Spinoza et Saint Anselme de Canterbury (2)

 Alors un petit Juif, au long nez, au teint blême,

Pauvre, mais satisfait, pensif et retiré,

Esprit subtil et creux, moins lu que célébré,

Caché sous le manteau de Descartes son maître,

Marchant à pas comptés, s’approcha du grand Être :

« Pardonnez-moi, dit-il, en lui parlant tout bas,

Mais je crois, entre nous, que vous n’existez pas. »

                                                                            Voltaire

Et donc Spinoza, dans l’Ethique, va nous parler de Dieu, et même nous en parler abondamment puisque ce mot y est cité pas moins de 581 fois, contre, à titre de comparaison, 572 fois pour le mot « homme ». Spinoza a donc intérêt à prouver l’existence de Dieu et si cette preuve devait tomber sous les coups de la critique kantienne adressée à la preuve ontologique de Saint Anselme et de Descartes, critique qui peut être formulée à partir des développements de l’Ethique même, ainsi que nous l’avons vu, cela réduirait l’Ethique à une divagation spirituelle dénuée d’application réelle. Et quel serait le sens d’une éthique non pratique ? Mais le Dieu de Spinoza ne risque pas cet écueil car il n’est pas le Dieu des chrétiens, comme celui de saint Anselme et Descartes, ni le ou un dieu de n’importe quelle religion ; il est un concept. Et, chez Spinoza, un concept a une existence réelle.

Concept et conception sont des substantifs associés au verbe « concevoir ». C’est sciemment que Spinoza utilise  ce verbe dès sa première définition, plutôt que celui de « connaître » ou « comprendre », car « concevoir » possède deux sens : celui, effectivement, de « comprendre », mais aussi celui de créer, d’amener à l’existence, comme dans « concevoir un enfant ». Il n’y a pas de métaphysique («spéculation après la physique ») dans l’Ethique, seulement une physique, ou, plus précisément, une ontologie, une conception de la réalité au double sens explicité ci-avant : une compréhension et un engendrement de la réalité.

Cette ontologie repose sur deux principes : il y a des choses individuelles et toute la réalité est compréhensible. Mais qu’est-ce que « comprendre » un individu ? Pour Spinoza, comprendre  une réalité individuelle, c’est en former une définition génétique, car l’Esprit ne comprend vraiment que ce qu’il construit. La véritable définition d’une chose doit dire comment cette chose a été engendrée, doit en donner sa cause efficiente. Ce n’est qu’à cette condition que nous connaîtrons cette chose de l’intérieur, comme si nous l’avions nous-mêmes faite, dans son « essence intime » et non pas par le biais de certaines de ses propriétés. Grâce à une telle définition, on « conçoit » la chose, à nouveau dans les deux sens évoqués. Pour éclairer cela, prenons, comme Spinoza, la définition d’une sphère et suivons Alexandre Matheron dans ses explications (voir : « Individu et Communauté chez Spinoza »).Une sphère sera définie de façon génétique comme le volume obtenu par la rotation d’un demi-cercle autour de son  diamètre.

Comprendre une chose, c’est savoir comment la produire. Toute chose individuelle réelle, par conséquent, doit se présenter sous deux aspects complémentaires et réciproques : une activité productrice (dans notre exemple, le demi-cercle tournant) et le résultat de cette activité (le volume engendré par le demi-cercle tournant). Le résultat n’est pas autre chose que l ‘activité elle-même : il est simplement la structure qu’elle se donne en se déployant; en ce sens. Il est en elle comme il est conçu par elle. La sphère ne possède aucune réalité en dehors du mouvement du demi-cercle : aussitôt que celui-ci cesse de tourner, elle disparait. L’activité, autrement dit, est cause immanente de sa propre structure. Ces deux aspects ne sont donc isolables que par abstraction : tout individu est auto-producteur, partiellement ou totalement selon que son dynamisme interne a besoin ou non de certaines conditions extérieures pour s’exercer; et, du fait de cette auto-productivité, il peut être considéré, à l ‘analyse, soit comme « naturant », soit comme « naturé ».

Allons plus loin. Le demi-cercle, en toute rigueur, n’est pas vraiment la racine première de la sphère ; comme il doit, à son tour, se définir génétiquement, nous retrouvons en lui la dualité naturant-naturé : d’une part, le segment et, d’autre part, la figure engendrée par la rotation de ce segment. Puis le segment de droite, à nouveau, se définit de la même façon : son aspect naturant, c’est la translation d’un point, c’est-à-dire la combinaison de mouvement et de repos qui, parce qu’elle est la plus simple possible, se conçoit par les seules notions de mouvement et de repos en général ; son aspect naturé, c’est la ligne décrite par cette translation. Enfin, le mouvement et le repos sont les deux déterminations immédiates que l’Etendue se donne à elle-même : puisqu’ils se conçoivent par l’Etendue, la nécessité de la définition génétique exige qu’ils soient produits par elle, même s’il nous est difficile de nous représenter cette production et d’en expliquer verbalement le mécanisme, sinon il y aurait dans l’être quelque chose d’inintelligible. Et nous atteignons, cette fois, le Naturant absolu, celui qui est uniquement naturant et en aucune façon naturé ; car  l‘Etendue, dans la mesure où elle se comprend par sa seule essence et non plus par autre chose, est à elle-même sa propre cause prochaine : non pas réceptacle inerte, mais pure Activité spatialisante qui se produit elle-même en produisant les structures qu’elle se donne. Par ailleurs, cette régression analytique qui, partant d’une réalité étendue (une sphère), nous y fait découvrir en son cœur un Naturant spatialisant absolu, nous pouvons la faire à propos de n’importe quoi : si nous étions partis d’une réalité spirituelle, nous aurions trouvé une Activité d’un autre type, pensante et non plus spatialisante, mais toujours un Naturant absolu.

Cette productivité pure,  c’est la Substance ; les structures qu’elle se donne en se déployant, ce sont ses modes; ce qui constitue son essence, c’est-à-dire la manière dont elle produit ses propres structures (en extension dans le cas d’un corps, en pensée  dans le cas d’une idée), c’est l’Attribut.

Ce sont ces idées que Spinoza va formuler en définitions génétiques au tout début de l’Ethique …

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s