Comment « voir le meilleur et l’approuver sans faire le pire » ? (1)

Préliminaires

L’éthique, en général, peut être définie comme la recherche du bien par un raisonnement conscient. Cette définition insiste sur son caractère théorique : il s’agit de « voir le meilleur et de l’approuver ». Effectivement, « rien n’étant plus pratique qu’une bonne théorie » (Poincaré), cette démarche est nécessaire pour adopter une vision du monde cohérente à laquelle se référer dans son existence et  pouvoir y avancer d’un pas plus assuré. Il faut aussi être en mesure d’appliquer concrètement la théorie développée pour, cette fois, éviter de « faire le pire ». C’est tout l’éternel problème de « l’acrasie », la faiblesse de la volonté, qui est exprimé dans ce célèbre vers d’Ovide : « Je vois le meilleur et je l’approuve et pourtant je fais le pire », repris à deux endroits par Spinoza dans la quatrième partie de l’Ethique (dans sa préface et dans le scolie de sa proposition 17).

C’est en effet dans cette quatrième partie, après avoir développé dans les parties précédentes les cadres théoriques que sont l’ontologie, l’anthropologie et la psychologie, que Spinoza étudie le problème existentiel pratique de l’homme, à savoir sa servitude vis-à-vis de ses passions, son acrasie. Cette quatrième partie est constituée de deux sous-parties : la première, jusque la proposition 17, examine les causes de cette servitude (pourquoi «fais-je le pire » ?), tandis que la seconde, allant de la proposition 19 à la proposition 73 est dévolue à la recherche de l’utile et du nuisible à l’homme du point de vue de son essence (« voir le meilleur et l’approuver »), l’appendice résumant, en 32 « chapitres », les découvertes de cette seconde sous-partie sous forme de « préceptes rationnels ». Ces derniers exposent donc « la connaissance vraie du bon et du mauvais » pour l’homme.

Mais à quoi bon cette connaissance « livresque » ? La proposition 14 de cette même partie n’affirme-t-elle pas :

«La connaissance vraie du bon et du mauvais, ne peut, en tant que vraie, contrarier aucun sentiment » ?

Spinoza en est évidemment conscient. D’ailleurs, le scolie de la proposition 17, qui commente les propositions 14 à 17, en plus de citer le vers d’Ovide, y ajoute l’aphorisme de L’Eccliaste qui accroît sa science, accroît sa douleur ». Cette autre formulation de l’acrasie pose dans toute sa nudité le risque encouru par l’entreprise même de l’Ethique : exposer un savoir (« voir le meilleur et l’approuver ») et courir le risque de faire souffrir l’homme d’autant plus qu’il serait incapable de l’appliquer (« faire le pire »). A quoi servirait à l’homme la connaissance du « souverain bien » dévoilée par l’Ethique si elle ne lui fournissait pas aussi les moyens d’y accéder, sinon à le faire souffrir encore plus du fait de lui avoir rendu cette inaccessibilité consciente ?

Si l’Ethique s’était arrêtée à la quatrième partie, elle serait restée un exposé de la conscience de la servitude humaine et aurait manqué de nous en libérer. Heureusement, une véritable pratique de cette libération, de la possibilité de « voir le meilleur et l’approuver » et, à tout le moins, d’éviter de « faire le pire », mais aussi de « faire ce meilleur », est fournie dans la cinquième partie. Celle-ci, encore une fois, se subdivise en deux sous-parties : la première, qui expose cette pratique dans la durée va jusqu’au scolie de la proposition 20, qui la reprend en la résumant, et la seconde, qui court de là  jusque la fin, et qui adopte « le point de vue de l’éternité » dans cette pratique.

Cet article et le suivant sont un développement de la pratique proposée par le scolie de la proposition 20 de Ethique V.

Pratique du scolie de la proposition 20 de la cinquième partie de l’Ethique

Rappelons d’abord qu’une passion est une affection du corps et, en même temps, l’idée confuse de cette affection.

Ensuite remémorons-nous comment s’enchaînent causes extérieures et passions (voir notre article précédent) : jeté dans l’existence, l’homme va rencontrer des choses extérieures qui vont provoquer en lui, soit une augmentation de sa puissance d’être ou d’agir, c’est-à-dire de la joie, soit une diminution de cette puissance, c’est-à-dire de la tristesse. Par après, l’imagination de ces choses, c’est-à-dire la considération de ces choses comme présentes, va réactualiser cette joie ou cette tristesse, cette fois accompagnée de l’idée de ces choses, c’est-à-dire que l’homme va éprouver de l’amour ou de la haine pour elles, l’amour étant défini comme la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure, la haine comme la tristesse accompagnée de cette idée.  Dès lors, il va aussi éprouver le désir, soit de s’en rapprocher ou de se les approprier, en cas d’amour, soit de s’en éloigner ou de les détruire, en cas de haine.

Schématiquement, par exemple dans le cas d’une offense que nous estimons subir suite à un acte ou une parole :

Rencontre avec cet acte ou cette parole → tristesse accompagnée de la chose offensante → haine envers cette chose → colère, désir de vengeance, … (*)

