Spinoza et Michel Tournier

Quels sont les trois livres que vous emporteriez sur une île déserte?

 
Après un léger rire – moqueur? – Michel Tournier assène comme une évidence: La Bible, L’éthique de Spinoza et Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Mais lorsqu’on lui demande d’argumenter, l’écrivain s’énerve: « Oh, mais c’est pourtant assez limpide? Je ne vais tout de même pas vous expliquer pourquoi je lis la Bible! » Mais où avait-on donc la tête? Michel Tournier vit depuis de nombreuses années dans un presbytère! « Et puis, c’est le plus grand livre divin, de même que L’Ethique est le plus grand livre écrit de main humaine », consent-il à ajouter. « Notez cette phrase: « La joie que nous éprouvons à voir souffrir nos ennemis n’est pas une joie pure, car il s’y mêle une secrète tristesse ». Cela devrait vous suffire, non? »

Quant à Robinson Crusoé, on aurait effectivement du mal à imaginer qu’il ne figure pas en bonne place sur la table de chevet de l’auteur de Vendredi ou Les limbes du Pacifique, qui le définit comme « un traité de vie solitaire et un excellent mode d’emploi des arbres, des animaux et du sauvage Vendredi. » Elémentaire, mon cher Watson!

(L’Express du 01/04/2004)

 

Le sommet, c’est le conte, beaucoup plus que le roman. Parce qu’avec le conte la chose est réduite au maximum. Généralement, ce qui marche le mieux, c’est une opposition. Dans «Pierrot ou les Secrets de la nuit», une des choses, à mes yeux, les plus réussies que j’aie écrites, à cause de ce mélange profond entre l’idée et l’image, vous avez l’opposition entre Pierrot, qui est timide, silencieux, tout en blanc, et Arlequin, qui est une grande gueule, qui a du toupet et qui est vêtu de couleurs violentes. Je n’hésiterai pas à dire que mon conte est une introduction à la philosophie de Spinoza. En effet, l’opposition entre la couleur d’Arlequin – superficielle et qui s’écaille – et celle de Pierrot – substantielle et nourrissante –, c’est l’opposition entre l’accident et la substance de Spinoza. Et cette opposition est comprise par les enfants. Oui, les enfants sont spontanément spinozistes !

 

N. O. – Quel est votre philosophe préféré?

 M. Tournier. – Le plus grand, c’est Spinoza. J’ai toujours l’«Ethique» à portée de main. Je l’ai en latin, sa version originale, en traduction française et allemande. Quel livre terrible! Pas difficile du tout, mais dur, dur. «La pitié est un sentiment qui n’honore ni celui qui l’éprouve ni celui qui l’inspire», c’est une claque que vous recevez en pleine figure. Il y a aussi chez lui la joie créatrice et surtout la connaissance qui éclaire tout. Mais également, la «Monadologie» de Leibniz est admirable, tout comme l’œuvre de Kant.

 

N. O. – Quels sont les trois livres que vous emporteriez sur une île déserte?

 M. Tournier. – J’emporterais l’«Ethique» de Spinoza, «Robinson Crusoé» de Daniel Defoe. Puis j’essaierais de trouver un livre que je n’ai jamais ouvert, quitte à être amèrement déçu; par exemple un Tolstoï, «Guerre et Paix», je ne l’ai jamais lu. Je m’efforcerais d’apprendre par cœur l’« Ethique », parce qu’il y a des pages absolument admirables de sécheresse. On ne fait pas plus austère.

(«Le Nouvel Observateur» du 20 décembre 2007)

 

 

Michel Tournier, au fond de lui-même, est un philosophe mais, refusé deux fois à l’agrégation, il s’est, sur le tard (à 42 ans), orienté vers la littérature pour exprimer ses idées :

« … C’est ce que j’ai fait pour la littérature, et tout mon problème, c’est qu’au fond je suis philosophe et ne suis que cela. Il faut donc que j’aie l’air d’un romancier, que je raconte des histoires. Toute mon esthétique tient dans trois vers de Lanza del Vasto, d’origine sicilienne mais poète de langue française qui a écrit: «Au fond de chaque chose un poisson nage / Poisson de peur que tu n’en sortes nu / Je te jetterai mon manteau d’images.» C’est toute mon esthétique. Au fond de chacune de mes histoires il y a une vérité métaphysique qui nage. Vérité métaphysique, de peur que tu n’en sortes nue, je te jetterai mon manteau de petites histoires de forêts, d’animaux, de chasse, de pêche, de voyages, d’amour, etc. Voilà à peu près tout mon problème. »

Et comme les mythes parlent aussi d’ontologie et de métaphysique de façon masquée sous des histoires, le génie de Tournier fut de reprendre certains d’entre eux (Robinson dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, l’Ogre dans Le Roi des Aulnes, Castor et Pollux dans Les Météores, …) et d’y injecter Platon, Aristote, Kant et … Spinoza. La mythologie permet à Michel Tournier de passer de la métaphysique au roman, ou plutôt de faire passer de la métaphysique dans le roman. Il se définit lui-même comme un «  contrebandier de la philosophie ».

