Spinoza et l’éternité (4)

Terminons l’étude des caractéristiques de l’Intuition :

2. Connaissance des essences, « point de vue de l’éternité », connaissance affective

Dans le Traité de la Réforme de l’entendement, la science intuitive est définie comme « une perception qui nous fait saisir la chose par la seule vertu de son essence, ou bien par la connaissance que nous avons de sa cause immédiate » (paragraphe 14).

Conformément à notre découpage des notions dans l’Ethique (voir notre article « Les trois niveaux dans l’Ethique (1)), on peut présenter les causalités de tout étant fini en trois niveaux :

Niveau ontologique : puissance

Niveau gnoséologique : causalité essentielle

Niveau existentiel : causalité existentielle

Puissance : Le Conatus d’une chose finie est son essence même (Ethique, troisième partie, proposition 7).  Exister, persévérer dans son être, s’individualiser, est un acte qui ne procède pas d’une cause interne à l’individu, cause dont l’origine serait encore à comprendre. C’est en fait parce que chaque individu est immanent en la nature qu’il existe individuellement ; c’est parce qu’il est inscrit dans une causalité et dans une puissance infinies qu’il persévère naturellement dans son être. Le Conatus d’une chose est le degré de puissance naturelle qui s’exprime en elle et par elle.

Causalité essentielle : les attributs Pensée et Etendue forment l’essence réelle de tout individu. L’essence réelle de son Corps est le rapport unique de mouvement et de repos qui unit ses parties dans son Conatus, degré de puissance divine qu’il exprime dans l’Etendue ; l’essence réelle de l’esprit n’est rien d’autre que le degré précis de puissance divine qu’il exprime, soit de nouveau ce Conatus, tel qu’il s’exprime dans la Pensée.

Causalité existentielle : chaque étant fini est engendré par une cause finie et reçoit d’elle une quantité de mouvement qui lui donne une configuration corporelle qui se consolide tant que ce corps retient en un même rapport les parties qui le composent ; cette causalité naturelle individualise chaque mode fini (Ethique, deuxième partie, lemme 1).

Penser la causalité se fera alors de façon différente suivant le niveau considéré :

Au niveau existentiel, ce sera penser en physicien, en médecin, en psychothérapeute, en remontant de causes physiques en causes physiques, en raisonnant par induction afin d’inférer les lois nécessaires, vérités éternelles, qui seront appliquées aux cas considérés vécus dans la durée et la perception imaginative et la mémoire ;

Au niveau essentiel, il s’agira de penser en mathématicien, en raisonnant par déduction, partant des essences, c’est-à-dire des définitions des choses pour en déduire leurs propriétés, saisissant les choses dans leur nécessité éternelle avec les yeux de l’esprit que sont les démonstrations : l’esprit sent son éternité en comprenant ;

Au niveau puissance, il s’agira de penser en métaphysicien, de se connecter directement par la puissance de l’Esprit, sans médiation, à la puissance de la Nature.

Le deuxième genre de connaissance, la Raison, est une pensée physicienne au niveau existentiel. L’Ethique montre la puissance de la Raison, ou entendement, sur les passions dans les vingt premières propositions de sa cinquième partie. Cette puissance consiste à les connaître, à substituer des idées adéquates aux idées confuses de leurs causes extérieures, à savoir que le temps favorise les sentiments qui naissent de la Raison, à reporter les passions à plusieurs causes et, enfin, à les ordonner convenablement. Ces remèdes aux passions, dans la vie présente, sont rassemblés dans le scolie de la proposition 20, qui se termine sur ces mots : « Il est donc temps que je passe à ce qui concerne la durée de l’esprit sans relation au corps », ouvrant ainsi la voie à la pensée mathématicienne au niveau des essences, à l’une des deux présentations de la connaissance du troisième genre.

De fait, cette connaissance est considérée dans l’Ethique d’abord au niveau de la puissance, comme une pensée métaphysicienne de lien direct entre l’esprit et la réalité. C’est l’objet de l’exemple de la quatrième proportionnelle développé dans le scolie de la proposition 40 de la deuxième partie de l’Ethique. Cet aspect a été détaillé dans l’article précédent.

