« Connais-toi toi-même »

« Il faut se connaître soi-même ; quand cela ne servirait pas à trouver le vrai, cela sert au moins à régler sa vie : il n’y a rien de plus juste»

Pascal

Cette priorité accordée à la connaissance de soi par Socrate et par Pascal, semble devoir être partagée par Spinoza. En effet, notre Conatus, que Spinoza démontre n’être rien d’autre que notre essence, est défini comme l’effort pour persévérer dans notre être. Pour favoriser cette persévérance, il semble logique de passer par la connaissance de notre être, par la connaissance de notre « moi ». Cela se trouve renforcé par le fait que, pour Spinoza, notre libération de la servitude vis-à-vis de nos passions consiste à accomplir des actes qui suivent de notre propre nature. Comment passer à cette action sans connaître cette nature, sans nous connaître nous-mêmes ?

Pour envisager la « connaissance de soi », il faut préciser ce que sont la connaissance et le « soi », l’individu. Pour Spinoza, nous le savons déjà et nous allons y revenir, mais il n’est pas inutile d’effectuer un retour vers Socrate, à l’origine de la mise en exergue de cette connaissance de soi.

L’aphorisme socratique complet est : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras les dieux et l’univers », ce qui semble indiquer un mouvement de la connaissance de celle de l’homme vers celle des dieux et de l’univers. Mais cette formulation est trompeuse en ce qu’elle n’exprime pas correctement la vision de son auteur. Pour les anciens et principalement  les grecs, l’homme est une partie de la nature et la vertu consiste à vivre en accord avec elle. Comme l’homme dispose d’une certaine liberté, il est le seul être qui puisse s’écarter de la nature et c’est donc à lui de déterminer la voie à suivre pour s’accorder avec elle. La nature se définit pour la mentalité antique comme le cosmos, un tout organisé dans lequel chacun a sa place et doit trouver cette place. Dans une telle conception du rapport de l’homme à la nature, il est clair que la notion d’individu n’a pas de réelle signification, l’être humain ne se conçoit qu’en fonction de l’ensemble plus vaste dont il fait partie, d’abord son peuple et sa cité (on est grec ou barbare, athénien ou spartiate) puis au-delà, la nature dans son ensemble. C’est pourquoi le “connais-toi toi-même” ne doit pas être compris comme concernant la personnalité individuelle. Ce serait un contresens de croire qu’il s’agit là de faire son introspection, il s’agit au contraire de comprendre quelle est sa place dans le tout et de remettre en question ses pensées particulières et individuelles (ses opinions) pour accéder à une vérité plus universelle principalement en matière d’éthique, de conduite de sa vie.

Spinoza est à la fois proche et éloigné de cette conception. Eloigné car, pour lui,  Dieu ou la Nature n’est pas « ordonné » ni n’a de finalité, comme chez Aristote. Aussi, parce que l’individu a chez lui une importance primordiale et que c’est le salut individuel que Spinoza vise, et même le salut individuel par la connaissance. Mais, tout comme chez Socrate, cette connaissance n’est pas introspective, elle ne part pas de l’individu mais part de la Nature elle-même. Pour lui une chose individuelle, et donc en particulier l’individu humain singulier, ne peut être réellement connue que si l’intelligence aperçoit comment elle trouve sa place nécessaire dans la tota­lité des choses. Aucune chose singulière n’est réellement connue que dans sa liaison avec le Tout : tant que la connaissance n’est pas unifiée, tant que les vérités nécessaires ne s’enchaînent qu’en séries partielles, disjointes, la connaissance reste abstraite et superficielle, se meut à la surface des choses. La véritable connaissance des choses individuelles est, nous l’avons vu à maintes reprises, la connaissance du troisième genre qui procède de Dieu et va vers la chose considérée. Aussi l’introspection, nécessairement imaginative car basée sur la perception, est-elle vouée à une connaissance partielle autant que partiale.

On est donc encore une fois ramené à la connaissance du troisième genre, cette fois comme connaissance adéquate de notre propre individualité. Vu l’importance primordiale de cette connaissance, il devient urgent d’envisager sa mise en pratique.

