Spinoza et le problème de l’Islam dans nos sociétés occidentales

« Parmi les religions l’islam doit être comparé au bolchevisme. Le christianisme et le bouddhisme sont avant tout des religions personnelles, avec des doctrines mystiques, tandis que l’islam et le bolchevisme ont une finalité pratique, sociale et matérielle, dont le seul but est d’étendre leur domination sur la terre»

Bertrand Russel

 

La religion, sous la forme de l’Islam maintenant, menace à nouveau nos libertés de penser et de parler, tout comme la religion chrétienne les menaçait du temps de Spinoza.  Actualité persistante de la menace obscurantiste des religions et actualité toujours aussi pertinente et éclairante des analyses spinozistes et de son vibrant plaidoyer en faveur de ces libertés dans le Traité théologico-politique (TTP) !

Dans nos sociétés occidentales il est à présent acquis que la pratique de la religion traditionnelle, c’est-à-dire chrétienne, relève uniquement de la sphère privée et il n’y a plus de tentative de la part du clergé de peser sur les décisions d’ordre politique. Cependant, la forte croissance de la population immigrée de confession musulmane, couplée avec les visées sociales et matérielles de cette religion, font ressurgir les problèmes de l’interaction entre le religieux et le politique. Actuellement, il s’agit plutôt de chocs ponctuels tels que ceux engendrés par le terrorisme d’origine islamique ou, moins gravement, le port de la burqa ou du voile, l’exigence de piscines publiques séparées selon les sexes, mais, à terme, lorsque des élus issus de cette population siégeront dans nos assemblées, on peut s’attendre à plus de revendications pour imposer dans le social des pratiques issues de la religion, comme  celles des deux derniers exemples. Et quand cette population, comme les prévisions démographiques le laissent présager, deviendra majoritaire, il est fort à craindre que cette immixtion du religieux dans le politique se fera de plus en plus forte du fait du caractère conquérant de l’islam. A ce moment ressurgira le spectre de la censure religieuse dont nous avons mis si longtemps à nous défaire. Au XVII e siècle, cette censure étouffait les libertés de penser et de s’exprimer des citoyens. C’est pour défendre ces libertés que Spinoza publia le TTP, dont les analyses et les conclusions risquent de redevenir pertinentes dans un futur proche. Il nous semble donc utile d’y revenir et d’en pointer l’actualité.

Dans le TTP, le but premier de Spinoza est de rendre raison de la nécessaire liberté de penser et de s’exprimer au sein de la société. Au vu de la prégnance religieuse de l’époque, il est alors amené à étudier la relation de la liberté de philosopher, au sens large de penser et d’exprimer ses pensées, avec la pratique de la religion et la constitution de l’Etat. Ceci le conduit alors naturellement à s’intéresser à la relation entre le religieux et le politique, et plus précisément, à qui revient le droit de régler les choses sacrées. Il s’agit donc de délimiter la dimension politique de la religion, c’est-à-dire de définir les effets que cette dernière peut produire au sein de l’Etat et d’étudier la perversion de la fonction politique de la religion.

La conclusion de Spinoza est sans appel : de même que la religion ne doit pas interférer dans le domaine de la vérité, elle ne doit aucunement interférer dans le pouvoir de l’Etat. Cette conclusion provient d’un constat : la religion a le pouvoir de pervertir le politique et de transformer ainsi la concorde sociale en une haine sans fin. Il est donc nécessaire pour le pouvoir politique en place d’exercer un contrôle ferme et continu sur l’idéologie religieuse et ne pas lui remettre entre les mains le pouvoir de définir le système de valeurs. Il doit se faire obéir aussi bien sur le plan religieux que sur le plan strictement politique :

« Le culte de la religion et l’exercice de la piété doivent concorder avec la paix et l’intérêt de la République, qu’ils doivent par conséquent être déterminés par le seul Souverain, et que celui-ci doit donc en être aussi l’interprète » (TTP, XIX).

Le Souverain est, par définition, celui qui possède les moyens de se faire obéir, et dans la mesure où le contrôle de la religion est un de ces moyens, celui qui en perd le contrôle ne peut plus s’affirmer comme Souverain.  En l’absence de ce contrôle, la religion pervertit la politique et donne lieu à un véritable état de guerre. N’est-ce pas ce dont nous commençons à ressentir les prémices dans les heurts avec la population musulmane revendicatrice d’instauration de signes ostentatoires religieux au sein du civil ?

