Spinoza et Flaubert

« Quel homme, quel cerveau, quelle science et quel esprit ! » ; « Quelle œuvre que l’Éthique ! » (Flaubert, Correspondance)

 

L’admiration et le goût de Flaubert pour Spinoza transparaissent dans sa correspondance et, implicitement dans La tentation de Saint Antoine, explicitement, dans Bouvard et Pécuchet. Dans ce dernier, au chapitre VIII, nos deux héros abordent l’Ethique, dans laquelle ils voient la possibilité d’une réconciliation du point de vue matérialiste adopté par Bouvard et  spiritualiste prôné par Pécuchet :

« […] Crois-tu l’océan destiné aux navires, et le bois des arbres au chauffage de nos maisons ? »
Pécuchet répondit :
— « Cependant, l’estomac est fait pour digérer, la jambe pour marcher, l’œil pour voir, bien qu’on ait des dyspepsies, des fractures et des cataractes. Pas d’arrangement sans but ! Les effets surviennent actuellement, ou plus tard. Tout dépend de lois. Donc, il y a des causes finales. »
Bouvard imagina que Spinoza peut-être, lui fournirait des arguments, et il écrivit à Dumouchel, pour avoir la traduction de Saisset.
Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant à son ami le professeur Varlot, exilé au Deux décembre.
L’Éthique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils lurent seulement les endroits marqués d’un coup de crayon, et comprirent ceci :
La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans origine. Cette substance est Dieu.
Il est seul l’étendue — et l’étendue n’a pas de bornes. Avec quoi la borner ?
Mais bien qu’elle soit infinie, elle n’est pas l’infini absolu. Car elle ne contient qu’un genre de perfection ; et l’absolu les contient tous.
Souvent ils s’arrêtaient, pour mieux réfléchir. Pécuchet absorbait des prises de tabac et Bouvard était rouge d’attention.
— « Est-ce que cela t’amuse ? »
— « Oui ! Sans doute ! Va toujours ! »
Dieu se développe en une infinité d’attributs, qui expriment chacun à sa manière, l’infinité de son être. Nous n’en connaissons que deux : l’étendue et la pensée.
De la pensée et de l’étendue, découlent des modes innombrables, lesquels en contiennent d’autres.
Celui qui embrasserait, à la fois, toute l’étendue et toute la pensée n’y verrait aucune contingence, rien d’accidentel — mais une suite géométrique de termes, liés entre eux par des lois nécessaires.
— « Ah ! Ce serait beau ! » dit Pécuchet.
Donc, il n’y a pas de liberté chez l’homme, ni chez Dieu.
— « Tu l’entends ! » s’écria Bouvard.
Si Dieu avait une volonté, un but, s’il agissait pour une cause, c’est qu’il aurait un besoin, c’est qu’il manquerait d’une perfection. Il ne serait pas Dieu.
Ainsi notre monde n’est qu’un point dans l’ensemble des choses — et l’univers impénétrable à notre connaissance, une portion d’une infinité d’univers émettant près du nôtre des modifications infinies. L’étendue enveloppe notre univers, mais est enveloppée par Dieu, qui contient dans sa pensée tous les univers possibles, et sa pensée elle-même est enveloppée dans sa substance.

Il leur semblait être en ballon, la nuit, par un froid glacial, emportés d’une course sans fin, vers un abîme sans fond, — et sans rien autour d’eux que l’insaisissable, l’immobile, l’éternel. C’était trop fort. Ils y renoncèrent. »

Toutefois, globalement, Flaubert ne suit pas tout-à-fait Spinoza, il l’interprète :

« Flaubert retient de Spinoza l’omniprésence de Dieu, mais, n’étant pas croyant, il la réinterprète en un sens naturaliste et matérialiste. De l’unité spinoziste de la Substance il glisse donc vers une conception matérialiste du monde. Tandis que Spinoza insiste sur la tendance à persévérer dans l’être qui vient de Dieu, Flaubert pense la transformation des êtres

