Bovarysme, Imagination et Conatus (1)

« Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises les plus fortes; et il devenait à la fin si véritable, et accessible, qu’elle en palpitait émerveillée, sans pouvoir le nettement imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l’abondance de ses attributs. Il habitait la contrée bleuâtre où les échelles de soie se balancent à des balcons, sous le souffle des fleurs, dans la clarté de la lune. Elle le sentait près d’elle, il allait venir et l’enlever tout entière dans un baiser. Ensuite, elle retombait à plat, brisée; car ces élans d’amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches. »

Cet extrait de Madame Bovary montre à suffisance la « pathologie » dont est victime Emma et qui permet, par extension, d’interpréter toute l’œuvre et tous ses personnages : l’inadéquation entre la conception qu’elle s’est faite de la vie et les circonstances concrètes dont elle dépend. C’est ce décalage qui sera défini comme « bovarysme ».

Jules de Gaultier (1858-1942), même s’il n’est pas à proprement parler l’inventeur du terme « bovarysme », est celui qui lui a donné ses lettres de noblesse, et qui l’a défini primitivement comme suit : « faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est en tant qu’il est impuissant à réaliser cette conception différente qu’il se forme de lui-même ».  Dans un premier temps, en 1892, dans Le Bovarysme, la psychologie dans l’œuvre de Flaubert, Jules de Gaultier, insiste plutôt sur le caractère « pathologique » du bovarysme, et sur le fait que le destin tragique d’Emma Bovary s’explique essentiellement par le décalage trop important que la jeune femme a créé entre la réalité idéale qu’elle s’est inventée et sa réalité propre. Mais cette explication psychologique, Jules de Gaultier va l’étendre en un principe universel. Dès 1902, dans un nouvel ouvrage: Le Bovarysme, essai sur le pouvoir d’imaginer, il affirmera  qu’avant même d’être un principe « pathologique », le bovarysme est un principe essentiel à la vie et à son évolution et que cette idée est vraie aussi bien au niveau individuel, qu’au niveau social ou même qu’au niveau « métaphysique ». L’illusion est la base même de toute connaissance : connaître, c’est reconstruire pour un « moi » inaccessible un double d’une réalité qui lui restera toujours étrangère. Et c’est cette logique de reconstruction qui pousse les individus, mais aussi les nations, l’humanité, à sortir de l’immobilité pour aller perpétuellement de l’avant.

L’introduction du bovarysme comme explication psychologique du comportement d’Emma Bovary (et de la plupart des personnages de Flaubert) est éclairante et féconde. A l’origine, pour Jules de Gaultier,  ce terme n’est pas philosophique mais médical. Il correspond à un état d’insatisfaction affective et sociale, le plus souvent chez des jeunes femmes névrosées. Cela se traduit par une fuite dans l’imaginaire et le romanesque. Les personnes qui en sont atteintes, ont des ambitions vaines et démesurées.  Le bovarysme est mis en relation avec l’hystérie et la mythomanie. Il se manifeste aussi par de la vanité qui amène le sujet à se situer dans une position supérieure à sa condition réelle. Cette fierté peut alors conduire la personne concernée à se réaliser et à se surpasser ou au contraire, comme on le rencontre le plus souvent, elle peut s’avérer être, à l’image d’Emma Bovary, une éternelle insatisfaite vouée à l’échec. Flaubert épingle le bovarysme du monde bourgeois qu’il dépeint dans son roman. Il dénonce donc cette tendance qu’ont les hommes à n’agir que selon des idées préconçues qu’ils se font du monde et à se croire tels qu’ils voudraient être. Emma par l’adultère espère atteindre un monde romanesque qu’elle a découvert au fil de ses lectures mais elle retombe dans les platitudes de la vie conjugale. Sa vie est pitoyable, tiraillée entre un univers social froid, calculateur et les illusions dont elle se berce depuis l’enfance.

Pour René Dumesnil (1879-19767), critique littéraire, grand spécialiste de Flaubert, mais aussi psychiatre de formation, le bovarysme est « une illusion sur soi qui préside et accompagne l’illusion sur autrui et sur le monde ». Il y a échec lorsque les illusions se heurtent à la réalité, en rupture avec les rêves de la personne. Dumesnil écrit d’ailleurs ceci à propos d’Emma: « frigide, elle eût sans doute gagné la partie. Elle se fût nourrie d’abstraction. Sensuelle, elle la perd. Sa chair lui impose la recherche des jouissances concrètes. Elle se prend à tous les pièges du désir, du réel ». A l’inverse, la princesse de Clèves par exemple, qui se veut comme sublimée et exceptionnelle, sacrifie son bonheur à l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Dumesnil poursuit: « la coexistence chez Emma Bovary de l’imagination et de la sensualité, l’une la portant à rêver, l’autre à réaliser, c’est là sa fatalité ».

Le bovarysme ne se limite pas à déterminer le comportement du personnage inventé par Flaubert. La notion est rapidement devenue un principe constitutif des personnages littéraires. Fantasmer une autre vie, s’imaginer plus beau dans un monde plus beau, voilà en tout point ce dont rêve un don Quichotte ou plus tard un Julien Sorel. Ce qui rattache ces héros semble être leur curiosité pour la littérature. De Cervantès à Stendhal puis Flaubert, les personnages « bovaryques » puisent le fond de leur action dans leurs livres de chevet. Prenons l’exemple de Mathilde de la Mole dans Le Rouge et le noir, emblème d’un bovarysme poussé à l’extrême. Sa passion pour Julien Sorel n’est pas un pur sentiment amoureux mais plutôt une tentative pour coller au plus près des exemples littéraires de femmes passionnées. Elle lit Manon Lescaut, La Nouvelle Héloïse, Les lettres d’une religieuse portugaise et voit alors Julien comme une figure d’amant romantique. Elle reconnaît souvent avoir été emportée par son « imagination folle » dans son aventure avec Julien. Mais un geste héroïque de la part de son amant et elle retombe dans sa folie. Il suffit que Julien saisisse une vieille épée du Moyen Âge en faisant mine de la transpercer pour qu’elle retombe dans un bovarysme prématuré.

Mais cette approche psychologique, qui, comme à l’accoutumée pour cette science, s’est construite inductivement  (ici, à partir de l’observation  du comportement d’un personnage de roman), utilise un langage qui fait irrésistiblement penser à celui de Spinoza : imagination, imitation, illusions, délires, se croire tel qu’on voudrait être (« un empire dans un empire » !). En fait, le génie de Flaubert est de déployer invisiblement la mécanique passionnelle universelle qui est décrite dans le troisième livre de l’Ethique. Jules de Gaultier a observé un comportement et l’a nommé « bovarysme » mais n’a pas vu que ce comportement était une orientation passionnelle du conatus d’Emma : le bovarysme se déduit des propositions de l’Ethique et c’est ce qui explique sa fécondité, car  il se trouve ainsi muni transitivement de bases ontologiques et anthropologiques qui manquent ordinairement aux concepts psychologiques inductifs.

Nous établirons cette déduction dans un prochain article.

Cette déduction du bovarysme de propositions elles-mêmes adossées à une ontologie en en  fait une conséquence et  ruine de facto la prétention à en faire un principe essentiel de la vie et de son évolution. Cependant, son aspect « positif », comme pouvoir d’imaginer qui permet de se surpasser peut aussi se retrouver à partir de l’Ethique. Cet aspect sera aussi abordé dans ce prochain article.

Jean-Pierre Vandeuren

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