En montrant que la religion peut pervertir la politique, Spinoza nous indique que la difficulté ne vient pas de la religion elle-même, mais des passions démesurées de ceux qui la diffusent. La religion, comme toute autre forme de pouvoir, n’est qu’un prétexte pour parvenir à la domination de l’Etat.  Le souverain en place qui se laisse convaincre du bien-fondé des intentions de ceux qui possèdent un pouvoir religieux, sous le couvert fallacieux d’universaux vides de sens concret comme la soi-disant « diversité », est perdu. Seule sa force et sa domination, légitimée par le choix populaire, sont en mesure de lui assurer respect et obéissance.

Toute cette démonstration de Spinoza vise à prouver que la religion doit nécessairement se limiter à la seule sphère privée, excluant ainsi toute relation avec le domaine du pouvoir de l’Etat car :

« il est pernicieux, pour la religion et pour la république, d’accorder aux ministres du culte quelque droit que ce soit de prendre des décrets ou de traiter les affaires de l’Etat » (TTP, XVIII).

Il faut donc absolument éviter que les ministres du culte puisse exercer un pouvoir qui soit autonome et indépendant de la coercition de l’Etat, et ceci aussi bien sur le plan politique que sur le plan moral, afin qu’ils ne soient pas détenteur du commandement de ce qui est moral ou immoral dans la conduite humaine. Cela ne veut pas dire qu’il faudrait interdire la pratique de certaines religions car cela irait à l’encontre de la liberté de penser et de s’exprimer, mais cette pratique doit se cantonner à la sphère privée. Ainsi, dans des Etats, comme les nôtres où les femmes ont conquis depuis peu et à la suite de longs combats, le droit à l’égalité des sexes, le pouvoir politique se doit d’interdire le port de vêtements, tels que la burqa ou le voile, qui pérennise une domination masculine sur le sexe féminin et ne pas accepter la création de piscine séparée hommes/femmes, ce qui va aussi à l’encontre de cette égalité.

Spinoza insiste donc sur le fait que c’est exclusivement à l’Etat qu’il revient le droit de régler les choses sacrées, sans l’intervention du théologique. Concevoir une politique sans dieu ne consiste pas à anéantir l’exercice de la religion, ce qui irait à l’encontre même de la liberté de penser et de s’exprimer, mais plutôt de s’assurer les moyens nécessaire pour que l’exercice de la religion ne se pervertisse pas en une ambition politique qui mettrait en danger l’Etat lui-même. Cela revient donc à conférer au seul Souverain l’exercice de la politique sans que cet exercice soit déterminé par un horizon théologique.

La lecture de Spinoza pourrait aider nos gouvernants à prendre les mesures nécessaires pour éloigner le spectre de la perversion islamiste de la politique, d’autant plus que les observations spécifiques de Spinoza sur l’islam restent elles aussi d’une actualité brûlante :

Spinoza critique fortement l’Eglise romaine de son époque : elle est accusée pour la perversité de ses pratiques, son organisation vaut à beaucoup de substantiels avantages matériels et politiques, sa domination sur le peuple inculte s’exerce au bénéfice de quelques-uns, les privilèges des uns et l’écrasement des autres s’obtiennent par la tromperie, … Mais ces disqualifications s’appliquent à bien forte raison à l’Eglise musulmane : Mahomet ne favorise pas la liberté effective des hommes ; l’Eglise musulmane domine sur les fidèles, le régime politique interdit jugement et débat, la parole est refusée au sujet politique comme elle l’est au sujet croyant. L’islam est l’archétype religieux de la servitude : refus de la liberté de penser et pratiques de coercitions outrancières s’appellent et se renforcent à un degré inconnu ailleurs.

Ces constatations restent d’actualité dans les pays où cette religion domine. Voulons-nous de ça chez nous ?

