Spinoza et l’éternité (3)

La connaissance suprême qui, selon Spinoza, est sensée pallier les déficits de la Raison, à savoir de ne pas être affective et de ne pas atteindre les choses dans leur singularité est la science intuitive, ou Intuition, définie dans l’Ethique comme allant « de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Deuxième partie, scolie 2 de la proposition 40). Dans le Traité de la Réforme de l’entendement, la science intuitive est définie comme « une perception qui nous fait saisir la chose par la seule vertu de son essence, ou bien par la connaissance que nous avons de sa cause immédiate » (paragraphe 14).

Afin d’éclairer cette notion en exhibant ses caractéristiques principales, on peut utiliser l’idée directrice de voir l’Intuition comme l’Intellect, dans l’usage étymologique particulier de ce mot : intelligere = inter legere (saisir le lien, l’unité entre) et intus legere (lire l’essence intime). L’Intellect ou Intuition est alors vu comme la faculté de relier les choses singulières directement à Dieu (La Nature ou l’Etre), ce qui revient à les envisager sous le point de vue de leur essence c’est-à-dire de leur existence nécessaire ou éternelle, « sous le point de vue de l’éternité ». L’Intuition prolonge la Raison, qui a pour origine étymologique le terme ratio, qui signifie rapport : la Raison relie les choses particulières entre elles, par la médiation du raisonnement.

Les caractéristiques de l’Intuition sont :

  • D’être une connaissance sans médiation des choses particulières, leur connaissance immédiate – saisie en « un coup d’œil » – et parfaite ;
  • D’être une connaissance des essences ;
  • De se placer sous le « point de vue de l’éternité » ;
  • D’être une connaissance affective.

Nous allons parcourir ces différents points en les expliquant et en en donnant son application thérapeutique dans le processus de libération de la servitude passionnelle.

  1. Connaissance sans médiation

Dans l’Ethique, après avoir énoncé la définition de la science intuitive, Spinoza donne l’exemple célèbre de la quatrième proportionnelle pour illustrer une application des trois genres de connaissance :

« J’expliquerai cela par un seul exemple. Trois nombres nous sont donnés, pour en obtenir un quatrième qui soit au troisième comme le second est au premier. Les marchands n’hésitent pas à multiplier le second par le troisième et à diviser le produit par le premier ; et cela par cette raison qu’ils n’ont pas encore oublié ce qui leur a été dit sans preuve par leur maître, ou bien parce qu’ils ont fait plusieurs épreuves de cette opération sur des nombres très simples, et enfin en vertu de la Démonstr. de la Propos. 19 du 7e livre d’Euclide, c’est-à-dire en vertu d’une propriété générale des proportions.— Mais tout cela est inutile si on opère sur des nombres très simples. Soit, par exemple, les trois nombres en question, 1, 2, 3 : il n’y a personne qui ne voie que le quatrième nombre de cette proportion est 6, et cette démonstration est d’une clarté supérieure à toute autre, parce que nous concluons le quatrième terme du rapport qu’une seule intuition nous a montré entre le premier et le second. »

Des marchands qui doivent chercher souvent une quatrième proportionnelle appliquent immédiatement le procédé que, sans démonstration, ils ont appris de leurs maîtres. D’autres tirent de l’expérience d’un cas simple un principe universel et une règle d’application : diviser le produit du second et du troisième nombre par le premier pour obtenir comme quotient le quatrième. Les mathématiciens, s’appuyant sur la démonstration d’Euclide, savent quels nombres sont proportionnels à partir de la nature de la proportion et de ses propriétés (si a/b = c/d, alors ad = bc) et sont capables quelquefois de voir intuitivement quels nombres sont proportionnels.

Une illustration semblable peut se trouver dans le film « Pi » de D. Aronofsky.

