Spinoza et l’éternité (2)

Dans l’article précédent nous avons vu que la Raison, même si elle perçoit les choses sous la forme de l’éternité, n’est pas suffisante, ni pour délivrer tout-à-fait l’homme de sa servitude passionnelle, ni pour connaître vraiment l’Etre. Le travail de la Raison, en ce qui concerne les sentiments, consiste avant tout de penser les idées inadéquates par lesquelles l’esprit humain interprète les affections du corps, ses émotions. C’est un travail de démystification, de destruction des différents mythes engendrés par le désir de finalité. La Raison déconstruit ces mythes en exhibant les lois naturelles qui relient les causes aux effets et en les appliquant au cas considéré. En découvrant les véritables causes de formation des éclipses solaires, par exemple, le savant montre qu’il n’est nul besoin de faire intervenir une quelconque volonté d’un Dieu transcendant dont le but serait de plonger les pauvres humains dans la crainte et dans la nécessité de lui vouer un culte pour lui plaire. Mais cet exploit de la Raison ne parviendra pas en général à détruire la superstition, les prêtres de tout bord ayant vite fait de prétendre, par exemple, que le miracle ne se situe pas exactement dans le phénomène physique, mais dans le fait de l’avoir provoqué exactement à ce moment crucial là. Voyez cette explication avancée pour justifier la véracité de l’épisode de l’ouverture des flots de la mer rouge devant Moïse. La Raison est démunie devant la superstition basée sur l’ignorance qui se réfugiera toujours dans « l’asile de la volonté de Dieu » pour justifier les images qui l’ont engendrée.

Ainsi que nous l’avons souligné, la Raison, face au mécanisme de l’Imagination, mécanisme nécessaire, est en partie impuissante car une idée vraie n’efface pas une image fausse. Cette dernière est en effet une certaine expression du Conatus sous la forme d’un désir. L’essence actuelle de toute chose est le Conatus, l’effort par lequel cette chose tend à persévérer dans son être. Chez l’animal le Conatus est orienté par l’instinct de l’espèce. Chez l’homme le Conatus est sans orientation définie, indéfinition qui est à l’origine de la difficulté existentielle que connaît tout humain. Chaque désir est une orientation particulière du Conatus, donc aussi une limitation par la négation d’autres orientations possibles. La superstition par exemple, comme toute croyance en une cause finale, est une expression du désir de finalité, lui-même engendré par la crainte et la désorientation devant le non-sens de toute existence. Il provient d’un désir naturel et légitime de justification, de recherche de sens de l’existence. Pour persévérer dans son être, l’homme ressent le besoin de combler ce manque qu’est cette absence de sens. Les trois questions fondamentales, « qui suis-je ? », «  D’où est-ce que je viens ? », « Où vais-je ? », exigent une réponse et la superstition en apporte une simple, à la portée de tous. L’homme superstitieux a besoin de sa croyance car elle comble l’orientation prise par son Conatus sous la forme d’un désir de finalité. Sous cette orientation, il place sa puissance d’être et d’agir sous le signe de sa foi et, cette foi devenue son désir, lui dictera ses actes : « L’appétit conscient de lui-même, c’est-à-dire le désir humain, n’est donc que l’essence même de l’homme, de laquelle découlent nécessairement toutes les modifications qui servent à sa conservation, de telle sorte que l’homme est déterminé à les produire » (EIII, scolie de la proposition 9). Il ressentira donc tout ce qui conforte cette foi comme une augmentation de puissance, donc de joie et il s’efforcera d’imaginer tout ce qui aide ou augmente cette puissance d’agir : « L’âme s’efforce, autant qu’il est en elle, d’imaginer les choses qui augmentent ou favorisent  la puissance d’agir du corps » (EIII, P12). Inversement, il ressentira une diminution de puissance lorsque quelque chose contredira sa foi et il s’efforcera de l’écarter : « Quand l’âme imagine des choses qui diminuent la puissance d’agir du corps, elle s’efforce, autant qu’il est en elle, de rappeler d’autres choses qui excluent l’existence des premières » (EIII, P13). Ainsi, lorsque  la Raison parvient à rendre adéquate l’idée fausse qui sous-tend une croyance superstitieuse, comme une origine divine d’une éclipse de Soleil ou de l’ouverture des eaux de la mer Rouge, le superstitieux en ressentira une tristesse et invoquera d’autres images pour chasser cette idée devenue adéquate, comme l’affirmation que l’intervention divine se situe en fait dans le choix du moment où l’événement maintenant dûment expliqué s’est produit.