En général, que vise la connaissance du troisième genre ? Les choses particulières existantes dans leur essence en acte, actuelle, donc les essences singulières actuelles. Que sont ces essences actuelles ? Leur Conatus, leur effort pour persévérer dans leur être. La connaissance vise donc cet effort. Ici s’impose la modestie : il ne faut pas viser la connaissance complète de l’effort qui caractérise une individualité complexe telle qu’un être humain. Cet effort peut être bien décrit pour des êtres simples, comme pour une tique par exemple. Un tel modèle conatif pour une tique a été exposé par Jacob Von Uexküll, biologiste et philosophe allemand (1864-1944) : son effort pour sa persévérance, qui la définit entièrement, se décrit en trois temps, qui, ensemble, traduisent singulièrement l’instinct de survie de l’espèce : 1.  la femelle fécondée grimpe sur une branche, et attend le passage d’un animal ; lorsque le stimulus olfactif a lieu (perception d’acide butyrique, l’odeur des glandes sudoripares des mammifères), elle se laisse tomber ; si elle ne tombe pas sur un animal, elle remonte sur une branche ; 2. un stimulant tactile lui permet d’aller vers un emplacement de la peau dénué de poils ; 3. elle s’enfonce jusqu’à la tête dans la peau de l’animal, se remplit de sang, se laisse tomber, pond ses œufs et meurt. La puissance d’être de la tique, sa faculté d’être affectée et d’affecter, est très limitée et, par conséquent, son Conatus l’est aussi (« Chaque chose, selon sa puissance d’être, s’efforce de persévérer dans son être » Ethique, troisième partie, proposition VI). En d’autres termes, l’univers sensoriel et comportemental de la tique est très restreint. Le corps humain, qui « est composé d’un très grand nombre d’individus de natures différents, dont chacun est lui-même très composé » (Ethique, deuxième partie, postulat 1 après la proposition 13), « peut être affecté de beaucoup de façons … » (Ethique, troisième partie, postulat 1) est donc beaucoup plus complexe que celui d’une tique et a aussi une puissance d’être beaucoup plus grande et, par conséquent, son effort pour persévérer dans son être peut prendre des formes infiniment plus variées que celles de la tique. Ces formes sont les différents désirs en lesquels son Conatus s’incarne. La connaissance de notre individualité devra alors se réduire à considérer à chaque fois un de ces désirs vécu : désir de « se rapprocher » ou de « s’éloigner » de telle ou telle chose, objet d’un certain amour ou d’une certaine haine.

Comment relier la chose singulière avec le Tout dans l’enchaînement des vérités nécessaires ? Le Tout, ou Dieu, ou la Nature, est constitué par l’ensemble des choses singulières. Relier l’une d’entre elles au Tout c’est donc relier cette chose aux autres choses, du moins celles que notre entendement fini peut considérer, et cela du point de vue de leurs essences, c’est-à-dire de leurs Conatus. Cela peut se faire en considérant la chaîne d’inclusions qui les relie. Ainsi, par exemple, Monsieur A, comme tout être humain, est constitué d’un très grand nombre d’individus, eux-mêmes très composés (cellules, tissus, organes, …) et il est lui-même constituant d’un grand nombre d’individus (famille, cercles d’amis, entreprise où il travaille, ville où il vit, Pays dont il est citoyen, humanité, …). Selon le désir envisagé, le Conatus de Monsieur A se trouvera plus directement relié aux Conatus d’autres individus qui expliqueront les causes de ce désir.  Supposons Monsieur A fumeur. Comment expliquer son désir de fumer qui traduit une certaine orientation du Conatus de Monsieur A ? Les causes initiales de ce désir peuvent provenir du Conatus du groupe d’amis de Monsieur A où le fait de fumer était peut-être une preuve de démonstration de virilité ou de sociabilité, au moins de meilleure intégration dans le groupe. Fumer ensemble renforçant la cohésion du groupe, l’effort de persévérer dans son être de ce groupe tendait à imposer à ses parties de participer à ce rite. Ce désir se prolonge maintenant : Monsieur A est en souffrance par manque de nicotine, son Conatus, illusionné par ce manque, va imposer au Conatus de certains de ses organes, bouche, trachée, poumons, d’inhaler la fumée d’une cigarette. Autre exemple : supposons Monsieur A frustré dans son travail car souvent détourné des tâches qu’il juge importantes, comme terminer un rapport d’une réunion, par d’autres tâches qu’il considère presque insignifiantes, comme répondre à une sollicitation de son supérieur ou remplir des formulaires destinés à la comptabilité. Comment expliquer le détournement de son désir initial (accomplir les tâches importantes) par l’accomplissement d’autres tâches ? C’est que le Conatus de Monsieur A se trouve confronté à des expressions différentes du Conatus de la firme dans laquelle il travaille, sous la forme de désirs dont la satisfaction est primordiale pour cette firme : respect des ordres de la hiérarchie, respect des règles administratives dont dépend sa survie.