On est donc loin de Spinoza pour qui le but suprême est la connaissance de Dieu qui permet à l’homme de développer pleinement sa force rationnelle. Flaubert, lui, se garde bien de chercher la Cause, et, dans La Tentation, la Science qui en a le désir est à la fois du côté des tentateurs et des victimes qui échouent. Il met aussi en scène l’échec de cette quête dans le vol sur les cornes d’un Tentateur philosophe. Le Diable débute bien par quelques arguments spinozistes : comme l’auteur de l’Éthique qui explique l’unité de la Substance, le Diable démontre qu’il n’y a pas deux infinis et que Dieu est donc présent partout. Il « existe en vertu de lui-même », c’est-à-dire qu’il agit éternellement selon les mêmes lois et en ce sens « n’est pas libre ». Les faits s’enchaînent selon un déterminisme qu’on ne peut arrêter. Tout cela est bien conforme à l’enseignement de Spinoza auquel il emprunte aussi un vocabulaire : « substance », « modes », « attributs ». Mais il en vient finalement à ne plus distinguer leur différence pour insister sur une unité qui se transforme en confusion : tout est dans tout, Antoine est en Dieu, Dieu est sa pensée. Enfin, il mêle différentes conceptions : il fait un montage de philosophies et convoque pêle-mêle Leibniz, Plotin, le stoïcisme, le bouddhisme, Kant, Hegel pour conduire Antoine d’une pensée de l’infini à une pensée du néant. Si la substance est une, Antoine est Dieu, il est infini et les choses sont donc en lui, dans sa pensée. Survient alors le doute terrible : peut-être ne sont-elles que des illusions de sa pensée. D’un coup le Diable ruine tout effort de connaissance et son regard se met à tourbillonner pour engloutir Antoine. À l’inverse de Spinoza qui édifie une œuvre rationaliste – dans sa forme même – Flaubert montre plutôt, dans l’épisode du vol dans l’espace, le grotesque de la pensée philosophique, qui s’embrouille lorsqu’Antoine se prend pour « une partie de Dieu », et qui s’anéantit lorsque le Diable la prive de tout objet. »

(Gisèle Séginger : http://flaubert.revues.org/index389.html)

 

Cependant, ce qui nous intéresse plus particulièrement est que la souffrance psychologique des personnages romanesques de Flaubert, Emma Bovary, Frédéric Moreau (L’Education sentimentale), Salammbô, …, peut s’interpréter à partir de Spinoza. C’est l’analyse de Paul Bourget qui guidera notre interprétation.

En creusant plus avant  la conception que Flaubert se forme de ses personnages, on reconnaît que la disproportion qui les fait souffrir provient, toujours et partout, de ce qu’ils se sont façonné une idée par avance sur les sentiments qu’ils éprouveront. C’est à cette idée, d’avant la vie, que les circonstances d’abord font banqueroute, puis eux-mêmes. C’est donc la Pensée qui joue ici le rôle d’élément néfaste, d’acide corrosif, et qui condamne l’homme à un malheur assuré; mais la Pensée qui précède l’expérience au lieu de s’y assujettir. La créature humaine, telle que Flaubert l’aperçoit et la montre, s’isole de la réalité par un fonctionnement tout arbitraire et personnel de son cerveau. Le malheur résulte alors du conflit entre cette réalité inéluctable et cette personne isolée. Mais quelles causes produisent cet isolement? Que Flaubert s’occupe du monde ancien ou du monde moderne, toujours il attribue à la Littérature, dans la plus large interprétation du genre, c’est-à-dire à la parole ou à la lecture, le principe premier de ce déséquilibre. Emma et Frédéric ont lu des romans et des poètes; Salammbô s’est repue des légendes sacrées que lui récitait Schahabarim ( « Personne à Carthage n’était savant comme lui »), Saint Antoine s’est enivré de discussions théologiques. Les uns et les autres sont le symbole transposé de ce que fut Flaubert lui-même. C’est le mal dont il a tant souffert qu’il a incarné en eux, le mal d’avoir connu l’image de la réalité avant la réalité, l’image des sensations et des sentiments avant les sensations et les sentiments. C’est la Pensée qui les supplicie comme elle supplicie leur père spirituel, et cela les grandit jusqu’à devenir le symbole non plus même de Flaubert, mais de toutes les époques dont l’abus du cerveau est la grande maladie. Balzac avait déjà écrit, dans la préface générale de la Comédie humaine « Si la Pensée est l’élément social, elle est aussi l’élément destructeur… ». L’auteur de Madame Bovary n’a presque fait que commenter cette phrase profonde.

