Comment « voir le meilleur et l’approuver sans faire le pire » ? (3)

Nous avons vu que le cinquième remède aux affects passifs, tant que l’esprit n’est pas contrarié dans sa capacité de compréhension, consiste à utiliser imagination et mémoire pour créer une série affective guidée par les préceptes rationnels et donc génératrice de joie et de désir actifs afin de court-circuiter les affects passifs, en général les haines, et les désirs mauvais qui en découlent et ce grâce à des méditations répétées. Cette nouvelle série affective se crée en associant les images des choses rencontrées, sources de tristesses, à l’imagination de l’amour, de la Générosité, de la Fermeté d’âme et de ce que ces choses ont de bon pour nous, de façon à ce que cette association devienne un automatisme mental disponible dès la rencontre des choses considérées.

Mais l’ordre affectif élaboré par ces méditations répétées possède-t-il réellement la force d’isoler l’idée inadéquate constitutive de l’affect de la variation de la puissance de penser qu’elle implique ? Le premier élément constitutif de cette force de résistance est donné par le troisième remède :

3° Dans le temps qui fait que les affections qui se rapportent aux choses que nous comprenons sont supérieures à celles qui se rapportent aux choses que nous concevons d’une façon confuse ou mutilée :

C’est donc la présence constante des préceptes rationnels qui peut, avec le temps, l’emporter sur l’intensité de la présence ponctuelle de l’affect passif. Ces préceptes qui fondent l’enchaînement de  nos pensées et nos images  donnent surtout une constance à cet ordre face à l’imprévisibilité des associations empiriques susceptibles de naître dans l’esprit.

Chacun de nous, lors de ses études, a certainement rencontré l’un ou l’autre professeur  manifestant sa supériorité à l’écoute d’une réponse ou à la correction d’une copie par un cinglant « quelle stupidité ! » émis de façon agacée, méprisante ou moqueuse. Une telle attitude n’est certainement pas très porteuse ni humainement, ni pédagogiquement, mais il n’en demeure pas moins qu’elle est l’expression nécessaire du conatus passionnel de l’enseignant qui, malgré peut-être tout son désir d’être un bon professeur, subit ses sentiments consécutifs à  sa rencontre avec les erreurs commises par ses élèves. A de tels enseignants, Spinoza conseillerait d’avoir constamment à l’esprit son précepte rationnel : « Ne pas maudire, ne pas juger, ne pas railler, mais comprendre ». La constance de la présence de cet aphorisme en son esprit ne supprimerait pas sa réaction première, « instinctive », mais, petit à petit, réduirait l’intervalle de temps durant lequel elle aurait une force négative, évitant ainsi peut-être la dérive d’une adoption d’une évaluation trop négative de l’élève et le poussant plutôt vers la recherche de la cause de l’ erreur de compréhension. Car toute erreur peut se révéler bien plus productive qu’un succès ; on en apprend toujours plus d’elles que de ces derniers. Il y a donc quelque chose de bon, d’utile dans l’erreur faite par l’élève, à la fois pour lui et pour son enseignant. Celui-ci peut ainsi y trouver l’origine d’un sentiment de joie : celui d’être un bon professeur dont l’activité le grandit (Fermeté d’âme) et aide les autres à se grandir (Générosité).

Le second élément constitutif de la force de résistance aux passions de la série affective créée à partir des préceptes rationnels est exprimé par le quatrième remède :

4° Dans la multitude des causes qui favorisent les affections qui se rapportent aux propriétés communes des choses ou à Dieu :

 

Ainsi que le signale Nicolas Israël dans son article « La présence d’esprit (Ethique V, 10, Sc.) » :

Ce dont il s’agit ici est la fréquence de l’association des préceptes rationnels aux images singulières. La force de l’image d’un précepte, sa capacité à investir l’esprit, dépend de la fréquence, c’est-à-dire du nombre de choses singulières, auxquelles il se rapporte. « Plus il y a de choses auxquelles se rapporte une image, plus elle est fréquente, c’est-à-dire plus souvent elle devient vive et occupe l’esprit ». La vivacité que la fréquence confère à une image s’explique par le fait « que plus il y a de choses auxquelles se rapporte une image ou un affect, plus il y a de causes par où elle peut être excitée ou alimentée ». Dans la mesure où la force d’un affect dépend de la puissance de sa cause, il sera d’autant plus puissant qu’il est alimenté par de nombreuses causes.

