Spinoza et Saint Anselme de Canterbury (3)

En route donc avec Spinoza vers la définition de « Dieu » et la preuve de son existence…

L’Ethique s’avance dans un monde déterminé où les choses individuelles se causent les unes les autres selon des lois rigoureuses ; causer, c’est entraîner l’existence de quelque chose. D’où l’importance de mettre en évidence l’essence singulière d’un individu au moyen d’une définition génétique. La régression analytique effectuée à partir de chaque individu, telle que nous l’avons exposée dans l’article précédent, nous avait fait découvrir, au cœur même de cet individu, une Activité pure, cause de sa propre existence selon ses lois. C’est pourquoi, avant de définir « Dieu », Spinoza doit d’abord parler de la « cause de soi » et de « substance » (de substare « être dessous, se tenir dessous»). Voici, sans commentaires, l’article précédent ayant amené ces concepts, les définitions et axiomes exposés au tout début de l’Ethique. Nous n’utiliserons pas ici toutes ces notions, seulement les définitions I, III et VI, ainsi que les axiomes I, II et IV :

DÉFINITIONS

I. J’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence, ou ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante.

II. Une chose est dite finie en son genre quand elle peut être bornée par une autre chose de même nature. Par exemple, un corps est dit chose finie, parce que nous concevons toujours un corps plus grand ; de même, une pensée est bornée par une autre pensée ; mais le corps n’est pas borné par la pensée, ni la pensée par le corps.

III. J’entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d’une autre chose.

IV. J’entends par attribut ce que la raison conçoit dans la substance comme constituant son essence.

V. J’entends par mode les affections de la substance, ou ce qui est dans autre chose et est conçu par cette même chose.

VI. J’entends par Dieu un être absolument infini, c’est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie.

Explication : Je dis absolument infini, et non pas infini en son genre ; car toute chose qui est infinie seulement en son genre, on en peut nier une infinité d’attributs ; mais, quant à l’être absolument infini, tout ce qui exprime une essence et n’enveloppe aucune négation, appartient a son essence.

VII. Une chose est libre quand elle existe par la seule nécessité de sa nature et n’est déterminée à agir que par soi-même ; une chose est nécessaire ou plutôt contrainte quand elle est déterminée par une autre chose à exister et à agir suivant une certaine loi déterminée.

VIII. Par éternité, j’entends l’existence elle-même, en tant qu’elle est conçue comme résultant nécessairement de la seule définition de la chose éternelle.

Explication : Une telle existence en effet, à titre de vérité éternelle, est conçue comme l’essence même de la chose que l’on considère, et par conséquent elle ne peut être expliquée par rapport à la durée ou au temps, bien que la durée se conçoive comme n’ayant ni commencement ni fin.

AXIOMES

I. Tout ce qui est, est en soi ou en autre chose.

II. Une chose qui ne peut se concevoir par une autre doit être conçue par soi.

III. Étant donnée une cause déterminée, l’effet suit nécessairement ; et au contraire, si aucune cause déterminée n’est donnée, il est impossible que l’effet suive.

IV. La connaissance de l’effet dépend de la connaissance de la cause, et elle l’enveloppe.

V. Les choses qui n’ont entre elles rien de commun ne peuvent se concevoir l’une par l’autre, ou en d’autres termes, le concept de l’une n’enveloppe pas le concept de l’autre.

VI. Une chose vraie doit s’accorder avec son objet.

VII. Quand une chose peut être conçue comme n’existant pas, son essence n’enveloppe pas l’existence.

 

En ce qui concerne la définition de Dieu, on voit qu’elle est construite à partir des définitions qui la précédent, en dégageant ce qui y restait sous-jacent : la notion d’infini. Tout le monde s’accorde sur l’infinité ou perfection divine (que l’on admette ou non son existence) ; mais cela a toujours été pour en conclure que cette perfection ou infinité dépasse notre entendement fini : on ne saurait définir, c’est-à-dire délimiter Dieu. Tout au plus pouvons-nous l’aborder depuis notre impuissance à le comprendre. Ainsi procédait la théologie traditionnelle, jusque Descartes, lui-même y compris. C’est de là que partent d’ailleurs les preuves ontologiques de l’existence de Dieu et que se trouve la racine viciée de leur déduction.

Spinoza définit le concept de Dieu en le construisant du dedans, fidèle en cela à son exigence épistémologique de causalité en tout, en portant la substance à l’absolu et en lui donnant tout ce qui peut exprimer une essence : une infinité d’attributs, une infinités de manières de produire ses modes, ses propres structures.

A partir d’ici, il est très facile de prouver l’existence de Dieu :

Dieu, par définition, est une substance.

Une substance ne peut pas être produite par autre chose car, si elle le pouvait, sa connaissance devrait dépendre de la connaissance de la cause qui l’a produite (par l’axiome IV) ; et, par conséquent (selon la définition III), elle ne serait pas une substance.

Comme une substance ne peut pas être produite par autre chose qu’elle, elle doit être cause d’elle-même (par l’axiome II), et donc, son essence enveloppe nécessairement son existence (par la définition I).

Toute substance existe donc et, en particulier, Dieu existe. CQFD.

Le sens commun, qui croit spontanément que seule une expérience sensible peut nous faire connaître l’existence d’une chose,  est naturellement mal à l’aise avec une telle preuve, même si elle est irréfutable. Cette preuve d’existence repose, in fine, sur un concept de causalité non plus externe, mais interne. Ce concept pose en même temps la pensée elle-même comme lieu d’expérience : il suffit de concevoir un être qui est cause de soi pour savoir qu’il existe et, pour le concevoir, il faut saisir, du dedans, ce qui le cause, ses manières, ses propres lois d’autoproduction.

Mais Spinoza ne s’est jamais écarté du sens commun, car, au cœur de toute chose individuelle spatiale, ainsi que de toute pensée particulière, c’est-à-dire des deux types d’entité qui sont accessibles à l’expérience humaine, on retrouve l’unité de ce Naturant absolu qu’est Dieu, cause immanente de toutes choses (Ethique, première partie, proposition 18). Et, comme « Tout ce qui est, est en Dieu, et rien ne peut être, ni être conçu sans Dieu » (Idem, proposition 15), tout ce qui est pour l’homme objet d’une expérience sensible est en Dieu, tout ce qui nous entoure, tout ce que nous vivons, tout ce que nous imaginons être, soit la Nature entière ou, en un terme plus actuel, l’Univers, est en Dieu. Ainsi, pour l’homme, Dieu coïncide avec la Nature («Cet être éternel et infini que nous nommons Dieu ou la Nature agit comme il existe, avec une égale nécessité » : Ethique, quatrième partie, Préface).

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

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