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Spinoza et le problème de l’Islam dans nos sociétés occidentales

  1. Dominique dit :

    Malgré vos très intéressantes réflexions critiques sur l’islam, vos propos concernant « le port de la burqa ou du voile» me font m’interroger sur la place de la femme dans notre société occidentale.
    Les questions toutes simples de l’inégalité salariale, de la discrimination dans l’emploi ou de la violence conjugale ne sont-elles pas le fruit d’un obscurantisme latent ?
    L’enfermement des corps dans un « voile islamique » ne vaut-il pas l’enfermement de la femme occidentale dans ses normes « plastiques et vestimentaires » que sont le string, la minijupe ou le décolleté ?
    Tous ses points ne sont-ils pas aussi les « signes actuels de l’oppression de la femme occidentale » ? Là pourtant, l’islam n’y est pour rien …

    • cballigand dit :

      Tout est une question de degré. Que l’égalité homme-femme ne soit pas encore totalement atteinte dans nos sociétés occidentales, c’est sans doute une réalité et les points discriminatoires que vous relevez nécessiteraient certainement une amélioration. Mais quels progrès en une cinquantaine d’années après des millénaires de domination masculine sur la femme! Tandis que les sociétés islamiques se trouvent toujours, de ce point de vue et de bien d’autres encore, à un stade obscurantiste aliénant.
      En particulier, même si j’adoptais votre terme d’enfermement (ce que je suis loin de faire cependant) à propos de l’habillement féminin occidental, il me semble que ce serait un « enfermement » non imposé par la gente masculine, ce qui n’est pas le cas du voile islamique.

      Très cordialement,

      Jean-Pierre

  2. Anthony dit :

    Je suis très attristé à la lecture de votre article. Vous développez un point de vue malheureusement majoritaire, y compris chez les personnes progressistes, qui contribue à alimenter et à légitimer la montée xénophobe actuelle ( à votre corps défendant j’en suis convaincu). Et en mobilisant Spinoza en plus, ce qui accroît encore ma tristesse…
    Or c’est à un déferlement de passions tristes que l’on assiste et auquel je participe moi-même par l’énonciation de ma tristesse initiale !
    Je vais essayer de suivre ici une des maximes spinozistes fondamentale à mes yeux : « Ne pas déplorer, ne pas railler, ne pas maudire mais comprendre »
    Tout d’abord, il me semble qu’un premier problème se pose dans l’essentialisation qui est faite des religions. Russell, que j’apprécie par ailleurs, affirme que le christianisme est une religion avant tout personnelle. Cela peut sembler être le cas aujourd’hui en France (si l’on passe sur les jours fériés chrétiens,l’Alsace-Moselle sous le régime concordataire, le financement publique des écoles privées confessionnelles sous contrat, et probablement d’autres petits détails qui ne me viennent pas à l’esprit…). Mais cela me semble déjà beaucoup moins évident aux Etats-Unis par exemple.Et il me semble qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une connaissance historique poussée pour avoir rapidement en tête plusieurs siècles d’histoires où, en France aussi, le christianisme était tout sauf personnel.
    Ainsi les religions, comme toute production imaginaire humaine, sont sujettes à des variations d’interprétation selon les lieux et les époques. Elles n’ont pas de nature éternelle et invariable, si ce n’est dans l’imagination des fondamentalistes de tous bords. Il en va de même de l’islam. Avant que la reconquista n’ait lieu et que l’inquisition chrétienne ne chasse les juifs et les musulmans d’Espagne, l’époque d’Al Andalus a connu une configuration de l’islam bien plus tolérante qui a grandement contribué à l’avènement de la Renaissance. Et la plupart des français-es musulman-e-s d’aujourd’hui sont tout à fait en adéquation avec la société sécularisée actuelle. Désigner l’islam comme une religion nécessairement politique et asservissante, c’est assigner tous les français musulmans à une position que très peu revendiquent et les poser en tant qu’ennemis qui cherchent à nous imposer leur croyance (une opposition entre Eux et Nous avec toutes les logiques d’affrontement et d’exclusion afférentes, que l’on semble percevoir dans votre titre : l’Islam dans NOS sociétés occidentales, ou dans la dernière phrase de votre article…).

