Comment « voir le meilleur et l’approuver sans faire le pire » ? (2)

Dans l’article précédent, nous avons vu que la connaissance claire et précise des sentiments est, pour Spinoza, le remède idéal aux passions. Cependant, cette connaissance est rarement réalisable, du moins dans sa totalité, car la formation des idées adéquates de la nécessité des choses est extrêmement difficile pour l’esprit fini d’un être humain.

Prenons l’exemple de la crainte, cette « tristesse inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît dans une certaine mesure douteuse ». Les peuplades primitives étaient terrorisées à l’idée d’une éclipse solaire. Pour avoir une connaissance parfaite de ce sentiment de crainte et donc pouvoir s’en délivrer,  les hommes de cette époque auraient dû être capables de se former deux types d’idées adéquates : celle donnant les véritables causes de l’éclipse (passage de la lune entre la terre et le soleil, et non une quelconque intervention divine) et celles de l’idée confuse de leur perception de ce phénomène (convictions religieuses inculquées par les prêtres de leur communauté pour asseoir leur domination au moyen de pseudo explications). On le voit, la formation de ces idées adéquates relèvait de l’impossible pour ces hommes.

Autre exemple : revenons à Emma Bovary qui regagne le domicile conjugal après son entrevue avec son premier amant, Rodolphe, durant laquelle ils ont décidé de fuir ensemble. Pleine d’espoir, cette « joie inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît dans une certaine mesure douteuse », elle y attend la venue de Rodolphe. L’espoir est une joie passive, toujours accompagnée d’ailleurs de la crainte de sa non réalisation (« Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir » (explication de la définition 13 des sentiments)), qui, de ce fait, doit être contrée, autant que faire se peut. Pour s’en délivrer, Emma aurait aussi dû se former deux types d’idées adéquates : celle des véritables sentiments de son amant et celle des siens. Double impossibilité pour elle aussi.

C’est pourquoi le cinquième remède du scolie de la proposition 20, reprenant le scolie de la proposition 10, propose une « droite méthode de vivre, aussi longtemps que nous n’avons pas une connaissance parfaite de nos sentiments ». Nous allons la détailler en reportant l’ les troisième et quatrième remèdes qui interviendront par après, en renforcement du cinquième.

5° Dans l’ordre dans lequel l’esprit peut ordonner ses sentiments et les enchaîner entre eux :

Référence est ici faite à la proposition 10 :

« Aussi longtemps que nous ne sommes pas dominés par des sentiments qui sont contraires à notre nature, nous avons le pouvoir d’ordonner et d’enchaîner les affections du corps suivant un ordre conforme à l’entendement ».

Nous supposerons d’abord que l’hypothèse de cette proposition est satisfaite, c’est-à-dire que l’esprit n’est pas empêché de comprendre, les sentiments contraires à notre nature étant ceux qui nous empêchent de comprendre (partie IV, proposition 27). Nous y reviendrons plus tard.

Notre vie affective s’ordonne tout d’abord « selon l’ordre commun de la nature », c’est-à-dire selon l’ordre des rencontres de notre corps avec les corps extérieurs, selon le schéma général :

Rencontre avec une chose extérieure → joie passive ou tristesse + idée confuse de la chose extérieure → amour ou haine envers cette chose → désir (passif) de s’en rapprocher ou de s’en éloigner ou la détruire

Cet enchaînement est nécessaire : la rencontre avec la chose extérieure, comme par exemple, la vue, par un musulman, d’une représentation d’Allah, conduira inéluctablement de la haine vers la colère et le désir de vengeance et de destruction.

Le lecteur de l’Ethique dispose de préceptes rationnels résumés dans les 32 chapitres de l’appendice de la quatrième partie, préceptes qu’il peut lui-même compléter si nécessaire. Le précepte majeur est celui qui enseigne qu’il faut tout faire pour favoriser la concorde entre les hommes et notamment qu’il n’y a que l’amour et le désir actif qu’il peut engendrer, la Générosité («le Désir par lequel chacun s’efforce, d’après le seul commandement de la Raison, d’aider les autres hommes et de se lier avec eux d’amitié ») qui en sont capables. De ce fait, il faudrait toujours répondre à la haine par ces deux sentiments, tout en faisant preuve de Fermeté d’âme (« le Désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être d’après le seul commandement de la Raison »). Fermeté d’âme et Générosité sont les deux affects actifs selon Spinoza. Ainsi, nos amis musulmans, offensés par une caricature d’Allah, n’auront pas de difficulté de conforter ce précepte rationnel par la lecture du Coran qui recommande sans nul doute la diffusion de l’amour entre les tous les hommes.

