dernières phrases de l’Ethique citées plus haut). En fait, conformément à sa structuration en trois niveaux, elle envisage trois formes de salut hiérarchisés en écho aux trois genres de connaissance, qui, eux, naissent de trois formes de désirs et correspondent à trois univers spécifiques. Les trois univers sont le monde des fins imaginaires qui est vécu « sous le point de vue de la temporalité », le monde des causes objectives connues grâce aux axiomes de la Raison, vécu « sous la forme de l’éternité », et le monde tel qu’il se donne à la science intuitive, qui est vécu « sous le point de vue de l’éternité ». Les trois niveaux de désirs sont le désir de finalité, celui de vérité et celui de liberté. Les trois formes de salut qui correspondent à chacun de ces niveaux sont le salut de l’ignorant, celui de l’homme de raison et, enfin, celui du « philosophe ».

Explications :

Le spinozisme est un déterminisme total : toute cause produit un effet et, inversement, tout effet est produit par une cause. Cette production, elle, n’a pas de cause et pas de sens. Elle est totalement immanente.

L’homme cependant naît ignorant des causes qui le déterminent et, soumis à de multiples craintes et voyant la résistance des choses à ses désirs, il va projeter ses désirs, qui n’expriment que sa propre affectivité, dans le monde et en faire des causes premières objectives, alors qu’il ne s’agit que d’effets imaginaires. Ainsi, l’homme, par son désir de finalité, crée le monde anthropomorphe des fins imaginaires : celui des dieux qui font toutes choses en vue de l’homme, mais qui ont créé l’homme pour en recevoir un culte ; celui des diverses idéologies, l’art comme fin de l’homme, le surhomme nazi, le communisme, les droits de l’homme, … L’imagination conduit l’homme à croire en ce qu’il pense.  L’ignorant ne sait pas qu’il ne sait pas. Il croit et obéit. Son salut repose sur la foi, elle-même soutenue par la superstition et la crainte, sur la connaissance du premier genre, et ce qu’elle implique : l’obéissance en des dogmes intransgressibles. Ce salut est différé dans un temps futur : le paradis des croyants, l’avènement du Reich de mille ans, le grand soir des communistes, la démocratie idéale, … L’ignorant vit donc toutes choses sous le point de vue de la temporalité.

L’homme de Raison réalise qu’il vit dans un monde totalement déterminé et va essayer de comprendre les choses à partir de leurs causes. En particulier, il va penser ce qu’il croît plutôt que de croire ce qu’il pense et donc, en premier lieu, déconstruire le voile des mondes imaginaires pour faire apparaître le monde physique des causes et des effets. Partant des notions communes à tous les corps, la Raison va découvrir les lois universelles et les propriétés des corps, sans atteindre la singularité de ceux-ci, car pour saisir entièrement une individualité elle devrait remonter la série infinie des causes qui l’ont engendrée, ce qui est impossible. Cependant, la Raison dévoile des vérités qui sont là de « toute éternité », même si elle ne les découvre qu’à un moment donné. Ces vérités sont hors du temps, elles sont atemporelles. Ainsi la Raison perçoit les choses « sous la forme de l’éternité » (Ethique, deuxième partie, proposition 44).

Mais que recouvre exactement ce terme d’éternité pour Spinoza, même si l’on devine déjà qu’elle est hors du temps ? Dès le début de l’Ethique, Spinoza nous a déjà asséné sa définition (définition 8) et gratifié d’une explication :

« VIII. Par éternité, j’entends l’existence elle-même, en tant qu’elle est conçue comme résultant nécessairement de la seule définition de la chose éternelle.

Explication : Une telle existence en effet, à titre de vérité éternelle, est conçue comme l’essence même de la chose que l’on considère, et par conséquent elle ne peut être expliquée par rapport à la durée ou au temps, bien que la durée se conçoive comme n’ayant ni commencement ni fin. »

L’éternité dont parle ici Spinoza n’est pas une notion temporelle, elle est plutôt l’appréhension parfaite et adéquate d’une nécessité. L’éternité c’est l’ordre nécessaire des choses.

Pour paraphraser Voltaire, qui était déiste, et voyait Dieu comme « le Grand Horloger », qui assurait la parfaite marche de l’univers, on pourrait voir le Dieu de Spinoza, ou la Nature, ou l’Etre, comme « le Grand Mathématicien » : «Les hommes ont donc tenu pour certain que les pensées des dieux surpassent de beaucoup la portée de leur intelligence, et cela eût suffi pour que la vérité restât cachée au genre humain, si la science mathématique n’eût appris aux hommes un autre chemin pour découvrir la vérité ; car on sait qu’elle ne procède point par la considération des causes finales, mais qu’elle s’attache uniquement à l’essence et aux propriétés des figures » (Ethique, première partie, appendice).

Pour Spinoza, L’éternité se perçoit par la seule vertu du raisonnement qui déduit des conséquences à partir de prémisses, ou des effets à partir d’une cause.

L’éternité est, d’abord, l’éternité de vérités éternelles, celle des définitions. Une vérité ne dure pas : elle est de toute éternité, et n’a jamais commencé – même si, nous, nous la découvrons à un certain moment. Mais elle est aussi l’éternité de l’existence qui suit, nécessairement, de ces définitions. L’existence peut donc s’envisager sous deux aspects : la durée et l’éternité qui ne se conçoit que par les définitions et les démonstrations qui en suivent.

