Bovarysme, Imagination et Conatus (2)

« Très exactement la psychologie rationnelle des passions, chez Spinoza, est une analyse rationnelle de l’enchaînement des images et par suite des conduites folles qu’elles entraînent. On pourrait presque dire que, pour Spinoza, la science rationnelle des passions n’est rien d’autre que l’analyse déductive de l’enchaînement des délires. » (Robert Misrahi)

 

Nous nous proposons de montrer ici : 1. Que le bovarysme, considéré comme explication psychologique de certains comportements, en particulier celui de nombreux personnages littéraires, peut être interprété comme un désir exprimant le Conatus à partir d’une imagination délirante et 2. Que, considéré comme logique de reconstruction poussant les individus, les sociétés et même l’humanité, à sortir de l’immobilisme pour aller de l’avant, n’est à nouveau qu’un désir exprimant le Conatus à partir de l’imagination créatrice de fictions-modèles. En d’autres mots : le bovarysme, sous les deux aspects considérés successivement par Jules de Gaultier, comme notion médicale et comme notion philosophique, n’est rien d’autre qu’un désir exprimant le Conatus à partir de l’imagination, soit tournée vers l’illusion, soit orientée vers la création (voir notre article « L’imagination selon Spinoza : un véritable Janus »).

Dès le Traité de la Réforme de l’Entendement, Spinoza insistait sur l’importance fondamentale de partir d’une bonne définition :

« Ainsi le véritable moyen d’inventer, c’est de former ses pensées en partant d’une définition donnée, ce qui réussira d’autant mieux et d’autant plus facilement qu’une chose aura été mieux définie » (paragraphe 94).

Partons donc de la définition du bovarysme donnée par Jules de Gaultier : « faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est en tant qu’il est impuissant à réaliser cette conception différente qu’il se forme de lui-même ».

Remarquons d’emblée l’incohérence apparente de cette définition. De fait, le bovarysme étant une faculté est donc un pouvoir de faire un certain genre d’action (ici de se concevoir autrement que l’on est). C’est donc une puissance, mais aussi … une impuissance ! Cette incohérence interne apparente à la définition est sans doute à l’origine du fait que la plupart des commentateurs du bovarysme n’en utilise que la première partie : « faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est ». Cependant la locution « en tant que » indique que l’auteur entend se limiter à l’homme qui se trouve impuissant à réaliser la conception envisagée. Il se place dons d’emblée dans la situation constatée d’échec et la première partie de sa définition en énonce la cause. René Dumesnil (voir notre précédent article) l’a bien décrit, puisque, pour lui le bovarysme est « une illusion sur soi qui préside et accompagne l’illusion sur autrui et sur le monde » et  il y a échec lorsque les illusions se heurtent à la réalité, en rupture avec les rêves de la personne. Quoiqu’il en soit, la définition de Jules de Gaultier est lourde, alambiquée, difficile d’utilisation, notamment lorsqu’il s’agira d’expliquer, en l’utilisant comme principe, que, dans certains cas, l’homme parvient à se dépasser et à réaliser cette « conception différente de lui-même ».

Mais tout s’éclaire si l’on se place au sein de la théorie spinoziste des passions.

Remarquons d’abord que, comme « concevoir », n’est rien d’autre que « former dans son esprit, créer par l’imagination », la «faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est » n’est autre que la faculté d’imaginer, c’est-à-dire de considérer les choses comme présentes.

Ensuite, rappelons que, pour Spinoza, le Conatus, l’effort pour persévérer dans son être, que nous pourrions nommer, en un vocabulaire plus moderne, dynamique existentielle, est l’essence même de l’homme et que les passions primaires, à partir desquelles se construisent toutes les autres sont la joie, la tristesse et le désir. Cependant, l’ordre dans lequel se créent ces sentiments est important. Jeté dans l’existence, l’homme va rencontrer des choses extérieures qui vont provoquer en lui soit une augmentation de sa puissance d’être ou d’agir, c’est-à-dire de la joie, soit une diminution de cette puissance, c’est-à-dire de la tristesse. Par après, l’imagination de ces choses, c’est-à-dire la considération de ces choses comme présentes, va réactualiser cette joie ou cette tristesse, cette fois accompagnée de l’idée de ces choses, c’est-à-dire que l’homme va éprouver de l’amour ou de la haine pour elles, l’amour étant défini comme la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure, la haine comme la tristesse accompagnée de cette idée.  Dès lors, il va aussi éprouver le désir, soit de s’en rapprocher ou de se les approprier, en cas d’amour, soit de s’en éloigner ou de les détruire, en cas de haine.

Appliquons cet enchaînement à Emma Bovary.