    Et c’est bien le noeud du problème, à mon sens : on fait la confusion entre Institution religieuse (et tous les moyens et pouvoirs d’influer sur la société qu’elle peut mettre en oeuvre) et les croyants. On transpose,sans précaution, la domination hégémonique de l’église catholique en Europe, il y a plus d’un siècle, à la situation actuelle d’une religion minoritaire avec un clergé quasi inexistant dont la plupart des croyant-e-s sont défavorisé-e-s socialement et déjà discriminé-e-s par ailleurs. Et la saine critique des religions s’est muée dans les discours et dans les politiques en attaques contre les croyants. On ne peut pas s’en prendre à l’institution : en effet, de quels pouvoirs politiques dispose aujourd’hui « l’église musulmane » ? On convoque donc les Lumières, et ici Spinoza comme figure majeure des Lumières radicales, dans une lutte contre l’oppression religieuse et pour la défense des libertés, mais dans les faits, c’est aux musulmans qu’on s’en prend et notamment aux musulmanes.
    Je n’ai jamais entendu tant de professions de foi laïcistes et féministes que ces dernières années, particulièrement dans les rangs de l’UMP et du FN, alors que ces positionnements étaient, il y a encore peu, décriés comme ringards et pas vraiment constitutifs de l’idéologie de la droite et l’extrême-droite… Mais, étrangement, c’est toujours contre les musulman-e-s qu’elles sont utilisées !

    Le fait, qu’en totale violation de la laïcité, la loi 1905 ne s’applique pas (ni celles de Ferry de 1881 et 1882) en Alsace Moselle n’offusque pas grand monde. En revanche, le foulard, sous toutes ses formes et en toutes circonstances, focalise toutes les critiques, laïcistes et féministes.

    Sur le plan de la laïcité, se pose un sérieux problème. La laïcité renvoie historiquement, en France, à une séparation des églises et de l’Etat où aucun n’intervient dans la sphère de l’autre. Ce qui n’est pas tout à fait la position que Spinoza défend dans le TTP puisque, comme vous le dites, il préconise une supériorité de l’Etat qui peut gérer les affaires religieuses. Pour autant, Spinoza dans le TTP, tout comme la loi 1905, place la liberté de conscience et la liberté d’expression comme fondamentales et premières. C’est pour cela qu’historiquement, seuls l’Etat et les agents le représentant ne devaient pas afficher de signes religieux : afin de ne favoriser aucune croyance et de traiter à égalité tous les usagers français, quelles que soient leurs convictions. C’est en ce sens que l’on peut dire que les religions ne sont pas publiques : elles ne relèvent pas de l’Etat. Pour autant, cela ne signifie pas que les religions doivent être confinées à la sphère privée. Vous le dites par ailleurs dans votre texte, cela constituerait une atteinte à la liberté de conscience et à la liberté d’expression. C’est toujours dans la défense des manifestations antipathiques qu’elle le plus difficile à défendre mais c’est aussi là où elle prend tout son sens, comme nous le rappelait Voltaire.

