L’automate spirituel

« C’est cela même qu’ont dit les Anciens, à savoir que la vraie science procède de la cause aux effets ; si ce n’est que jamais, que je sache, ils n’ont conçu, comme nous ici, l’âme agissant selon des lois précises, et telle qu’une sorte d’automate spirituel. »

Spinoza (Traité de la Réforme de l’Entendement, paragraphe 85)

Dans son œuvre, et singulièrement dans l’Ethique, Spinoza s’est appliqué à étendre à l’homme l’idée cartésienne des « animaux-machines», en poussant l’application du mécanisme jusqu’au cœur de son âme, dont le concept, jusqu’à lui, était précisément ce qui devait y échapper; il s’agit de l’application d’une ligne de pensée (le mécanisme) à un domaine qui se définissait par opposition à elle (l’âme). L’homme, ainsi, ne serait rien d’autre qu’un « automate spirituel », c’est-à-dire un être qui agit et pense systématiquement, selon des lois, de sorte que ses réactions seraient entièrement prévisibles. L’automate spirituel: c’est le fait que l’esprit, confronté à une idée, tire automatiquement de cette idée une suite. Véritable machine au sens où il n’est pas prévu de rapport de volonté, ni de désir, ni de jugement de l’esprit à l’idée : il la suit (voire plus exactement, elle le pousse) mécaniquement.

Si l’idée de départ est adéquate, les idées qui s’en déduiront le seront également (« Toutes les idées qui, dans l’esprit, suivent d’idées qui sont adéquates en lui, sont aussi adéquates » (Eth II, 40)), et alors l’esprit sera actif (« … dans la mesure où il (l’esprit) a des idées adéquates, il est nécessairement actif … » (Eth III, 1)). Inversement, si l’idée de départ est confuse et partielle, c’est-à-dire inadéquate, les idées qui s’en suivent le sont aussi et l’esprit est passif. Or, cette dernière situation est inhérente à la condition humaine car « L’esprit ne se connaît lui-même et ne perçoit de corps extérieurs que par les idées des affections de son propre corps » (Eth II, 23 et 26) et « Les idées des affections du corps humain, en tant qu’elles sont uniquement rapportées à l’esprit humain, ne sont pas claires et distinctes, mais confuses » (Eth II, 28). Ainsi, inéluctablement, « comme les flots de la mer soulevés par des vents contraires, notre esprit flotte entre les passions, dans l’ignorance de l’avenir et de sa destinée » (Eth III, paragraphe final).

Cette considération de l’esprit humain comme automate est d’une application pratique immense.

Freud, à l’instar de Spinoza, pense l’homme comme être conditionné et nie le libre arbitre et la toute-puissance de la volonté. Mais il situe le lieu des conditionnements dans une instance hypothétique qu’il a nommé « inconscient », lieu de tous les refoulements. Pour reprendre le gouvernail de son âme errant sur les flots de la mer et soumise aux caprices des vents contraires, l’homme doit, selon Freud, délivrer des contrées obscures de son inconscient les pulsions qu’il y aurait lui-même enfouies. Tâche ardue, très longue et hautement hasardeuse nécessitant l’aide d‘un magicien-guérisseur qui, grâce à des incantations sibyllines devrait parvenir à les faire remonter à la surface, à la vue de la conscience, par l’interrogation des rêves, des actes manqués et autres manifestations nébuleuses de la psyché.

Spinoza fait l’économie de ce monstre des profondeurs qu’est l’inconscient. Tout part d’une idée et l’esprit a, en même temps, l’idée de cette idée. Rien d’obscur, tout est clair à la conscience puisque celle-ci est cette idée de l’idée. Même les mécanismes spirituels le sont ; ils sont décrits dans l’Ethique. Ce qui n’est pas clair, c’est l’idée elle-même. S’il y a problème c’est que, justement, cette idée est confuse, partielle, inadéquate. Dès lors la « thérapie » spinoziste est, elle, très claire : il « suffit » de rendre cette idée adéquate ou de l’abandonner et de partir d’une autre idée, cette fois adéquate.

Très souvent, l’idée de départ est l’image d’un idéal et l’esprit s’est forgé le désir d’y correspondre : c’est le bovarysme ou le désir mimétique, généralement à médiation externe (voir nos articles précédents sur ces sujets). L’individu concerné, comme tout homme, vise l’augmentation de sa puissance d’être et d’agir ; il recherche la joie. Il pense que son idéal enveloppe sa joie et va donc éprouver le désir d’y correspondre. Beaucoup de personnes, par exemple, sont éduquées dans l’idéal d’excellence pour ce qu’elles accomplissent. Elles risquent alors de se lancer dans une activité professionnelle, sans convenance intime, au seul but d’y glaner argent et gloire, d’avoir des relations tendues et rigides avec leurs collègues de travail, considérés comme menaçant leur hégémonie et de lier leur existence avec un(e) partenaire qui correspond à cet idéal (parce qu’il (elle) excelle dans les mêmes activités ou est tendu(e) vers le même idéal) mais qui ne convient pas à leur corps, et ainsi ces ambivalences joueront le rôle des vents contraires pour les balloter sans arrêt sur les flots de la vie. Rendre cette idée, ici l’image de l’idéal, adéquate, c’est ne plus la considérer dans son isolement, mais la resituer dans la chaîne causale des idées, la relier à ses causes et ses effets. Pour ce qui est de l’idéal d’excellence par exemple, les causes peuvent être les idées des affections dues aux influences parentales et du milieu, exigences de performances accompagnées éventuellement de répression des besoins naturels de spontanéité et de jeu ; les effets seraient les idées des affections de réussite professionnelle doublées peut-être de certains malaises, ainsi que les idées des affections corporelles engendrées par le (la) partenaire de vie. L’idée inadéquate de l’idéal  est une idée isolée. La chaîne causale mise en évidence est l’idée adéquate de l’idéal. Automatiquement – puisque l’esprit est un automate – de cette idée vont suivre d’autres idées adéquates, et aussi des sentiments de joie et des actes dont les effets ne s’expliqueront que par la nature de l’individu. Ce dernier sera (re)devenu actif, il aura (re)pris le gouvernail de son esprit et pourra suivre la direction des vents qui lui sont favorables, c’est-à-dire qui lui conviennent, servent son utile propre, l’aident à s’affirmer, ces vents n’étant rien d’autres que les idées adéquates. Par exemple, de l’association causale directe (de l’intuition) entre la répression des besoins de spontanéité et de jeu et le choix du partenaire de vie, sans la médiation de l’image de l’idéal d’excellence, pourrait suivre l’idée de la reconquête nécessaire de cette spontanéité et du jeu, car sources de joies, et un désir de transformation de la relation dans le couple, en ce compris l’abandon éventuel de celui-ci.

Reste la difficulté pratique de former des idées adéquates de nos idées inadéquates, c’est-à-dire de replacer ces dernières dans leur chaîne causale …

Jean-Pierre Vandeuren

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