La Satisfaction Intérieure, le meilleur sentiment selon l’Ethique

« Vivre heureux, mon frère Gallion, voilà ce que veulent tous les hommes : quant à bien voir ce qui fait le bonheur, quel nuage sur leurs yeux ! »

Sénèque

Et, pour Sénèque, le véritable bonheur consiste en une « satisfaction sans bornes, inébranlable, toujours égale ; alors l’âme est en paix, en harmonie avec elle-même ».

Cette conception du bonheur comme « satisfaction suprême de l’âme » rejoint celle de Spinoza. Ce dernier, dans l’Ethique, n’utilise pas beaucoup le terme de bonheur, mais fidèle à sa méthodologie, avant d’en parler, il le définit, de façon tout-à-fait anodine cependant, au sein d’une déduction, dans le scolie de la proposition 18 de la quatrième partie :

« … Il suit de là :

1°Que le fondement de la vertu est l’effort même pour persévérer dans son être propre, et que le bonheur consiste pour l’homme à pouvoir conserver son être ; … »

Par ailleurs, pour conserver son être l’homme doit rechercher son utile propre et :

« C’est pourquoi, dans la vie, il est avant tout utile de parfaire l’entendement, autrement dit la Raison, autant que nous le pouvons, et en cela seul consiste la souveraine félicité ou béatitude de l’homme. Car la béatitude n’est rien d’autre que la satisfaction même de l’âme, … » Quatrième partie, Appendice, Chapitre IV.

Bonheur égale donc satisfaction de l’âme, ce à quoi nous avaient aussi conduit nos réflexions dans notre article « Propos sur le bonheur », en empruntant un autre chemin déductif spinoziste.

Cela fait donc de cette satisfaction un affect de la plus haute importance dans les développements spinozistes, ce qui est d’ailleurs affirmé avec vigueur dans le scolie de la proposition 52 de la quatrième partie : « La satisfaction intérieure est en réalité ce que nous pouvons espérer de plus grand ». Mais cette satisfaction intérieure ou amour de soi-même (Explication de la définition 28 des sentiments dans la troisième partie de l’Ethique) est un sentiment que chacun de nous a et peut éprouver en maintes occasions. Ne tenons-nous pas là l’expression affective idéale du Conatus qui pourrait nous servir de guide dans la recherche de notre propre connaissance et donc de notre bonheur ? Et comme, ainsi que nous venons de le montrer, ce bonheur passe par la perfection de notre entendement, de la Raison en nous, mais comme aussi cette Raison, pour être efficace, doit devenir affective, cette satisfaction intérieure ne serait-elle pas l’affect qui réalise cette union de la Raison avec l’Affectivité ? Effectivement, et c’est ce que nous voudrions mettre en évidence dans cet article.

« Mettre en évidence » semble être l’expression adéquate car la satisfaction intérieure est d’abord définie de façon anodine, dans la troisième partie de l’Ethique, sans distinction parmi tous les autres affects ; n’est mentionnée qu’à une vingtaine de reprises tout au long de l’ouvrage ; se trouve subtilement liée aux différents genres de connaissance, à l’amour et à la gloire ; mais apparaît à chaque étape majeure de l’œuvre jusqu’à son couronnement final dans le scolie de clôture.

L’essence d’une chose en est sa définition. Tout doit s’en déduire.

« La satisfaction intérieure est la joie qui naît de ce que l’homme se considère lui-même et sa puissance d’agir » (Ethique, troisième partie, définition 25 des affects).

La satisfaction intérieure provient donc de la connaissance que l’homme a de lui-même et de sa puissance d’agir. Mais cette connaissance peut-être celle de l’un des trois genres définis par Spinoza. La satisfaction intérieure va donc dépendre de ce genre. Plus exactement, elle va naître dans le premier genre, l’Imagination, et se perfectionner par le passage de la connaissance à la Raison et, enfin, à l’Intuition, ce qui va encore une fois donner un agencement de ce sentiment en trois niveaux, correspondant aux niveaux de la connaissance (voir nos articles sur les trois niveaux dans l’Ethique).