Mais nous avons déjà souligné que ces préceptes rationnels, en tant que connaissance vraie du bon et du mauvais, n’ont aucune force en eux-mêmes. Ils restent abstraits, détachés des forces affectives en présence ; leur universalité en est leur faiblesse. La capacité de la Générosité à diminuer la haine  relève d’un futur contingent ou au mieux possible, lequel peut être facilement occulté par la présence de la haine. Comment appliquer les préceptes de la Raison aux cas particuliers de l’existence ?

La proposition du cinquième remède est d’utiliser la force associative de la mémoire pour joindre « l’image qui accompagne la tristesse à l’imagination de ce principe », selon lequel « la haine doit être vaincue par l’amour et la Générosité ». L’idée imaginative de la chose extérieure qui accompagne la tristesse pour former la haine serait donc liée à celle de ce principe, si bien que ce dernier ne manquerait jamais d’apparaître en même temps que cette idée. Le mécanisme de la mémoire permet, dès lors que les idées imaginatives néfastes et du principe ont été perçues simultanément, de se souvenir du principe, de le considérer comme présent, sitôt que ces idées sont activées en présence de la chose extérieure.

Schématiquement, la série affective originale, issue de « l’ordre commun de la nature », se voit déviée au niveau de l’image de la chose extérieure en une nouvelle série affective dictée par le précepte rationnel et qui court-circuite la haine et les désirs passifs de colère, de vengeance et de destruction qu’elle génère :

Rencontre avec une chose extérieure → tristesse + image de cette chose → haine de cette chose → ..

Imagination du principe         ↓

                                                                                                     Amour               → Générosité

Néanmoins cette série affective n’abolira pas totalement la précédente, la haine ne naîtra pas moins de la rencontre avec la chose extérieure, mais « occupera une très petite partie de l’imagination et sera facilement surmontée ». De même si « la colère qui naît habituellement des offenses les plus graves, n’est pas surmontée aussi aisément, elle le sera cependant bien que non sans fluctuation de l’âme ».

Les méditations répétées permettent seulement de diminuer « l’espace de temps » pendant lequel se maintiendra la fluctuation opposant les deux affects. Il est donc bien question d’un enchaînement d’affects, au sens où la haine que l’on éprouve devra être liée à l’amour et à la Générosité, au lieu de laisser libre cours au désir de vengeance, de même que la crainte ou l’audace aveugle devront être associées à la Fermeté d’âme pour leur opposer le combat ou la fuite opportune. Dès lors qu’un affect passif est enchaîné par un précepte rationnel à une série d’affects capable de le réduire, il sera plus facile de le dominer s’il se forme de nouveau. Il est donc possible d’intégrer une idée inadéquate à un ordre rationnel.

 

Etant donné qu’un précepte de la raison devient la règle de liaison des images, l’imagination et la mémoire cessent d’être des puissances passives pour se transformer en puissances actives.  L’imagination n’enchaîne plus ses idées selon l’ordre contingent de succession des affections du corps mais suivant un ordre construit par une méditation, qui cherche à affranchir l’imagination de sa passivité. Dans cette perspective la puissance imaginative de présentification n’est plus l’agent de notre asservissement aux choses extérieures, mais permet de maîtriser des « affects mauvais », comme la haine ou la crainte, en intensifiant la présence du précepte rationnel capable de les vaincre. Les idées imaginatives s’enchaînent dans un ordre valable pour l’entendement, l’image de la chose extérieure cause de tristesse ravive celle de l’amour.

Agir sous la conduite de la raison c’est être toujours prêt à suivre des préceptes rationnels selon les circonstances. C’est par des méditations répétées que l’on peut se forger des préceptes rationnels toujours à disposition, de manière que « ayant vu le meilleur je n’accomplisse pas le pire ». L’action sous la conduite de la raison commence avec l’effort de l’imagination en vue d’affirmer la présence de préceptes rationnels au sein des idées des affections du corps.