Considérer ainsi la Pensée comme un pouvoir, non plus bienfaisant, mais meurtrier, c’est aller au rebours de toute notre civilisation moderne, qui met au contraire dans la Pensée le terme suprême de son progrès. Surexciter et redoubler les forces cérébrales de l’homme, lui procurer, lui imposer même un travail intellectuel de plus en plus compliqué, de mieux en mieux outillé, telle est la préoccupation constante de l’Europe occidentale depuis la fin du Moyen Âge. Nous nous applaudissons lorsque, comparant au peuple de jadis notre peuple de civilisés, nous constatons, ainsi que le disait Gœthe mourant : « plus de lumière ». C’est bien pour cela que notre effort suprême se résume dans la science, c’est-à-dire dans une représentation coordonnée et accessible à tous les cerveaux, de l’ensemble des faits qui peuvent être constatés. Mais avons-nous bien mesuré la capacité de cette machine humaine que nous surchargeons de connaissances? Quand nous prodiguons, à mains ouvertes, l’instruction en bas, l’analyse en haut; quand, par la multiplicité des livres et des journaux, nous inondons les esprits d’idées de tous ordres, avons-nous bien calculé l’ébranlement produit dans les âmes par cette exagération de jour en jour plus forcenée de la vie consciente? Tel est le problème que Flaubert se trouve avoir posé sous plusieurs formes saisissantes, — depuis Madame Bovary et l’Éducation, où il étudie deux cas très curieux d’intoxication littéraire, jusqu’à Bouvard et Pécuchet, cette bouffonnerie philosophique où il analyse, comme au microscope, les ravages accomplis par la science sur deux têtes que rien n’a préparées à recevoir la douche formidable de toutes les idées nouvelles. Problème essentiel, s’il en fut, car de sa solution dépend l’avenir même de ce que nous sommes habitués à considérer comme l’œuvre des siècles! Il est certain que si la Pensée n’est pas toujours un pouvoir meurtrier, elle n’est pas non plus un pouvoir toujours bienfaisant, par cela seul qu’elle situe l’homme dans une indépendance relative et fait de lui « un empire dans un empire », suivant la formule célèbre de Spinoza. L’homme qui pense, en tant qu’il pense, peut s’opposer à la nature, puisqu’il peut se former des choses une idée qui le mette en conflit avec elle. Or les choses obéissent à des lois nécessaires, et toute erreur au sujet de ces lois devient un principe de souffrance pour celui qui la commet.

N’est-ce pas là tout l’enseignement de l’Ethique ? La seule source d’erreur se trouve dans l’imagination :