La tristesse, en particulier la haine, en tant que diminution de puissance est toujours nuisible pour nous («La joie n’est pas directement mauvaise, mais bonne ; la tristesse, au contraire, est directement mauvaise » (Eth IV, Prop. 41)) et nous devons donc essayer de la combattre. Ou plutôt, du fait que nous n’avons aucune prise sur des rencontres qui peuvent toujours être fortuites et engendrer automatiquement des affects passifs qui, eux nous pousseront vers des désirs passifs, ce sont ces derniers qu’il nous faut apprendre à contrer.  Comment y parvenir, sachant (Eth IV, Prop. 14) que « la connaissance vraie du bon et du mauvais ne peut, en tant que vraie, contrarier aucun sentiment » … mais (suite de cette proposition),  « elle ne le peut qu’en tant qu’elle est considérée comme un sentiment » ? Comme, par ailleurs (Eth IV, Prop. 27) « Nous ne savons avec certitude rien qui soit bon ou mauvais, sinon ce qui conduit réellement à comprendre, ou ce qui peut empêcher que nous comprenions », on voit se dessiner, dans les grandes lignes, une stratégie : il nous faudra partir de la connaissance vraie du bon et du mauvais, comme enseignée dans la quatrième partie de l’Ethique et résumée dans son appendice, et lui conférer suffisamment de force affective pour lui permettre d’entrer en concurrence avec les passions. C’est tout l’objectif des vingt premières propositions de la cinquième partie de l’Ethique, condensées en cinq «remèdes aux sentiments, autrement dit tout ce que l’esprit, considéré en soi seul, peut contre les sentiments » dans le scolie de la proposition 20.

« La puissance de l’esprit sur les sentiments consiste donc :

1° Dans la connaissance même des sentiments … »

Qu’est-ce que « connaître » un sentiment ? Ce dernier est constitué d’une affection de notre corps due à la rencontre avec une cause extérieure, comme par exemple, la vue d’une caricature susceptible d’offenser certaines de nos convictions (pensons à l’offense subie par certains musulmans à la vue de caricatures représentant Allah parues dans un journal danois), en même temps qu’une idée confuse que l’esprit se forme de cette affection. Connaître un sentiment consiste à transformer cette idée confuse en idée adéquate, une idée claire et distincte comprenant les idées qui l’ont engendrée. Cette connaissance est, pour Spinoza, le remède le plus important :

« C’est donc à cela surtout que nous devons apporter nos soins, à connaître chaque sentiment, autant qu’il est possible, clairement et distinctement, afin que l’esprit soit déterminé par le sentiment à penser à ce qu’il perçoit clairement et distinctement et en quoi il trouve pleine satisfaction » (Proposition 4, scolie).

Lorsqu’un sentiment naît par suite de la rencontre avec une cause extérieure, l’esprit doit immédiatement se porter vers l’idée confuse de l’affection corporelle provoquée par cette cause et, dans la mesure du possible, l’éclairer par la recherche de ses causes car :

« Un sentiment qui est une passion cesse d’être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte » (proposition 3).

Si nous parvenons à avoir une idée adéquate de l’affection corporelle provoquée par une cause extérieure, la tristesse, qui est une passion, est donc aussitôt détruite, de même que la haine et que le désir de destruction qui en est né.

Revenons à Emma Bovary. Après son mariage, elle éprouve une certaine haine et un désir de rejet de son mari :

« … Puis ses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu’elle fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se répétait :

 – Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?

Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu’elle ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu’ils étaient sans doute, ceux qu’avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. »

L’idée confuse, tout en négation, qu’elle se fait de Charles provient de la comparaison qu’elle s’en fait avec les hommes idéaux dépeints dans ses lectures romantiques. Là se trouve l’idée adéquate de sa perception de son mari. Si Emma atteignait cette connaissance, automatiquement sa tristesse et son rejet de Charles disparaîtraient.

Mais cette connaissance adéquate peut être très difficile d’accès. Considérons par exemple nos amis de confession musulmane offusqués par la caricature représentant Allah. Quelle est la cause de l’idée qui accompagne la représentation d’Allah ? Elle provient du commandement du dogme religieux coranique selon lequel il est interdit de représenter Dieu. Mais pourquoi la violation de cet interdit les plonge-t-il dans une telle indignation alors que des transgressions d’autres interdits, comme des meurtres commis un peu partout dans le monde, les touchent beaucoup moins, si pas du tout ? … On le voit :  la recherche d’une perception claire et distincte peut se révéler extrêmement difficile, si pas impossible, surtout si elle se heurte à des refoulements puissants («… ce que nous imaginons conduire à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire » (troisième partie, proposition 28)) ou si elle concerne des vérités considérées intangibles comme les celles que l’on croît révélées par une divinité. C’est pourquoi le cinquième remède, reprenant le scolie de la proposition 10, proposera une « droite méthode de vivre, aussi longtemps que nous n’avons pas une connaissance parfaite de nos sentiments ». Nous y reviendrons.

2°Dans le fait que l’esprit sépare les sentiments de la cause extérieure que nous imaginons confusément :

En effet, l’amour ou la haine sont constitués d’une joie ou d’une tristesse qu’accompagne l’imagination d’une cause extérieure. Si nous isolons la cause extérieure, le sentiment d’amour ou de haine envers cette cause  est automatiquement détruit, ne laissant qu’une joie ou une tristesse sans objet, ce qui permet de détourner, en cas de haine, le désir de destruction de la cause.

Par exemple, l’amour qu’Emma Bovary croit éprouver pour Léon  n’a rien à voir avec la personne même de celui-ci, mais est engendré par ses idéalisations romantiques. Elle le voit « grand, beau, suave », mais cela n’est qu’imagination. Réalisant cela, il lui serait facile de séparer son sentiment de joie de la cause extérieure qu’est Léon et donc de contrer cet amour qu’elle s’imagine éprouver.

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour Comment « voir le meilleur et l’approuver sans faire le pire » ? (1)

  1. nobias dit :

    Je suis éducateur auprès de mineurs délinquants et je vérifie chaque jour que les discours moralisateurs en eux-mêmes n’ont pas la moindre prise durable.
    Spinoza que j’étudie depuis peu a vu juste en partant de l’essence de l’homme en tant que désir donc en tant que réalité affective, les implications éducatives que je perçoit à peine, doivent être considérables.

    merci pour ce sujet

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