L’expression définissant le Conatus, « persévérer dans son être », change de sens avec le contexte, avec l’univers de perception particulier de chaque être. Ainsi, quand Monsieur A entre des données dans le système d’information de sa firme, cela ne présente aucun intérêt direct pour lui en tant qu’individu, au contraire, cela le détourne de son intérêt actuel. Cependant, l’intérêt de sa firme y est très clair : elle a besoin de ces informations pour remplir ses obligations légales (publication de ses bilans, par exemple) ; il en va même de sa survie en tant que firme et elle va donc utiliser un de ses organes (Monsieur A) pour satisfaire cette tâche nécessaire. La firme elle-même est une partie de l’Etat, dont la survie dépend des ressources économiques qu’il peut tirer de ses organes, personnes physiques et morales. C’est donc de son Conatus que dérive l’obligation faite à la firme de publier un bilan de ses activités. De même, lorsque les cellules du système respiratoire de Monsieur A s’imprègnent de goudron et de nicotine, cela ne présente aucun intérêt direct pour elles en tant qu’individus, que du contraire. C’est au niveau du Conatus de l’entité dont elles sont des parties, Monsieur A, que la motivation est pertinente.

Ainsi, en général, la cause des désirs et des comportements d’une entité se trouve expliquée, par déduction, à partir d’un désir, expression du Conatus d’une entité dont elle est une partie. Insistons encore sur le fait que ce n’est pas ici d’une remontée de causes physiques en causes physiques dont il s’agit, comme dans le cas de l’explication au niveau existentiel des propriétés des choses, au moyen de la Raison (voir notre avant-dernier article), mais d’une déduction de désirs ou de comportements d’une chose en tant que partie d’une entité plus vaste à partir de désirs de cette dernière, au niveau des essences des choses singulières, de leur Conatus, de la puissance d’être qui leur vient directement de la puissance de Dieu (ou  Nature), dont chacune  n’est qu’une expression particulière et auquel (à laquelle) elle est reliée par une chaîne d’inclusions dans un certain univers de perception.

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour « Connais-toi toi-même »

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    1) Spinoza écrit dans le scolie de la proposition 4 de la cinquième partie :
    « […] de là suit que chacun a le pouvoir de se comprendre clairement et distinctement, ainsi que ses affects, sinon absolument, du moins en partie, et de faire par conséquent qu’il en pâtisse moins. » (traduction Pautrat)
    Le « Connais-toi toi-même » fait donc l’objet d’une connaissance du deuxième genre également.
    2) Dans le scolie de la proposition 40 de la deuxième partie, Spinoza écrit que la connaissance du troisième genre :
    « procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu vers la connaissance adéquate de l’essence des choses »
    L’expression « procède de » signifie que cette connaissance est du type déductif et montre donc qu’il s’agit d’une connaissance rationnelle et non pas irrationnelle, voire mystique.
    Dans le même scolie, Spinoza appelle cette connaissance « science intuitive ». Il s’agit donc d’une connaissance qui, quoique déductive, est immédiate (« un seul coup d’œil »), ce qui peut surprendre.
    Ajoutons que cette immédiateté et instantanéité vient de ce que la connaissance du troisième genre voit les choses « sub specie aeternitatis »
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

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