    Du point de vue féministe, il y a aussi des difficultés. D’abord, l’interprétation unilatérale du voile comme symbole de soumission de la femme envers l’homme, si elle peut facilement remporter les suffrages communément, s’avère plus malaisée à défendre d’un point de vue spinoziste. C’est l’un des intérêts éclairant de cette philosophie que de considérer que la valeur des choses n’est pas dans les choses elles-mêmes mais résulte de projections affectives. Ainsi nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais au contraire, c’est parce que nous désirons une chose que nous la jugeons bonne. Et les associations affectives varient selon les rencontres que chacun-e fait dans son histoire. Avoir un bout de tissu sur la tête des femmes ne signifie rien en soit. C’est selon les différents contextes, l’histoire et les associations affectives de chacun-e que sera attribué un sens variable.
    D’ailleurs, c’est un deuxième point problématique : malgré les proclamations féministes enflammées, très peu demande leur avis aux premières concernées. Elles sont forcément soumises à leur père, mari ou frère. Et si elles disent le contraire, elles sont nécessairement manipulées ou, pire, inconscientes de leur asservissement. C’est le retour de la femme-enfant,incapable de décider par elle-même de son propre bien qui devrait évoquer des souvenirs à celles et ceux qui se préoccupent réellement des questions d’égalité des sexes.
    Et je ne peux que rejoindre Dominique dans le précédent commentaire : il y a également un asservissement des femmes françaises derrière la pression normative de la taille 36, des mannequins anorexiques, des magazines féminins qui regorgent d’exhortation sous formes de conseils « comment plaire à son mec », etc…En réalité, il ne s’agit là que de deux formes de servitudes parmi tant d’autres à l’oeuvre dans nos vies à tou-te-s. Cette affirmation pourra sembler surprenante à toute personne croyant au libre arbitre mais d’un point de vue spinoziste, elle me semble aller de soit : la vie humaine est sous le joug de la servitude passionnelle qui prendra des formes variables selon les époques et les cultures. La femme qui s’habille en talon aiguille/mini-jupe en toutes circonstances et ne vit que dans l’espoir d’attiser le désir de l’autre s’asservit au désir de l’autre (ce qui ne signifie pas que toute femme s’habillant ainsi soit nécessairement animée par un tel affect : je tomberais alors de le même type d’interprétation unilatérale que celui fait au voile). Seulement, ce type d’asservissement ne choque pas notre imagination car nous y sommes habitués. Ce qui n’est pas le cas du voile qui frappe l’imagination différemment. Or dans un cas comme dans l’autre, même si elles s’avéraient être dans une configuration affective asservissante, si elles estiment être bien comme ça, toute interdiction serait ressentie de leur part comme une contrainte. Et il n’y a pas besoin de Spinoza pour reconnaître que la liberté n’est jamais imposée de l’extérieur.
    Enfin, le point le plus problématique. Supposons que le voile soit nécessairement et en toutes circonstances un signe dégradant pour les femmes. Comment peut-on défendre, d’un point de vue féministe, des lois qui punissent les victimes. La fille qui ne retire pas son voile se voit refuser l’accès à l’école publique et ira s’émanciper dans sa famille ou dans une école confessionnelle. La femme portant le voile intégrale sur la voie publique se verra infliger une amende et ,si elle a un mari fondamentaliste, sera peut-être encore plus cloîtrée chez elle qu’avant. Jamais je n’ai entendu de féministes voulant lutter contre ce qu’elles considéraient comme dégradant pour les femmes en proposant de frapper les femmes supposément dégradées elle-mêmes (comme les actrices de film pornographiques par exemple).

    Finalement, il ne semble rester dans cette affaire que la manifestation de préjugés postcolonialistes toujours bien ancrés. Dans la mesure où nous fonctionnons la plupart du temps sous le mode unique de l’imagination, sans intervention de la raison, nous sommes tou-te-s pétri-e-s de préjugés. Spinoza lui-même n’en était pas prémuni, vis à vis de l’islam mais surtout vis à vis des femmes…(voir la fin inachevée du Traité Politique).
    L’essentiel reste d’éviter de contribuer à la lutte des uns contre les autres et son cortège de haines variables et de s’efforcer à diffuser les idées et les formes politiques sources d’affects joyeux. Aussi ne devrions-nous jamais oublier le mot d’ordre spinoziste et épistolaire : CAUTE !

    • cballigand dit :

      Bonjour et merci pour votre commentaire qui, je ne sais pourquoi, s’est retrouvé dans les commentaires indésirables.
      A nous lire, je suppose que certains doivent se dire que l’on assiste à nouveau au débat, récurrent depuis le 11 septembre 2001, au centre duquel se trouvent la tolérance et la liberté d’expression, les uns avançant que la liberté d’expression va être menacée à terme par une trop grande tolérance à l’égard des musulmans (côté duquel mon article prendrait place) et les autres répondant que cette liberté d’opinion est instrumentalisée pour torpiller la tolérance, valeur fondamentale entre toutes (votre commentaire prenant plutôt place de ce côté-là).
      Mon intention était de souligner encore une fois l’actualité de la pensée spinoziste laquelle, de son temps, s’insurgeait contre l’obscurantisme religieux qui, si on le laissait avoir une influence politique, étoufferait à coup sûr la liberté d’opinion et d’expression. J’ai l’impression que de nos jours il y a une résurgence d’une telle tentative d’immixtion politique de la part du religieux musulman et que la prudence (caute!) demande que le politique veille à maintenir une stricte séparation des deux domaines, tout en veillant aussi à respecter la multiculturalité et la tolérance.
      Mais j’admets tout-à-fait que la mise en œuvre de ce principe est délicat et que la Raison y cède souvent le pas devant l’Imagination et que, de ce fait, vos remarques sont très pertinentes et très …spinozistes.