Un précepte rationnel, comme le désir actif qui en suit, seront d’autant plus puissants que l’on a pu les imaginer simultanément à un grand nombre de causes. D’où la nécessité d’imaginer tous les cas de figures qui peuvent comporter une offense ou toutes les circonstances qui en fonction d’une situation donnée, comme l’attente d’un événement bénéfique, sont susceptibles d’alimenter la crainte. La force des préceptes rationnels dérive donc de l’ensemble des cas particuliers auxquels ils ont été reliés, de la multiplicité des situations que l’on a pu prévoir, anticiper.

La fréquence des associations n’est en réalité rien d’autre que celle des prévisions, les unes comme les autres rendant possible la présence d’esprit. On ne peut avoir présent à l’esprit que ce qui a été l’objet d’une pré-vision.

D’autre part, « les images des choses se joignant plus facilement aux images se rapportant aux choses connues clairement et distinctement qu’aux autres », étant donné que les préceptes rationnels se déduisent aussi des propriétés communes aux affects, il est d’autant plus facile de les appliquer à des affects particuliers que l’on veut enchaîner à un ordre rationnel. La mémoire et l’entendement se renforcent réciproquement. La force associative de la mémoire ne forge pas une liaison arbitraire à partir d’une répétition incessante, mais la méditation ne fait que renforcer le lien fragile qui existe entre un universel et le particulier qu’il subsume. L’universalité des préceptes qui est à l’origine de leur faiblesse, l’est ainsi également de leur force, puisqu’elle est la condition de la fréquence de leur association aux images singulières. La force supplémentaire qu’un affect reçoit de son enchaînement à une série affective tient au fait que la moindre image de chose singulière peut lui donner un surcroît de vivacité.

La force que des affects enchaînés opposent à la puissance des causes extérieures dérive ainsi de la conjonction de la constance de l’ordre rationnel qui les relie et de la fréquence de ses associations avec des images singulières.

Les troisièmes, quatrièmes et cinquièmes remèdes, conséquences des développements de l’Ethique tout entière, justifient en fait pleinement les attitudes empiriques de lutte contre les passions développées par les stoïciens (le Manuel d’Epictète, les Pensées de Marc Aurèle) et leurs successeurs (Descartes, les psychologues cognitivistes), qui préconisent d’avoir toujours disponibles un ensemble de préceptes rationnels applicables au plus grand nombre possible de situations envisageables. La différence d’approche est toutefois différente, à la fois dans son principe, et dans la force de son application. Pour les stoïciens, les règles rationnelles à s’efforcer de suivre (nous utilisons ici sciemment le verbe « s’efforcer »)  sont élaborées à partir de prétendus principes universels transcendants et intangibles. Chez Spinoza, même si les préceptes directeurs rejoignent ceux des stoïciens, ils sont, d’une part, découverts et justifiés rationnellement par les propositions établies dans l’Ethique, donc d’origine immanente et non transcendante, et d’autre part, générés par la découverte de l’utile propre en chaque chose rencontrée pour la personne concernée, en accord avec l’ individualité conative de celle-ci dont l’élan se traduit par la recherche de la joie. Par ailleurs, pour les stoïciens, les préceptes rationnels sont appliqués grâce à la force de la volonté supposée toute-puissante, ce qui en rend l’exercice réservé à une élite. Rien de tel chez Spinoza, pour lequel on sait que « la connaissance vraie du bon et du mauvais ne peut, en tant que vraie, contrarier aucun sentiment ; elle ne le peut qu’en tant qu’elle est considérée comme un sentiment » (Ethique, quatrième partie, proposition 14) et  que « volonté et entendement sont une seule et même chose » (Ethique, deuxième partie, corollaire de la proposition 49). C’est pourquoi les remèdes sur lesquels nous avons travaillé ont-ils pour objectifs de donner une force affective aux règles rationnelles.

Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Comment « voir le meilleur et l’approuver sans faire le pire » ? (3)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Je vous remercie pour votre réponse (qui figure en appendice à votre précédent article) mais elle ne répond pas à la principale question que je me posais et que je formulerai autrement : « Quelle est la place du corps dans l’entreprise de libération de la servitude des affects ? ».
    J’aimerais d’abord citer un extrait du même ouvrage de Pascal Sévérac (p. 150).
    « Les propositions 38 et 39 de la partie II de l’Éthique, et leurs corollaires, exposent ainsi, à partir de cette communauté agissante entre nos corps et les corps extérieurs, quels sont les fondements de notre connaissance rationnelle, et comment il est possible d’accéder à une perception adéquate de plus en plus riche. Or, la voie royale du développement de la connaissance rationnelle est l’enrichissement de notre individualité corporelle : plus notre corps a de communauté avec les autres corps, plus il convient avec eux, et plus l’esprit peut comprendre certaines choses. Se faire un corps qui, par sa sensibilité, partage de plus en plus de choses en commun avec les autres corps est donc une exigence éthique. »
    C’est dans ce sens que, pour ma part, je comprends les remèdes 3 et 4 que vous commentez différemment dans le présent article.
    Il faut d’abord remarquer qu’ici Spinoza ne parle pas d’affects mais d’affections, peut-être pour rappeler que le corps est également en jeu dans le processus de libération.
    Ensuite, je vois ces deux remèdes comme contribuant à l’enrichissement de notre individualité corporelle dont parle Sévérac. Plus notre corps aura été affecté par de multiples choses extérieures avec lesquelles il partage des propriétés communes (remède 4), donc par des choses que nous comprenons (remède 3) et plus la puissance de notre esprit sur les affects sera grande.
    Reste toutefois à comprendre la place du corps dans le remède 1 : « La connaissance même des affects », ce qui était le principal objet de ma précédente intervention.
    En conclusion, votre approche m’apparaît plus « intellectualiste » et la mienne plus « matérialiste ». Différences d’accentuation, aurait pu dire Deleuze !
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,
      L’écart que vous entrevoyez entre nos deux « accentuations », la mienne plus « intellectualiste », la vôtre plus « matérialiste », provient, je crois, de la façon dont vous pensez le mot « image ». Une image, pour Spinoza est une affection corporelle :
      « Les affections du corps humain, dont les idées nous représentent les corps extérieurs comme présents, nous les appellerons images des choses. Et lorsque l’esprit considère les corps sous ce rapport, nous dirons qu’il imagine » (Eth II, 17, scolie).
      Une approche « intellectualiste » reviendrait à l’approche stoïcienne. Au contraire, Spinoza demande d’allier la Raison, les préceptes rationnels, avec l’imagination et la mémoire, qui relèvent du corps, via des images des choses, donc des affections corporelles. C’est effectivement en enrichissant nos expériences corporelles, grâce à la liaison d’images aux préceptes rationnels, de façon constante (3°) et fréquente (4°) que nous pouvons renforcer la puissance de la série affective crée selon l’ordre de l’entendement. Il y a donc bien, pour ce faire, « enrichissement de notre individualité corporelle ».
      Pour reprendre l’exemple du professeur cité dans mon article, en imaginant de nombreuses erreurs possibles d’élèves, dans le but d’en rechercher les causes, ces erreurs apparaissent présentes à ses yeux, au point qu’elles peuvent également ainsi provoquer des éclats de colère ou de rire, preuves qu’elles sont bien de l’ordre de l’affection corporelle.
      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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