Cependant, la Raison, même si elle perçoit les choses sous la forme de l’éternité, n’est pas suffisante, ni pour délivrer tout-à-fait l’homme de sa servitude passionnelle, ni pour connaître vraiment Dieu (ou la Nature, ou l’Etre).

La Raison peut rectifier l’erreur mais non modifier l’imagination car « Rien de ce qu’une idée fausse contient de positif n’est détruit par la présence du vrai, en tant que vrai » (Ethique, quatrième partie, proposition 1).  Une image corrigée par la raison demeure une image nécessaire ; elle est donc invincible car, en soi, elle a une raison positive d’apparaître telle qu’elle est, à savoir notre sensibilité avec les limites que nous impose notre constitution corporelle. En fait, les passions ne sont pas éliminées par des actions parce que celles-ci sont des actions mais seulement si elles sont plus puissantes et si elles conservent la même structure que l’affect : « Ce n’est pas la présence du vrai, en tant que vrai, qui détruit les impressions de l’imagination ; ce sont des impressions plus fortes, qui, de leur nature, excluent l’existence des choses que l’imagination nous représentait, comme nous l’avons montré dans la Propos. 17, part. 2 » (scolie de la proposition précitée). La Raison, face au mécanisme de l’imagination, mécanisme nécessaire, est en partie impuissante car une idée vraie n’efface pas une image fausse.

Par ailleurs, si, comme l’affirme Spinoza :

« Le bien suprême de l’esprit, c’est la connaissance de Dieu ; et la suprême vertu de l’esprit, c’est de connaître Dieu » (Ethique, quatrième partie, proposition 28)

Et si, Les choses particulières n’étant rien d’autre que des affections des attributs, et non des êtres créés, indépendants du créateur, il est évident que « plus nous connaissons les choses singulières, plus nous connaissons Dieu » (Ethique, cinquième partie, proposition 24), alors, comme la raison est incapable de connaître ces singularités, il faut en déduire qu’elle est aussi incapable de connaître vraiment Dieu et donc d’atteindre le bien suprême de l’esprit et sa vertu suprême.

La raison a servi à déconstruire les illusions imaginatives à l’origine des désirs des causes finales, mais en en restant à ce stade, le philosophe, à l’instar de Schopenhauer et de Freud, se retrouve dans une situation de profond désarroi, n’ayant rien à apporter face à la déréliction humaine. Pour Freud, la démystification culturelle est une libération sans joie et sans béatitude : « A nous qui souffrons gravement de la vie, il (notre Dieu Logos) ne promet aucun dédommagement » (L’avenir d’une illusion).

Il manque à Freud la connaissance du troisième genre qui achève l’Ethique et qui, en voyant les choses « sous le point de vue de l’éternité » rend possible une liberté et une joie irréversible, une béatitude …

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Spinoza et l’éternité (1)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Vous écrivez dans votre article :
    « Partant des notions communes à tous les corps, la Raison va découvrir les lois universelles et les propriétés des corps […] ».
    Or les sciences essaient, elles aussi, de déterminer quelles sont les propriétés des corps ainsi que les lois qui régissent les choses mais ces lois ne sont jamais que « les meilleures constructions intellectuelles qu’on peut concevoir à un moment donné pour rendre compte de nos perceptions sensibles. » (Henrique Diaz – site Spinoza et nous). Les sciences, qui sont pourtant une démarche rationnelle, ni ne partent de notions communes, ni n’aboutissent à des lois universelles ou des propriétés des corps définitives.
    Quelles sont les lois universelles et les propriétés des corps que la Raison (pas les sciences) a découvertes à ce jour ? N’est-ce pas très pauvre à côté des résultats prodigieux, certes provisoires et toujours remis en question, établis par les sciences ? (relativité générale, mécanique quantique, théorie de l’évolution des êtres vivants, sciences de la complexité, …).
    Certes, à la différence de Descartes, Spinoza ne cherche pas à fonder ou développer les sciences (cf. la Préface à la partie II de l’Éthique). La Raison, chez Spinoza, a en réalité une importance stratégique dans une démarche proprement éthique. Ce que corrobore Deleuze qui dit même que « la Raison se définit de deux façons […] 1° un effort pour sélectionner et organiser les bonnes rencontres […] ; 2° la perception et compréhension des notions communes […] » (Spinoza Philosophie pratique)
    Je pense néanmoins qu’il serait utile de préciser ce qui rapproche et ce qui différencie la Raison chez Spinoza (la connaissance du deuxième genre) et la connaissance scientifique.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,

      Les notions communes, exprimant ce qui est commun au sujet et à l’objet, et à toutes leurs parties, ne peuvent être connues qu’adéquatement, puisqu’on ne peut les mutiler : elles sont donc les principes du raisonnement, qui en peut déduire d’autres choses adéquates. A partir de l’étendue, par exemple, et des idées communes qui en dépendent, la Raison a pu en déduire les idées de la géométrie et, par suite, de la physique, entre autres.
      La Raison est ce qui permet la science. La science suit de la Raison. Par contre, les deux ne sont pas équivalents, car la Raison permet aussi de penser une éthique.

      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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