Dans une des premières scènes, Jenna, une petite fille, demande à Max, le mathématicien, la solution d’assez complexes opérations que celui-ci résout de tête aisément et immédiatement, sous les yeux émerveillés de la gamine qui en vérifie la justesse avec sa calculatrice. Deux points sont ici à souligner : a) le caractère exceptionnel de la puissance de calcul de Max; b) puissance qui le rend apparemment capable de dépasser toutes les médiations qui à la fois nous séparent et nous lient aux nombres – médiation de la calculatrice et médiation du calcul mental. Dans les termes de Spinoza, en effet, celui qui avec sa calculatrice obtient le résultat du calcul n’a, au final, qu’une « connaissance par ouï-dire » – il fait confiance à l’instrument qui lui « dicte » le résultat, sans être actuellement capable de vérifier par lui-même, c’est-à-dire avec ses propres puissances, la validité de ce dernier. En un deuxième niveau, celui qui, au cours d’un relativement long calcul mental, parvient à obtenir la solution, déploie son calcul par la médiation d’opérations mentales qui, se succédant dans son esprit, doivent pour se poursuivre mémoriser les résultats des opérations antérieures. Utilisant ainsi la mémoire, disait Descartes, celle-ci n’étant que le souvenir de la vérité (qu’il soit noté sur le papier ou mentalement), celui qui effectue le calcul mental a certes un accès plus certain à la réalité du nombre que celui qui se contente de la calculatrice, mais il reste séparé d’une compréhension unitaire et totale du résultat – c’est, en effet, sur la base de résultats qu’il ne comprend actuellement plus, qu’il élabore ses calculs actuels. Max, quant à lui, semble s’être libéré de ce type de médiations. Accomplissant l’idéal « intuitif » et immédiat de la connaissance selon Descartes, Max semble saisir la relation immédiate entre les nombres – sans qu’il ait à passer par la médiation temporelle d’un calcul. Parce qu’il saisit cette relation, Max est de plein pied dans les nombres et dans leur vérité. Dans les termes de Spinoza, la connaissance que Max a de ces nombres et de leurs relations est une connaissance du troisième genre – non séparation et compréhension extérieure du résultat, mais coïncidence de l’esprit et de la réalité (ici le nombre). Max a le pouvoir de comprendre certaines choses – ici les nombres – de l’intérieur, de telle façon que sa connaissance est absolument certaine, hors de tout doute possible. Autrement dit, pour terminer, Max s’est libéré des médiations qui à la fois nous lient et nous séparent des réalités que nous voulons rejoindre, pour accomplir, dans ce domaine précis, l’idéal qu’est la connaissance immédiate et parfaite (de là même façon, que, par exemple le danseur virtuose qui coïncide avec la musique en épouse sa logique intérieure – alors que d’autres, encore extérieurs à elle, sont contraints de compter les temps).

Mais si Max a une telle connaissance immédiate de la réalité des nombres – d’un certain monde des nombres – sa relation au monde physique reste, quant à elle, encore tissée de médiations. Ce sont, en effet, des « théories  » et des « hypothèses » qu’il échafaude. Or théories et hypothèses appartiennent à l’ordre du discours par essence séparé des choses auxquelles il se réfère. Ce pourquoi ils ne sauraient détenir en eux-mêmes la preuve de leur vérité, toute théorie étant en définitive une « hypothèse », soit un simple possible, qui exige de passer par le nouveau détour de l’expérimentation afin de donner quelques preuves externes de sa vérité. Ce sont de tels détours, de telles médiations que Max désire abolir, en tentant de coïncider par la conscience avec le réel en sa totalité comme il le fait avec les nombres (ou au moins certains nombres). Ces médiations qui le séparent (et le relient cependant – dans une expérience qui semble celle même de la conscience représentative, dont l’objet est toujours devant, séparé, la séparation permettant la liaison c’est-à-dire la vision ou la pensée de la chose devant moi) de l’épreuve immédiate de la vérité sont figurées d’un côté par les feuilles de calcul et les écrans d’ordinateur, images du discours toujours en abstraction, à distance du réel. Elles sont figurées de l’autre par la réalité sensible, la réalité telle qu’elle se donne aux sens, réalité qui, par hypothèse, est une apparence déterminée par une réalité plus profonde, mathématique, réalité qui fait cependant écran à la pensée du réel en son intériorité profonde.

De nombreux savants célèbres semblent connaître, dans leur domaine, une telle connexion directe avec la réalité. Le mathématicien indien Ramanujan en est un exemple extrême : sans formation poussée, il a découvert une multitude de formules compliquées reliant certains nombres entre eux et ce sans aucune médiation de calculs ou de démonstrations, le travail ardu  de la preuve de la véracité de ces formules  a été en général accompli par d’autres mathématiciens. Voir, par exemple : http://fr.wikipedia.org/wiki/Srinivasa_Ramanujan