Ainsi, on peut retrouver « du Spinoza » dans le conte Pierrot ou les secrets de la nuit, comme Tournier le mentionne lui-même dans l’interview accordée au Nouvel Observateur et dont l’extrait est repris ci-dessus. Ou encore dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, à propos duquel Tournier déclare que l’évolution de Robinson correspond aux trois stades de la connaissance -sensoriel, rationnel, essentiel- présentés par Spinoza dans L’Ethique : »Il est certain que la souille, l’île administrée et l’extase solaire reproduisent dans leur succession les trois genres de connaissance de L’Ethique ».

L’expérience de la souille et les délires de Robinson au début de sa vie solitaire appartiennent à la connaissance du premier genre décrit par Spinoza dans L’Ethique. Cette connaissance « sensible » est une vision des choses acquise à travers le corps, mais qui n’arrive pas saisir l’essence des choses : « L’affection de notre corps n’enveloppe l’essence des choses qu’en tant que notre corps en lui-même en est affecté » (Eth II, scolie de la proposition 35). Et la phase rationnelle de Robinson, avec l’organisation culturelle de l’île, par exemple la rationalisation et la régularisation de la notion de temps et d’espace, rappelle le stade de la raison spinoziste, étape nécessaire pour accéder à l’idée vraie : «L’effort ou désir de connaître les choses par le troisième genre de connaissance ne peut naître du premier genre de connaissance, mais bien du deuxième » (Eth V, Proposition 28). Enfin, la phase absolue de Robinson, qui « vit un être de soleil, dur et inaltérable » avec son extase et sa liberté, correspond à la connaissance du troisième genre, la connaissance intuitive, cette connaissance qui permet de « comprendre les choses sous l’aspect de l’éternité comme s’il s’agissait d’une nouvelle naissance».

Ces trois étapes de la connaissance sont non seulement utilisées pour jalonner l’itinéraire de Robinson, mais deviennent la structure idéale qui irradie de l’intérieur toute l’œuvre de Tournier, selon ses propres dires dans son livre partiellement autobiographique Le vent Paraclet p. 235-236) :

« Il va de soi que ce parallélisme ne fut pas délibéré. Mais outre que L’Ethique est à mes yeux le livre le plus important qui existe après les Evangiles, et que sa leçon est très profondément inscrite dans mon esprit, je remarque que ces trois étapes répondent à coup sûr à un schéma extrêmement classique et qu’on doit retrouver dans plus d’une doctrine religieuse ou philosophique. Même au niveau le plus trivial -celui de notre vie quotidienne- on en trouverait un lointain équivalent. »

Les trois étapes de la connaissance sont en effet appliquées dans la plupart des romans de Tournier. C’est le cas par exemple, dans Les Météores pour marquer le voyage de Paul, ou encore dans Gaspard, Melchior et Balthazar pour caractériser les itinéraires de chaque personnage. Elles contribuent ainsi à donner aux récits de Tournier une structure de quête. Une telle structure, qui, à la fin du récit, propose une solution aux questions posées au départ, témoigne d’un mouvement dialectique, proche du type hégélien (thèse / antithèse / synthèse).Ce choix semble intentionnel de la part de l’auteur qui propose rationalité et logique dans ses récits. En appliquant ainsi une structure dialectique, traditionnelle et rassurante, l’œuvre de Tournier trouve une certaine unité. Et cette unité semble renforcée par la forte présence de la quête qui anime tous les grands voyages de ses personnages. D’ailleurs, nous remarquons que ce qui provoque les voyages dans l’œuvre est le plus souvent la soif de savoir ou de connaître une certaine vérité. L’exemple le plus frappant est celui du voyage du « Roi mage Faust » du Médianoche Amoureux, qui consacre toute sa vie « à la recherche de la vérité ». Cette structure de la quête est à relier à la pensée philosophique qui recherche une certaine vérité humaine dans un système rationnel et totalisant, dont le plus haut sommet n’est autre que … l’Ethique.
Jean-Pierre Vandeuren

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2 commentaires pour Spinoza et Michel Tournier

  1. A. Mero dit :

    Je conseilerais également, sans aucune prétention bien sûr, « La Légende d’un Nomade » d’Alex Mero.

    • cballigand dit :

      Merci pour votre suggestion. J’y apprends déjà le terme suggestif de « philofiction » auquel je n’avais jamais pensé et qui pourrait effectivement aussi caractériser les écrits de Michel Tournier.
      Je vais m’atteler dès que possible à la lecture de votre livre.

      Cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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