Les préceptes généraux de recherche de concorde, de combat de la haine par l’amour et la Générosité et d’utilisation de la Fermeté d’âme contre la crainte et l’audace, doivent être accompagnés dans chaque cas particulier par la recherche de ce qu’il y a de bon pour nous dans chaque chose rencontrée :

« Mais il faut remarquer qu’en ordonnant nos pensées et nos images, nous devons toujours faire attention à ce qu’il y a de bon dans chaque chose, afin d’être toujours déterminés à agir par un sentiment de joie » (Proposition 10, scolie).

Ainsi, par exemple, même si Charles Bovary ne correspondait pas aux images du mari idéal que Emma s’était forgée au cours de ses lectures romantiques, il était pourtant un homme gentil, adorant son épouse et très fier d’elle, entre autres qualités. La considération de ces qualités non négligeables, alliée à la nécessité de son mariage, aurait pu orienter l’imagination de Emma vers une conduite plus respectueuse de son époux et le choix éventuel d’une vie douce même si peu exaltante.

Il nous reste à encore à voir comment renforcer la puissance de la série affective créée et ordonnée suivant les préceptes rationnels face aux forces des passions de la série originale …
Jean-Pierre Vandeuren

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4 commentaires pour Comment « voir le meilleur et l’approuver sans faire le pire » ? (2)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Je signale à vos lecteurs l’excellent livre de Pascal Séverac : Spinoza. Union et désunion (Vrin 2011). En rapport avec les articles que vous publiez en ce moment, je note que l’auteur souligne l’importance exceptionnelle des quatre premières propositions de la partie V de l’Éthique et écrit (p. 244) :
    « Les quatre premières propositions de la partie V, en vérité, ne peuvent être véritablement comprises que si elles sont relues à l’envers : ces propositions énoncent en effet les grands principes de la libération affective, mais la mise en œuvre de chacun d’eux n’est compréhensible que par la compréhension et l’application du principe suivant ».
    1) Il faut donc commencer par la proposition 4 qui nous dit que nous pouvons toujours former quelque concept clair et distinct d’une affection du corps, et ceci, à travers les lois ou propriétés communes des corps.
    2) Ce travail sur les affections du corps, c’est-à-dire sur l’objet de l’idée qu’est l’esprit, éclaire la proposition 3 où il est question de former un concept clair et distinct d’un affect, c’est-à-dire précisément de concevoir adéquatement les affections du corps.
    3) A rebours, la proposition 3 permet de comprendre la proposition 2 et l’auteur écrit :
    « A la simple lecture de la proposition 2, on pouvait demeurer perplexe : par quel miracle est-il possible de disjoindre une émotion de l’âme de la pensée d’une cause extérieure ? La proposition 3 nous éclaire : seule la force de l’entendement peut accomplir une telle déconnection, puisqu’en formant des idées de plus en plus adéquates de nos passions, autrement dit en rattachant nos émotions aux idées des causes qui les produisent (voici ces « autres pensées » dont parle la proposition 2), nous parvenons à convertir ces passions en actions (proposition 3), c’est-à-dire à les détacher des idées imaginaires de causes extérieures (proposition 2). »
    4) Pascal Sévérac poursuit :
    « Et ce travail intellectuel sur les idées de nos affects, qui de passions les transforme en actions, donne tout son sens à la première proposition (dont les effets seront analysés dans les propositions 10 à 14) : ce nouvel enchaînement de nos idées, dans l’esprit, s’accompagne d’un nouvel enchaînement de nos images, dans le corps (proposition 1) – autrement dit, en réorganisant psychiquement nos pensées, simultanément « nous avons le pouvoir d’ordonner et d’enchaîner les affections du corps dans un ordre pour l’intellect » (proposition 10). »
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,