Deux choses extérieures ont provoqué la joie d’Emma durant son enfance : son éducation chez les bonnes sœurs en compagnie de jeunes filles de la haute société et, surtout, ses nombreuses lectures romantiques :

« Lorsqu’elle eut treize ans, son père l’amena lui-même à la ville, pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l’histoire de mademoiselle de la Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par l’égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et les pompes de la Cour. »

« Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. […] Souvent les pensionnaires s’échappaient de l’étude pour l’aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes du siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman, qu’elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers nacelles au clair de lune rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s’éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l’endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d’Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur l’immensité ténébreuse de l’histoire, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l’ombre et sans aucun rapport entre eux, Saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté. »

« A la classe de musique, dans les romances qu’elle chantait, il n’était question que de petits anges aux ailes d’or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l’attirante fantasmagorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les keepsakes qu’elles avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c’était une affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces. Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C’était derrière la balustrade d’un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d’étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l’attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D’autres, rêvant sur des sofas près d’un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d’un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d’une cage gothique, ou, souriant la tête sur l’épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l’horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; le tout encadré d’une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l’eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d’acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent. »

Plus tard, son invitation au bal donné par des nobles dans leur château de Vaubyessard, va réanimer ces causes extérieures, les rappeler comme présentes, les faire aimer et enfin désirer leur réalisation, mais sans leur en donner les moyens réels. Emma n’a pas les moyens matériels de correspondre à ses rêves de richesse ; elle s’enfoncera dès lors inexorablement dans l’endettement. Elle n’a pas non plus les moyens psychologiques pour réaliser ses grandes passions ; elle n’a que des sentiments d’emprunt, artificiels. D’où ses dérives sentimentales.

Placé ainsi au sein de la théorie spinoziste des passions, le bovarysme apparaît simplement comme le désir de coïncider avec un modèle imaginé.

Par ailleurs, nous avons montré dans notre article L’imagination selon Spinoza : un véritable Janus que l’imagination peut déboucher sur l’illusion ou sur la création, selon le rapport que l’individu établit entre l’ordre des images et celui des causes réelles.

Emma a complètement déconnecté ses images de richesse et d’amours de ses conditions réelles d’existence. Elle se voulait un « empire dans un empire ». D’où son délire et sa dérive tragique jusqu’à son suicide, qui est bien une victoire des causes extérieures sur sa nature propre.

 

Mais Il arrive aussi que ce désir de coïncider avec un modèle imaginé, le bovarysme, puisque c’est de lui qu’il s’agit, réussisse et qu’un homme, qui veut très fermement réaliser un rêve, pour lequel il semblait ne pas être fait, y arrive cependant. C’est un bovarysme de ce genre que M. Jules de Gaultier a cru découvrir dans les Goncourt. En se basant sur les aveux même de leur Journal, il les montre n’acquérant le style que par un labeur terrible, par des séances de travail qui les couchaient épuisés comme des manœuvres qui ont abusé de leur force. Evidemment, s’ils étaient doués d’une des qualités indispensables à l’écrivain, la faculté de voir, d’observer la vie, ils ne possédaient qu’à un degré bien moindre l’autre don indispensable, le style spontané. « A mon sentiment, écrit Edmond de Goncourt, mon frère est mort du travail et surtout de l’élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase ».  D’autres pages du même Journal nous montrent les deux frères, dans une sorte de folie du style, « chercher l’insomnie pour avoir la bonne fortune des fièvres de la nuit » ou bien « tendre à les rompre, sur une concentration unique, toutes les cordes de leur cerveau ». Si l’on admet que l’on reconnaît le travail normal, légitime, à ceci : qu’il est exécuté joyeusement et sans fatigue, alors l’apparition de la fatigue est le signe que la mesure est comble, et que l’on n’est pas fait pour celui-ci. Mais les frères Goncourt ont su se donner les moyens d’adapter leur rêve à la réalité, c’est-à-dire de le réaliser.

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour Bovarysme, Imagination et Conatus (2)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Vos articles sur le bovarysme m’ont fait penser à cette extraordinaire nouvelle du grand humoriste américain James Thurber : « La vie secrète de Walter Mitty ».
    Après avoir déposé son épouse devant le coiffeur, laissé la voiture dans un parking, acheté des caoutchoucs (« Et n’oublie pas d’aller chercher ces caoutchoucs pendant que l’on me coiffe, dit-elle. Je n’ai pas besoin de caoutchoucs, dit Mitty d’un air sombre »), acheté des biscuits pour chiens, il a retrouvé son épouse dans un hall d’hôtel.
    Mais pendant tout ce temps, il a imaginé successivement qu’il était :
    – le capitaine d’un navire qui brave une énorme tempête
    – une sommité médicale
    – le plus grand tireur du monde
    – un pilote de chasse pendant la dernière guerre
    Il attend maintenant devant une pharmacie où est entrée son épouse, pour deux minutes a-t-elle dit. Il a allumé une cigarette et regarde le peloton d’exécution : « Droit et immobile, fier et hautain, Walter Mitty, l’Invaincu, énigmatique jusqu’à la mort, fit face au peloton qui le mettait en joue »
    Pourquoi pas si, « pendant qu’il imagine avoir en sa présence des choses non existantes, en même temps [il sait] qu’en vérité ces choses n’existent pas ». Dans ce cas : « il est sûr qu’il attribuerait cette puissance d’imaginer à une vertu et non à un vice de sa nature » (Éthique II 17 scolie)
    Si Walter Mitty a le sens de l’humour, il sait, bien évidemment, « qu’en vérité ces choses n’existent pas » et l’on pourrait dire de Madame Bovary qu’il lui a manqué le sens de l’humour qui lui aurait permis de prendre de la distance par rapport à ses imaginations.
    Après tout, ne peut-on pas voir Spinoza comme quelqu’un qui a dédramatisé la situation humaine et nous a donné des moyens de la considérer avec humour ?
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

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