Au début, l’homme ne prend connaissance de lui-même que par le biais des affections que subi son Corps en fonction de la rencontre avec les choses extérieures, connaissance tronquée, incomplète, qui est celle de l’Imagination qui n’enregistre que les effets, sans les relier aux causes véritables. La satisfaction intérieure ressentie est alors dans la dépendance de ces rencontres et est une passion, au même titre que les autres. Elle ne peut donc être stable, inébranlable, toujours égale, comme requis par exemple par Sénèque.

Pour en donner une illustration concrète, nous allons d’abord faire un détour par le lien qui existe entre l’amour et la satisfaction intérieure. Ces deux affects sont reliés entre eux de deux manières.

Premièrement, la satisfaction intérieure est une joie à l’idée de soi-même, donc d’une cause intérieure. Stricto sensu, elle ne peut donc pas être elle-même une forme d’amour, puisque ce dernier est une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. Cependant, dans la définition même de la satisfaction intérieure, Spinoza utilise le verbe « se considère » qui induit une certaine idée d’extériorité dans la démarche de prise de conscience de sa propre intériorité par l’homme. C’est pourquoi Spinoza s’autorise lui-même, dans l’explication de la définition 28 des sentiments dans la troisième partie de l’Ethique, une interprétation de cette satisfaction comme « amour de soi-même ». La satisfaction intérieure est donc une forme d’amour.

Deuxièmement, la satisfaction intérieure est indissociable de toute forme d’amour éprouvé. Cela apparaît subtilement à la fin de l’explication qui suit la définition de l’Amour dans la troisième partie de l’Ethique : « Cette définition marque assez clairement l’essence de l’amour ; celle des auteurs qui ont donné cette autre définition : Aimer, c’est vouloir s’unir à l’objet aimé, exprime une propriété de l’amour et non son essence ; … J’entends par ce vouloir la satisfaction intérieure de l’amant en présence de l’objet aimé, laquelle ajoute à sa joie, ou du moins lui donne un aliment. » Ainsi, un amour lié à l’idée de soi doit être associé à tout amour lié à l’idée d’autre chose. Et cela est normal puisque tout amour que nous éprouvons pour une chose extérieure exprime plus notre propre nature que celle de cette chose. Par ailleurs, l’expression « lui donne un aliment » indique que la satisfaction intérieure est un mobile affectif du Conatus qui, en se réalisant par le désir de se rapprocher de l’objet d’amour, vise cette satisfaction.

Ainsi de Emma Bovary par exemple qui, par chaque amour vécu, obtient une satisfaction intérieure, un amour d’elle-même, satisfaction cependant très instable car vécue sous le mode imaginaire de connaissance d’elle-même.

Dans la quatrième partie de l’Ethique, « De la Servitude humaine », Spinoza se propose de montrer que la raison peut « dépassionner  » certains affects, c’est-à-dire que la mise en œuvre des capacités rationnelles d’un individu qui lui permettent de concevoir des idées adéquates, lui permettent en même temps de connaître de mieux en mieux les causes et le fonctionnement des passions qui l’asservissent. Des affects en tant qu’actions peuvent donc trouver leur origine dans la raison elle-même, et la satisfaction intérieure est de ceux-là. C’est le contenu de la proposition 52 :

« La satisfaction intérieure peut naître de la Raison, et seule cette satisfaction qui naît de la Raison est la plus grande qui puisse être ».

Par exemple, Emma Bovary, en s’interrogeant rationnellement sur les causes de ses recherches d’amour, aurait pu voir, si notre analyse effectuée dans l’article précédent est correcte,  que par-là elle essayait de réaliser un « idéal » induit par ses lectures. Cette simple connaissance lui aurait apporté une certaine sérénité qui se serait traduite par des attitudes différentes et qui l’aurait sauvée.

Cette proposition est suivie d’un scolie qui amorce un mouvement important : la projection, au sens propre du terme, de la satisfaction intérieure comme but à atteindre et finalité de la démarche libératrice :

« La satisfaction intérieure est en réalité ce que nous pouvons espérer de plus grand. »

Cela est évident car, pour Spinoza, personne ne s’efforce de conserver son être en vue d’une autre fin que soi-même.

La satisfaction intérieure est donc explicitement liée au processus de libération de l’homme de la servitude de ses passions comme mobile affectif du Conatus. : l’effort pour persévérer dans son être tend vers la satisfaction intérieure la plus parfaite.