« Or ces affections du corps humain, dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme nous étant présents, nous les appellerons, pour nous servir des mots d’usage, images des choses, bien que la figure des choses n’y soit pas contenue. Et lorsque l’âme aperçoit les corps de cette façon, nous dirons qu’elle imagine. Maintenant, pour indiquer ici par avance en quoi consiste l’erreur, je prie qu’on prenne garde que les imaginations de l’âme considérées en elles-mêmes ne contiennent rien d’erroné ; en d’autres termes, que l’âme n’est point dans l’erreur en tant qu’elle imagine, mais bien en tant qu’elle est privée d’une idée excluant l’existence des choses qu’elle imagine comme présentes. Car si l’âme, tandis qu’elle imagine comme présentes des choses qui n’ont point de réalité, savait que ces choses n’existent réellement pas, elle attribuerait cette puissance imaginative non point à l’imperfection, mais à la perfection de sa nature, surtout si cette faculté d’imaginer dépendait de sa seule nature, je veux dire (par la Déf. 7, partie 2) si cette faculté était libre »  (Ethique, deuxième partie, scolie de la proposition 17).

Et peu importe que l’origine de ces images soit la Littérature. Mais Emma, Frédéric, Salammbô, par une lecture attentive de l’Ethique auraient été menés « comme par la main à la connaissance de l’âme humaine et de son souverain bonheur », qui leur aurait permis de trouver une solution à leur déchirement psychologique …

Jean-Pierre Vandeuren

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4 commentaires pour Spinoza et Flaubert

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    A la décharge de la malheureuse Emma Bovary, reconnaissons que tous les hommes qu’elle rencontre sont d’une affligeante médiocrité : Charles, Homais, Léon, Rodolphe, Bournisien, Lheureux, Binet, Guillaumin,…
    Emma est-elle victime de ses lectures ou d’une société qui ne pouvait que briser ce genre de femme ? Pensons à Flaubert, l’« idiot de la famille » : « Madame Bovary, c’est moi ».
    Quelle place Spinoza donne-t-il à l’environnement humain dans le processus de libération de l’individu ?
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

  2. cballigand dit :

    Chère Madame Balligand
    Cher Monsieur Vandeuren
    Une phrase du livre de Pascal Sévérac (Spinoza Union et Désunion) me paraît parfaitement résumer le projet éthique de Spinoza :
    « […] le problème éthique peut se formuler en ces termes : il ne sera possible de résister, comme Spinoza dit l’avoir fait, au sentiment d’absurdité du monde – humain surtout – qu’à partir de cette certitude qu’il existe un ordre éternel par lequel tout est uni ; se sauver, c’est jouir, en la partageant, en la communiquant aux autres, de cette connaissance de l’union qui ensemble nous rend plus forts, plus fermes, plus parfaits »
    Pour l’individu en détresse qui a recours à Spinoza, la vraie façon de se sauver n’est-elle pas de connaître cette union ? C’est-à-dire, plus précisément, de savoir qu’il est en Dieu et est conçu par Dieu et, à ce titre, la proposition 30 de la cinquième partie est capitale car elle contient la pensée qui réellement nous sauve.
    La pensée qui aurait sans doute pu sauver Madame Bovary si, par la lecture de l’Éthique ou par tout autre moyen elle l’avait rencontrée et faite sienne.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

  3. cballigand dit :

    Cher Monsieur Lechantre,
    Permettez-moi de mettre ensemble vos deux dernières questions.
    N’est-il pas bien difficile, sinon impossible, de ressentir l’ union intime de notre singularité et son accord avec le Tout, Dieu ou Nature, si l’on vit au quotidien la désunion et le désaccord avec ses proches ?
    Ainsi Emma ‘ devait ‘- elle chercher des situations et des relations qui lui conviennent vraiment.
    Comme nous avons tous à le faire pour trouver le bonheur.

    Bien à vous, Cécile Balligand

  4. cballigand dit :

    Chers lecteurs,
    Ne sont-ce pas de petits ‘ cercles d’harmonie ‘ qui s’élargissant et s’approfondissant nous permettront de pénétrer dans des ‘ cercles de plus en plus grands d’harmonie ‘?
    Aurions-nous sauvé Emma?
    Nous sauverons-nous?
    Il s’agit de se mettre ‘ à la tâche ‘…

    Bien à vous, Cécile Balligand

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