Conseil spinoziste aux hédonistes

Il faut bien se garder de voir en Spinoza un ascète éthéré et un contempteur des plaisirs des sens. Rien ne serait plus faux :

« Aucune divinité, ni qui que ce soit, excepté un envieux, ne peut prendre plaisir au spectacle de mon impuissance et de mes misères, et m’imputer à bien les larmes, les sanglots, la crainte, tous ces signes d’une âme impuissante. Au contraire, plus nous avons de joie, plus nous acquérons de perfection ; en d’autres termes, plus nous participons nécessairement à la nature divine. Il est donc d’un homme sage d’user des choses de la vie et d’en jouir autant que possible (pourvu que cela n’aille pas jusqu’au dégoût, car alors ce n’est plus jouir). Oui, il est d’un homme sage de se réparer par une nourriture modérée et agréable, de charmer ses sens du parfum et de l’éclat verdoyant des plantes, d’orner même son vêtement, de jouir de la musique, des jeux, des spectacles et de tous les divertissements que chacun peut se donner sans dommage pour personne » (Ethique, quatrième partie, scolie de la proposition 45).

Le conseil de Spinoza aux hédonistes serait-il alors d’éviter de tomber dans l’excès et de ne pas nuire aux autres ? Non certes, car Spinoza sait très bien que la chute dans l’excès suit nécessairement de la force des passions et un conseil provenant de la Raison, même admis comme vrai n’est pas de taille pour lutter contre une passion puissante comme celle de la recherche d’un plaisir :

« Ce n’est pas la présence du vrai, en tant que vrai, qui détruit les impressions de l’imagination » (Ethique, quatrième partie, scolie de la proposition 1).

Ou encore :

« La connaissance vraie du bon et du mauvais ne peut, en tant que vraie, contrarier aucun sentiment ; elle ne le peut qu’en tant qu’elle est considérée comme un sentiment » (Idem, proposition 14).

Alors, comment continuer à jouir des plaisirs des sens sans tomber dans l’excès et sans nuire aux autres ? Tout simplement en se donnant le moyen de tripler ce plaisir en chaque occasion !

Explications et exemple :

L’homme est à la fois corps et esprit, leur union étant donnée par le fait que l’esprit n’est que l’idée du corps en acte, existant. L’esprit connaît le corps par les idées, d’abord confuses, qu’il se fait des affections subies par le corps lors de la rencontre avec des choses extérieures. De là les affects, ou sentiments, qui sont ces affections corporelles et, en même temps, les idées de ces affections. Il est donc impossible pour l’homme de ne pas ressentir et de s’élever dans un ciel éthéré où n’existeraient que les idées.

Mais l’on sait aussi que l’utilité de l’esprit est de comprendre :

« Tout ce à quoi nous nous efforçons selon la Raison n’est rien d’autre que comprendre ; et l’esprit, en tant qu’il se sert de la Raison, ne juge pas qu’autre chose lui soit utile, sinon ce qui le conduit à comprendre » (Idem, proposition 26).

La Raison, c’est l’esprit lui-même en tant qu’il se constitue un corpus d’idées adéquates en une connaissance adéquate des choses et du corps dont il est l’idée, adéquate au sens où la correspondance entre l’ordre des idées et l’ordre des choses existe réellement. L’esprit est alors en mesure de comprendre, d’être lui-même et d’être actif. Ainsi, la Raison permet d’agir à partir de ce qui se déduit de l’essence de l’esprit en tant qu’il comprend, qu’il a des idées adéquates, et de s’affirmer comme cause adéquate et donc libre.

On en déduit le conseil spinoziste : tripler le plaisir des sens par le bonheur de comprendre entendu comme comprendre les choses et se comprendre soi-même. La  perception sans la Raison est aveugle ; la Raison sans la perception est vide.

Comme exemple, imaginons-nous lors d’une soirée dégustant un vin avec un compagnon et tentant de lui décrire les arômes complexes et suaves se précipitant dans notre bouche. En général, nous en serons incapables. Par cette expérience, nous comprenons que la différence entre l’œnologue et nous au moment de la dégustation, vient de ce que, pour notre part, en tant que buveur amateur, nous avons certes la perception, c’est-à-dire les goûteuses informations données par nos sens, mais nous n’avons malheureusement pas les concepts adéquats nous permettant d’analyser le vin et de faire les distinctions dont ne peut se passer la science. Nous, noyés dans notre océan de saveur indistincte,  ne jouissons que par les sens, tandis que l’œnologue peut déjà doubler le plaisir des sens par le bonheur de comprendre.

A cette expérience, il faut encore ajouter celle du questionnement : pourquoi tel vin nous plaît et pas tel autre ? Il faut donc aussi comprendre pourquoi les choses nous conviennent ou pas et donc nous comprendre par là-même. Compréhension dont le bonheur triplera le plaisir de nos sens et nous évitera certainement de tomber dans l’excès (A-t-on déjà vu un œnologue abuser du vin ?).

La Raison ne désire rien contre notre nature :

« La Raison ne demande rien de contraire à la nature ; elle aussi demande à chaque homme de s’aimer soi-même, de chercher ce qui lui est utile véritablement, de désirer tout ce qui le conduit réellement à une perfection plus grande, enfin, de faire effort pour conserver son être autant qu’il est en lui » (Ethique, quatrième partie, proposition 18).

La Raison ne s’oppose pas aux passions mais les utilise pour les réorienter. Ainsi, dans notre exemple, la compréhension de notre nature et de la nature du vin, nous permet de jouir d’autant plus de la dégustation de celui-ci en réorientant notre désir de boire. Et ce désir, né de la raison, ne peut être excessif car :

« Tout désir qui naît de la raison ne peut être sujet à l’excès » (Idem, proposition 41).

Ni nuire aux autres, car :

« Dans la seule mesure où les hommes vivent sous la conduite de la Raison, ils s’accordent toujours nécessairement par nature » (Idem, proposition 35).

Jean-Pierre Vandeuren

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