Celle-ci est d’abord atteinte grâce à la Raison et est ainsi liée à « l’amour de Dieu », la joie accompagnée de l’idée de la Nature en tant que cause de toutes choses : en connaissant rationnellement les lois de la Nature, l’Esprit parvient à se connaître et jouit donc de cette connaissance par une satisfaction intérieure « la plus grande qui puisse être ». Par cette jouissance et la recherche d’une jouissance de plus en plus grande, la Raison est ainsi rendue affective et peut lutter efficacement contre les passions.

Mais cette connaissance de Dieu, ou Nature, garde un caractère d’extériorité : notre être propre reste un « objet » d’étude dont on recherche les causes en Dieu. Une certaine distance est conservée par la démarche démonstrative entre l’effet (notre être) et la cause (Dieu). Notre singularité n’est pas encore saisie directement dans son essence. Nous savons que cette saisie directe, immédiate, de notre essence ne peut être atteinte que par la connaissance du troisième genre, l’Intuition, qui supprime tout caractère d’extériorité entre la Nature et nous-même : nous nous y ressentons immédiatement comme expression de cette Nature. Ainsi pouvons-nous nous connaître parfaitement comme partie de la Nature, reliée directement à sa cause. De cette connaissance naît alors la satisfaction intérieure suprême, stable, inébranlable, qui est la « paix intérieure du sage », la Béatitude et qui est en lien, cette fois, avec « l’amour intellectuel de Dieu ».

Cet ultime perfectionnement de la satisfaction intérieure est le mobile affectif final du Conatus, comme l’exprime le dernier paragraphe de l’Ethique :

« Car l’ignorant, outre qu’il est poussé de mille façons par les causes extérieures et ne possède jamais la vraie satisfaction de l’âme, vit en outre presque inconscient de lui-même, de Dieu et des choses, et sitôt qu’il cesse de pâtir, il cesse aussi d’être. Au contraire, le sage, dont l’âme s’émeut à peine, mais qui, par une certaine nécessité éternelle, est conscient de lui-même, de Dieu et des choses, ne cesse jamais d’être, mais possède toujours la vraie satisfaction de l’âme. »

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour La Satisfaction Intérieure, le meilleur sentiment selon l’Ethique

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Il faut remarquer que lorsque, dans la cinquième partie de l’Éthique, Spinoza passe à la connaissance du troisième genre, l’acquiescentia in se ipso : la « satisfaction de soi » (traduit dans l’article par « satisfaction intérieure ») devient l’acquiescentia « tout court » et il serait intéressant de voir ce qui réunit mais, aussi, ce qui distingue les deux notions.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,
      La satisfaction intérieure est définie une fois pour toute dans la définition 25 de la section des définitions des sentiments à la fin de la troisième partie et Spinoza s’y réfère toujours. mais ce sentiment s’approfondit avec le genre de connaissance de soi et parallèlement à l’objet d’amour auquel il se rattache. Ainsi, dans la troisième partie, l’homme se connaît par le premier de genre de connaissance et la satisfaction intérieure, ou encore satisfaction de soi-même, est liée à l’amour de soi-même. Ensuite dans la quatrième partie, le deuxième genre de connaissance, la Raison, prend le relai et permet une meilleure connaissance de soi-même. La satisfaction intérieure y est alors qualifiée de « satisfaction de l’âme » (voir chapitre 4 de l’appendice) et est reliée à l’amour envers Dieu. Enfin, lorsque vient le tour de la connaissance du troisième genre, dans la cinquième partie, la satisfaction intérieure s’approfondit encore et est qualifiée de « satisfaction de l’esprit » (voir proposition 27). Elle est reliée à l’amour intellectuel de Dieu.
      Mais vous avez aussi raison de souligner que Spinoza utilise aussi dans la cinquième partie simplement le mot « satisfaction ». Peut-être peut on y voir, comme le fait Macherey, le fait que « la satisfaction de soi-même se voit épurée de la référence hallucinatoire à une identité personnelle confirmée par les mécanismes de la reconnaissance mimétique, ce qui rend possible, du fait de cette dépersonnalisation , une complète rationalisation de la vie affective à travers laquelle s’accomplit le cycle de la libération ».

      Très cordialement

      Jean-Pierre Vandeuren

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