      • Anthony dit :

        En effet, il me semble que, outre les effets de l’imaginaire colonialiste, le contexte géopolitique actuel a sans doute un rôle important dans la situation présente en France. Mais là encore, on procède par transpositions abusives. Que les populations des pays qui vivent sous la charia subissent les conséquences délétères de l’intervention du religieux dans la sphère politique, personne ne le conteste. Mais quelles sont les manifestations d’une telle évolution en France ? Il n’y a pas, à proprement parler, d’Institution musulmane puissante en France. Et les quelques avatars qui s’en approchent, comme le CFCM, ont été mis en place par le politique pour organiser le religieux ( enfin seulement l’islam…) à sa convenance. L’intervention est ici celle de la sphère politique dans la sphère religieuse et non l’inverse.
        Malgré l’hystérie collective amplement alimentée par les médias, l’islamisation rampante qui forcerait toutes les femmes à se voiler et les hommes à porter la barbe est, en France, complètement fantasmatique et repose sur la constante mise en parallèle avec des pays comme l’Afghanistan, qui n’ont strictement rien de comparable avec le notre sur les plans historique, économique ou social.

        En quoi ces différences peuvent-elles influer sur les religions ? Spinoza s’avère une fois de plus assez éclairant. Dans la préface du TTP, il nous expose une des causes primordiales de la puissance des religions. Celles-ci (du moins telles qu’on les définit habituellement) ne sont rien d’autre que des superstitions institutionnalisées. Or « la véritable cause de la superstition, ce qui la conserve et l’entretient, c’est donc la crainte ». Et « la crainte est une tristesse inconstante née de l’idée d’une chose future ou passée de l’issue de laquelle nous doutons en quelque mesure » (EIII Déf 13). Toutes les situations qui favorisent l’incertitude quant à l’avenir sont donc propices au développement d’affects aisément manipulables par « les théologiens ».
        Ainsi, les pays en guerre ou les pays pauvres sont des terrains où les religions prospèrent. Inversement, les pays en paix, avec des systèmes de solidarité sociale qui réduisent l’incertitude du lendemain, sont moins enclins à subir l’influence religieuse et s’organisent séculièrement. La France appartient pour l’instant plutôt au deuxième groupe.Mais si l’avenir se dégradait de telle sorte qu’elle bascule dans le premier groupe, alors c’est la croyance majoritaire qui serait la mieux placée pour s’imposer. Et c’est une théocratie chrétienne ou une théocratie athée qu’il faudrait alors redouter !