      Merci pour vos commentaires stimulants.
      Je n’avais pas réfléchi à cette façon de regarder les quatre premières propositions de Eth V. Pour moi, la première me semblait un corollaire de la proposition 7 de Eth II, appelée à n’intervenir que dans la proposition 10, tandis que la proposition 4 m’apparaissait effectivement comme la plus importante. Je conserve les mêmes opinions, mais je me suis demandé pourquoi l’on pouvait se permettre la lecture à l’envers suggérée par Pascal Séverac.
      Il y deux raisons à cela. D’abord, les quatre propositions sont, dans la présentation de l’Ethique, chacune logiquement indépendante de celles qui la précèdent; aucune n’intervient dans la preuve d’une de ses suivantes. Spinoza aurait pu les présenter dans n’importe quel ordre. Mais la véritable raison pour laquelle on peut en effectuer la lecture en sens inverse (la 4, puis la 3, puis la 2) est que les propositions 3 et 2 peuvent se déduire de la 4, de façon assez triviale d’ailleurs. En effet, rappelant qu’un affect passionnel est à la fois une affection du corps et une idée confuse de cette affection, comme la proposition 4 prouve que l’homme peut rendre claire et distincte cette idée confuse, il suit immédiatement que cette passion devient dès lors une action, ce qu’affirme la proposition 3. La proposition 2 n’est que la proposition 3 appliquée au cas particulier des passions que sont l’amour et la haine, les « autres pensées » étant, comme vous le soulignez, les idées claires et précises (adéquates) obtenues.
      Par ailleurs, la proposition 1 n’intervient qu’une fois plus tard, dans la démonstration de la proposition 10.
      Une question légitime qui se pose est de connaître la raison pour laquelle Spinoza a choisi cette présentation (1-2-3-4), plutôt qu’une présentation où serait apparue la déduction 4-3-2. Une bonne explication me semble être fournie par A. Matheron dans « Individu et communauté chez Spinoza » où il dévoile une structure en arbres quasi-séfirotiques sous-jacente aux trois dernières parties de l’Ethique. Je ne puis hélas pas justifier ce point de vue ici car il faudrait pouvoir afficher ces structures, ce que je suis incapable de faire.

      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Je vous remercie pour vos intéressantes suggestions et aimerais prolonger l’analyse.
    Partir de la proposition 4, pour remonter à la 3 puis à la 2, c’est « partir du corps ». Je note au passage que, dans cette proposition 4, Spinoza ne dit pas que nous pouvons former un concept clair et distinct d’une affection du corps mais quelque concept clair et distinct : le travail sur les affections du corps sera donc progressif.
    Pourquoi partir du corps ? Il me semble que c’est parce que les notions (ou propriétés) communes qui sont le socle de la connaissance adéquate du deuxième genre ont été introduites par Spinoza dans les propositions 38 et 39 de la partie II en référence au corps exclusivement.
    Je trouve d’ailleurs cela étonnant. Dans le libellé de la proposition 38, Spinoza parle des choses qui sont communes à tout mais, surprise, dans la démonstration et le corollaire, il ne parle, de façon restrictive, que des choses communes aux corps. Quant à la proposition 39, le contenu, la démonstration et le corollaire ne concernent que les corps. Bien entendu, à tout corps correspond une idée de ce corps mais il reste que Spinoza a privilégié le corps pour introduire la connaissance adéquate.
    Je m’interroge donc sur la pratique concrète de libération de la servitude des affects qui débute dès les premières propositions de la partie V. En effet, il n’est peut-être pas indifférent de partir de la 2 vers la 4 ou inversement. Encore faudrait-il comprendre clairement ce que signifie « Partir du corps » (et non de l’esprit).
    Merci pour tout éclaircissement.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,
      Pour Spinoza, la première des connaissances est imaginative car « L’esprit humain ne perçoit de corps extérieurs comme existant en acte que par les idées des affections du corps » (Eth II, 26) et « L’esprit humain ne se connaît lui-même qu’en tant qu’il perçoit les idées des affections du corps » (Eth II, 23). Exister, c’est d’abord imaginer. Il faut donc bien partir du corps et de ses affections pour élaborer les théories de la connaissance. En particulier, la connaissance du deuxième genre, qui procède des notions communes, du fait que ces dernières concernent d’abord les corps (« Tous les corps s’accordent en certaines choses » (Eth II, Lemme 2)), est en premier lieu connaissance de ceux-ci. Il est donc tout-à-fait normal que les propositions 38 et 39 que vous citez n’utilisent que les corps dans leur preuve.
      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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