Appliquons maintenant cela à la vie affective, en établissant un parallèle avec la situation qui vient d’être décrite, comme par exemple dans le cas de la quatrième proportionnelle. Il y existe une progression de la sensation et du souvenir (le marchand) au raisonnement et à la règle d’application (l’homme qui réfléchit sur l’expérience et pratique l’induction) puis à la science (le mathématicien), et enfin à la saisie directe du résultat (l’intuitif). Cette progression est reproduite par Spinoza dans la pratique éthique. (Cette partie est inspirée de l’article de J. Lagrée « Régler sa vie more geometrico : Spinoza »)

Considérons par exemple la haine dont chacun devine qu’elle est une passion destructrice dont il faut pouvoir se libérer. L’Ethique, à l’instar des livres de géométrie d’Euclide en ce qui concerne les figures planes ou spatiales, étudie les passions et en établit les propriétés : « Je vais donc traiter de la nature des passions, de leur force, de la puissance dont l’âme dispose à leur égard, suivant la même méthode que j’ai précédemment appliquée à la connaissance de Dieu et de l’âme, et j’analyserai les actions et les appétits des hommes, comme s’il était question de lignes, de plans et de solides » (Ethique, troisième partie, préface). Le lecteur de l’Ethique, peut alors connaître la nature de la haine (« une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure »), ses propriétés (Haïr, c’est s’efforcer d’écarter ou de détruire ce que l’on hait. En tant que tristesse, la haine exprime mon impuissance et mon imperfection. On sait aussi que la haine est contagieuse, qu’elle se transfère aisément, qu’elle suscite d’autres passions tristes comme la jalousie, qu’elle est réciproque et suscite la violence généralisée, qu’elle est sous la dépendance étroite de l‘opinion et de l’imagination : je hais celui dont j’imagine qu’il me hait, même si ce n’est pas le cas. La haine comme l’amour s’accompagne souvent d’ambition, chacun faisant effort pour que tous aiment ce qu’il aime et haïsse ce qu’il hait. Or tous se faisant mutuellement obstacle, parce que tous veulent être aimés et loués par tous, on en vient ainsi à une haine mutuelle et généralisée), que « la haine ne peut jamais être bonne», que « la haine est accrue par une haine réciproque et ne peut être vaincue que par l’amour » et que « nul ne peut haïr Dieu ». Il y apprend aussi comment la combattre : en cultivant la force d’âme qui consiste en fermeté, désir par lequel un individu s’efforce de se conserver sous la conduite de la raison et générosité, désir par lequel un individu conduit par la raison s’efforce d’aider les autres et de s’unir à eux par l’amitié.

Revenons à la pratique éthique pour examiner la progression parallèle à celle exhibée dans le cas de la quatrième proportionnelle. On y part de la haine, sans recul : on hait qui nous hait et l’on aboutit à des conséquences désastreuses : la violence généralisée. C’est à la suite d’échecs répétés que peut s’établir un constat d’échec (ce qu’on recherche ordinairement est vain et futile, la haine est désastreuse et stérile) puis un raisonnement sur des cas fictifs pour aboutir à la saisie de la nature de l’affect (une tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure) avec la saisie des propriétés et de règles adéquates de gestion de cet affect. Le passionné en situation de trouble affectif (en plein flottement d’âme) ne se souvient pas de la déduction correcte des affects mais il se souvient de la règle pour combattre la haine et de ce qu’elle relève d’un raisonnement. Seul le sage voit intuitivement que la haine est contraire à sa nature.

Spinoza, le Sage, a pris soin d’établir, dans le scolie de la proposition 10 de la cinquième partie de l’Ethique, des principes de vie que le passionné, dans sa progression vers la libération, pourra appliquer : « Ce pouvoir d’ordonner et d’enchaîner nos affections corporelles suivant la droite raison nous rend capables de nous soustraire aisément à l’influence des mauvaises passions ; car (par la Propos. 7, part. 5) pour empêcher des affections ordonnées et enchaînées suivant la droite raison, une plus grande force est nécessaire que pour des affections vagues, et incertaines. Ainsi donc, ce que l’homme a de mieux à faire tant qu’il n’a pas une connaissance accomplie de ses passions, c’est de concevoir une règle de conduite parfaitement droite et fondée sur des principes certains, de la déposer dans sa mémoire, d’en faire une application continuelle aux cas particuliers qui se présentent si souvent dans la vie, d’agir enfin de telle sorte que son imagination en soit profondément affectée, et que sans cesse elle se présente aisément à son esprit ».

Jean-Pierre Vandeuren

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