Il en ainsi de toute passion. Le Conatus, à l’origine indéterminé, se trouve orienté en certaines formes de désirs –désir de finalité, désir de vérité, désir de réalisation de l’existence sous une forme matérielle ou honorifique ou sensuelle, désir de liberté, …- dans lesquels l’homme enveloppe la puissance d’agir de son corps et de son esprit. Les images associées à ses affections corporelles trouveront leur source dans ces désirs et la Raison a le pouvoir de transformer ces images en idées adéquates : « Il n’y a pas d’affection du corps dont nous ne puissions nous former quelque concept clair et distinct » (EV, P4). Par cette opération l’esprit devient moins passif et l’homme possède une plus grande puissance sur ses sentiments : « En tant que l’âme conçoit toutes choses comme nécessaires, elle a sur ses passions une plus grande puissance : en d’autres termes, elle est moins sujette à pâtir » (EV, P6). Cependant, si la force de la passion est atténuée elle n’en est pas pour autant anéantie, car sa nécessité affective provenant de l’orientation particulière imaginative du Conatus en un certain désir, comme le désir de finalité, n’a pas été atteinte. La Raison n’a pas créé un nouveau sentiment qui seul, s’il se trouve être plus fort que celui à combattre, peut anéantir de dernier : « Une passion ne peut être empêchée ou détruite que par une passion contraire et plus forte » (EIV, P7). Ce désir va réapparaître sous la forme des mécanismes explicités dans le paragraphe précédent en poussant l’esprit à concevoir d’autres images qui sont conformes à ce désir et qui vont chasser les idées qui, quoique adéquates, le contrarient et engendrent de la tristesse. Voyez le fumeur. Son Conatus a été orienté par le désir de plaisir et l’imagination a trouvé ce plaisir dans le fait de fumer. L’idée adéquate qui montre la nocivité de l’inhalation de la fumée est rapidement chassée par d’autres images plus conformes au désir de recherche de plaisir (détente, concentration facilitées, … : voir notre article « approche psycho-philo-thérapeutique spinoziste des malaises existentiels ») et le fumeur retombe vite dans son addiction. Le vrai ne chasse pas le faux : « Rien de ce qu’une idée fausse contient de positif n’est détruit par la présence du vrai, en tant que vrai » (EIV, P1). Pour être efficace, la Raison devrait pouvoir réorienter le Conatus dans une direction initiée par un autre désir (C’est pourquoi, dans les limites d’une pratique psycho-philo-thérapeutique, nous proposons de considérer dès le départ le problème sous la forme d’un conflit de deux désirs contradictoires, ce qui permet, dès le prime abord, d’essayer de réorienter le désir à la base de la passion à combattre : voir notre article cité ci-dessus). Cependant, il n’est pas directement au pouvoir de la Raison d’opérer cette réorientation. Pourquoi ?

Le propre de la Raison est, partant des notions communes, de découvrir les lois éternelles de la Nature. C’est en ce sens qu’elle perçoit les choses sous la forme de l’éternité. Une fois ces lois mises à jour, elle les applique au cas considéré. Par exemple, elle applique au phénomène de l’éclipse solaire la loi de la gravitation universelle dont découlent les lois de mouvement des corps célestes autour du soleil. La Raison remonte de causes physiques en causes physiques, mais, outre que ce processus est infini (« Tout objet individuel, toute chose, quelle qu’elle soit, qui est finie et a une existence déterminée, ne peut exister ni être déterminée à agir si elle n’est déterminée à l’existence et à l’action par une cause, laquelle est aussi finie et a une existence déterminée, et cette cause elle-même ne peut exister ni être déterminée à agir que par une cause nouvelle, finie comme les autres et déterminée comme elles à l’existence et a l’action ; et ainsi à l’infini » (EI, P28)), ce qui fait qu’elle ne pourra jamais ainsi remonter jusqu’aux causes initiales, outre qu’elle n’est pas toute puissante et que, donc, elle peut ne pas découvrir certaines causes, elle ne voit pas la loi dans le cas, autrement dit, elle n’atteint pas la chose dans sa singularité propre, dans son essence actuelle, qui est son Conatus (« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose » (EIII, P7)), duquel découlent tous les actes posés par cet individu (« L’appétit n’est donc que l’essence même de l’homme, de laquelle découlent nécessairement toutes les modifications qui servent à sa conservation, de telle sorte que l’homme est déterminé à les produire » (EII,P9, scolie)).

En fait, même si de par son activité propre de découverte des lois nécessaires de la Nature, la Raison participe d’une certaine forme d’éternité, elle retombe dans la temporalité par son application aux cas envisagés. De par cette immersion dans la durée, elle ne peut pas saisir le caractère éternel, nécessaire, du Conatus, de l’essence de la chose singulière.

La Raison appelle donc d’elle-même un autre genre de connaissance qui puisse percevoir les choses singulières « sous le point de vue de l’éternité », c’est-à-dire dans leur essence singulière …

Jean-Pierre Vandeuren

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