La connaissance du troisième genre réapparaît ensuite après le scolie de la proposition 20 de la cinquième partie sous la forme d’une pensée mathématicienne. Comme, au niveau des essences où elle se situe, « les yeux de l’Esprit sont les démonstrations » qui nous ferons « sentir et expérimenter que nous sommes éternels », il est impossible de la « sentir » sans détailler ces démonstrations. Chacun doit le faire pour soi-même et nous n’allons pas imposer ce parcours qui se révélerait fastidieux ici. On peut cependant donner la ligne directrice des développements de Spinoza. Tout ce qui, de l’Esprit, est imagination et mémoire, ne vit que dans la durée, naît et meurt avec le Corps. Pourtant le tout de l’esprit ne se réduit pas à cela, il en reste une part qui est hors du temps, éternelle : il s’agit de son « existence en essence », de sa saisie en tant qu’idée de l’essence du Corps, c’est-à-dire en tant qu’essence de lui-même. L’Esprit est ainsi éternel. Même s’il ne se souvient pas d’avoir « existé » avant d’exister, pourtant il le sent, par voie démonstrative, lorsqu’il se comprend comme chose éternelle. Les démonstrations, qui sont « les yeux de l’Esprit » lui donnent à voir son essence éternelle. Et cette vision est une connaissance vraie, même une vérité éternelle. Si bien que le deuxième genre de connaissance (les démonstrations) donne naissance, pour l’individu qui le pratique, à une connaissance vraie de l’essence de sa singularité, connaissance qui n’est autre que la science intuitive, qui lui permet de sentir et expérimenter la vérité de son essence et, enfin, que le contenu de cette nouvelle connaissance n’est autre que le lien d’inclusion éternel de cet individu dans les attributs divins, inclusion qui est donc envisagée « sous le point de vue de l’éternité ». Et, cerise sur le gâteau, cette connaissance, étant une activité de l’Esprit, est source de joie (tout comprendre est cause de joie) et d’aucune tristesse, mais, de plus, cette joie provenant de la connaissance intuitive, puisqu’elle porte sur l’individu même, est plus grande que celle engendrée par la Raison qui ne porte que sur des propriétés communes à tous et est, de ce fait, impersonnelle. L’Intuition, car elle porte sur notre propre singularité d’abord et ensuite sur les autres singularités, est une connaissance affective, plus efficace que la Raison pour combattre les passions.

Cette connaissance intuitive, sous la forme mathématique, déductive, telle qu’elle est présentée dans la dernière partie de l’Ethique, exige d’abord la médiation des démonstrations avant la saisie possible « en un coup d’œil » de la vérité éternelle des essences singulières. Elle demande tout un cheminement intellectuel difficile et il faut donc honnêtement reconnaître qu’elle n’est pas à la portée de tout le monde. Spinoza en est lui-même très conscient puisque l’avant-dernière proposition de l’Ethique considère la possibilité que d’aucuns pourraient ne pas accéder aux choses du point de vue de l’éternité et effectue un retrait vers la fermeté et la générosité : « Alors même que nous ne saurions pas que notre âme est éternelle, nous ne cesserions pas de considérer comme les premiers objets de la vie humaine la Moralité et  la Religion, en un mot, tout ce qui se rapporte, ainsi qu’on l’a montré dans la quatrième partie, à la  Fermeté et à la Générosité».

D’ailleurs aussi, l’Ethique se termine sur ces mots : « La voie que j’ai montrée pour atteindre jusque-là paraîtra pénible sans doute, mais il suffit qu’il ne soit pas impossible de la trouver. Et certes, j’avoue qu’un but si rarement atteint doit être bien difficile à poursuivre ; car autrement, comment se pourrait-il faire, si le salut était si près de nous, s’il pouvait être atteint sans un grand labeur, qu’il fût ainsi négligé de tout le monde ? Mais tout ce qui est beau est aussi difficile que rare ».

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour Spinoza et l’éternité (4)

  1. Dominique. dit :

    Bonjour,
    Je pense qu’il serait utile de rajouter qu’il est nécessaire de perfectionner notre pouvoir d’être affecté par des affections actives de N2 et de N3. Pour cela, nous devons sélectionner dans nos passions joyeuses, les idées de Dieu, les idées de l’essence de notre corps et les idées des essences des autres corps. En effet, ces idées sont des parties intensives qui sont conservées après la mort. Ainsi, notre essence peut jouir, hors du temps, de ce que nous avons acquis au cours du temps.
    Cdlt,

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