        Le syntagme « théocratie athée » semble être un oxymore tant que l’on ne repère pas le développement actuel d’une conception religieuse de la laïcité qui tend à promouvoir un athéisme d’Etat. Il en va ainsi de l’interprétation de la laïcité comme interdiction des manifestations religieuses dans l’espace public, largement diffusée ces derniers temps. Si dans les principes, elle prétend s’appliquer à toutes les religions, tout le monde sait bien qu’il est avant tout question de l’islam…Et l’on y retrouve les mêmes manifestations habituelles de l’intolérance religieuse comme l’ostracisation de ceux et celles qui ne suivent pas les coutumes (vestimentaires, alimentaires,…) de la croyance majoritaire. De même que l’on interdit aux femmes de ne pas porter le foulard dans les théocraties islamiques, on songe à interdire le port du foulard aux femmes qui le souhaitent. Avant, les contrevenant-e-s offensaient Dieu, maintenant, ils mettent en péril la Laïcité. On passe de la laïcité comme principe universel fondamental dans l’organisation des libertés de tou-te-s à avoir et exprimer des croyances différentes, à la Laïcité comme valeur transcendantale et dogmatique. D’ailleurs on multiplie les lieux et les espaces qu’il faut sanctuariser. N’a-t-on pas entendu que, « de même qu’on enlève les chaussures pour rentrer dans une mosquée, il faut enlever le foulard quand on rentre en salle de classe » !
        Certes, on pourra rétorquer qu’il n’y a pas de Livre sacré, de bâtiments consacrés ou de clergé ( même si certains éditocrates prêchent avec la ferveur des nouveaux convertis…) et qu’il ne s’agit donc pas d’une religion. Pour autant, les mécanismes d’imposition et d’exclusion sont les mêmes que lorsque les religions ont encore un pouvoir temporel.
        Il n’y a rien là d’étonnant si l’on réalise que ces mécanismes reposent sur un processus universel décrit par Spinoza (EIII PXXVII scolie) :l’imitation affective. De ce processus découle notamment « un effort pour faire que chacun approuve l’objet de notre Amour et de notre Haine, [que Spinoza appelle] l’Ambition ; nous voyons ainsi que chacun a, de nature, l’appétit de voir vivre les autres selon sa propre complexion, et, comme tous ont pareil appétit, on se fait ensuite obstacle l’un à l’autre, et parce que tous veulent être loués ou aimés par tous, on en vient à une haine mutuelle » (EIII PXXXI scolie).
        C’est cette tendance que la laïcité et la défense des libertés de conscience et d’expression ont vocation à réguler afin de permettre une société qui vive dans la concorde. C’est aussi cette tendance qui explique en partie les nombreux évènements historiques d’ostracisation et de violences à l’égard de différentes minorités.
        En ce sens, la laïcité est une institutionnalisation de la tolérance. Ce qui ne signifie pas pour autant que la tolérance soit nécessairement bonne en soi. En effet, une personne qui tolère que ses enfants aillent en classe avec d’autres enfants maghrébins fait effort pour surmonter l’aversion que lui cause cette idée ; c.à.d. qu’il se trouve en elle un affect plus fort (par désir d’avoir une image de soi conforme à ce qui est jugé positivement dans la société par exemple) qui surpasse le désir raciste qu’elle a de ne pas voir ses enfants fréquenter ces enfants-là. A ce titre, la tolérance est une vertu raciste qui charrie son lot de passions tristes et ne saurait, à mon sens, caractériser la conduite de l’homme libre de la cinquième partie de l’Ethique. Mais pour celles et ceux qui, comme moi, sont encore le plus clair du temps guidé-e-s par leurs passions et leurs préjugés, c’est une attitude qui peut nous amener à confronter nos préjugés à la réalité et éventuellement à les surmonter.
        Par ailleurs, toute raciste qu’elle puisse être, la tolérance reste bien évidemment toujours préférable à l’intolérance. Et c’est bien la véritable menace que font peser tous ces débats : ils dédiabolisent étymologiquement c.à.d. qu’ils escamotent la dimension intrinsèquement diabolique (source de divisions) du discours raciste en adoptant une posture islamophobe. La France n’est assurément pas la seule dans cette situation mais elle peut revendiquer l’unicité d’un paradoxe assez bien résumé par la féministe Christine Delphy dans son livre Un universalisme si particulier :

        « Qu’un pays soit raciste, cela se conçoit. Les autres pays européens le sont aussi. Qu’un pays ait des tentations nationalistes, cela se conçoit aussi. Mais qu’il le fasse en invoquant des valeurs humanistes et universelles, ça c’est exceptionnel : ça c’est français. »

        A nous de véritablement incarner ces valeurs et de s’efforcer de cheminer de l’affect passif d’Ambition : »Qui fait effort seulement à cause de la passion qui l’affecte, pour que les autres aiment ce qu’il aime lui-même et vivent suivant sa propre complexion, agit par impulsion seulement, et pour cette raison est odieux, surtout à ceux qui ont d’autres goûts et de leur côté font effort, aussi par impulsion, pour que tout autre qu’eux-mêmes vive suivant leur complexion » vers l’affect actif d’Humanité : « Qui, au contraire, s’efforce de conduire les autres suivant la Raison, agit non par impulsion, mais avec humanité et douceur et reste pleinement en accord intérieur avec lui-même. » (EIV PXXXVII Scolie I).
        Spinoza nous rappelle ainsi que le bien ne peut que se communiquer et non pas s’imposer.

  3. nobias dit :

    Au début de ma lecture de l’article j’ai été affecté négativement parce qu’au motif de rappeler les dangers de l’obscurantisme, l’islam était à nouveau pointé comme la menace ultime et imminente au sein de notre société.
    Si l’on est sous la conduite de la raison comme nous y invite Spinoza, on adopte inévitablement, me semble t-il, une position plus nuancé sans pour autant céder, et là je vous rejoins totalement, par faiblesse ou ignorance ( ce qui revient au même), à l’essentiel qui est que chacun puisse dans la concorde persévérer dans son être en accédant à son utile propre.

  4. Ping : Spinoza et le problème de l’Islam dans nos sociétés occidentales | Philosophie contre Superstition

  5. Ping : La philosophie de Spinoza ne suffit pas à protéger de la bêtise | L'horreur islamique

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s