Spinoza et l’angoisse (1)

Comment rendre adéquate une idée inadéquate, en particulier dans le cas de l’idée sous-jacente à un affect (sachant qu’un affect est constitué d’une affection corporelle et de l’idée de cette affection), le but pratique étant de libérer l’individu du joug de ses passions, c’est-à-dire de le rendre actif ? Rendre  adéquate une idée inadéquate consiste à la sortir de son isolement en la replaçant dans la chaîne causale dont elle fait partie. Depuis Freud, les psychothérapeutes, en recherchant les causes des névroses et, plus généralement, des malaises existentiels,  se sont, d’une certaine manière, attelés  à cette tâche. Leur recherche de ces causes leur fait tous rencontrer l’angoisse, et les principales théories – psychanalyse freudienne ou interpersonnelles, cognitivo-comportemantalisme, thérapie existentielle – différent d’abord par leurs hypothèses quant aux origines de cette angoisse.

L’angoisse, avant d’être saisie par Freud comme traduction de ces malaises, a été considérée par les philosophes comme expérience métaphysique et, bien qu’on puisse faire remonter l’énoncé de cette expérience jusque Saint Augustin, c’est Kierkegaard qui, le premier, la mit en évidence en tant qu’expérience primordiale. Cette expérience est absente dans les écrits de Spinoza quoiqu’on puisse imaginer que c’est elle qui soit à l’origine de la rédaction du Traité de la Réforme de l’Entendement. Mais, comme rien de ce qui est humain n’est étranger à l’Ethique, nous pouvons confronter l’angoisse à celle-ci. C’est ce que nous nous proposons de faire dans cet article et le suivant, en l’abordant d’abord sous l’aspect métaphysique des philosophes et ensuite sous celui psychologique des psychothérapeutes.

Métaphysique

L’angoisse est une sorte de peur, mais  motivée non par un être, un objet ou un événement dont nous redoutons l’hostilité et qui sont situés dans le monde, mais par le monde dans son ensemble et, en même temps, par l’absolue inconsistance et insignifiance de celui-ci. Dans l’angoisse, l’homme éprouve qu’il est à lui-même ce qu’il y a de plus proche et de plus lointain à la fois, puisqu’il se reconnaît incapable de répondre aux questions qui le tourmentent : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Quel est le sens de mon existence et de ce monde ? Par-là, l’homme se sent étranger en cette Terre, abandonné et effrayé de cet abandon : « Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée par l’éternité précédant et suivant  le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraye et m’étonne de me voir ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps ont-ils été destinés à moi ? » (Pascal). L’être angoissé éprouve qu’il ne peut se comprendre à partir du monde et qu’il demeure isolé en lui-même.

Les philosophes « existentiels », tels que Pascal, Kierkegaard, Jaspers, Camus, Sartre, ont fait de l’angoisse l’expérience de remontée au primordial qui inaugure la prise de conscience philosophique. (Il en est de même de Heidegger qui ne se situe cependant pas dans la lignée « existentielle »). Chacun d’eux, à partir de là, a réinvesti le monde d’un sens, c’est-à-dire a substitué au déterminisme inhumain de la nature qu’ils ont ressenti à travers l’angoisse un ordre de finalité grâce auquel ils croient échapper à la puissance insensées des causes physiques : la divinité chrétienne (les trois premiers), le marxisme (Sartre), l’engagement (Camus). Ils sont donc retombés dans l’illusion des causes finales sans cesse dénoncée par Spinoza.

Mais comment expliquer l’automatisme spirituel qui les a conduits de l’angoisse à cette illusion ?

Comment Spinoza définirait-il l’angoisse ? Osons la définition suivante : l’angoisse est une tristesse née de l’idée de la nécessité de conférer un sens universel à l’existence humaine.

Ce sentiment étant une tristesse, l’idée qui l’accompagne est nécessairement inadéquate, car d’une idée adéquate ne peut naître qu’un sentiment de joie. Pourquoi est-elle inadéquate ? Parce qu’elle se veut une notion universelle et, en tant que telle, est donc une chose fixe, isolée et non un rapport (si, alors). De cette idée inadéquate ne peuvent donc suivre que des idées elles aussi inadéquates. Par quel processus particulier ici ? Chacun des penseurs ci-dessus, disciples en cela de Descartes, décide de partir d’un effet –sa propre personne angoissée- pour tenter de remonter aux causes, raisonnement inductif spolié par une expérience singulière. Cette induction va nécessairement conduire aux causes désirées par le sujet de cette expérience, causes qui vont être érigées en notion universelle – Dieu, le marxisme, l’engagement, …-. Comment affirmer l’universalité d’une cause finale si, partant du même effet, une angoisse supposée elle aussi universellement ressentie, ces penseurs aboutissent à des solutions radicalement différentes ?

C’est que le raisonnement, partant d’une idée inadéquate, donc confuse et partielle, n’est pas adéquat lui-même. Le bon raisonnement est déductif,  il part des causes pour aller vers les effets. C’est celui adopté dans l’Ethique, qui part de l’idée la plus complète possible, celle de l’Etre, pour en déduire celles du corps et de l’esprit, ensuite des sentiments, etc. L’homme se trouve ainsi convenablement resitué dans la chaîne causale de la nature.

Et l’angoisse peut alors trouver son remède, non pas dans le recours à une illusoire cause finale (voir ci-dessus) ou dans une dissolution de l’individu au sein de l’Etre (comme pour le bouddhisme)ou encore dans la résolution heideggérienne à agir en devançant la mort, mais dans la connaissance du troisième genre qui soustrait l’homme à l’aliénation de l’imaginaire et l’ouvre à un amour intellectuel de Dieu grâce à la liaison immédiate qu’elle effectue entre notre essence individuelle et la Nature naturante.

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

 

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10 commentaires pour Spinoza et l’angoisse (1)

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Il existe une tristesse qui naît de l’idée inadéquate de notre nature. L’expérience me montre que cette tristesse est supplantée par l’affect qui naît de l’idée adéquate de notre nature, à savoir qu’elle est modale et non substantielle.
    S’il fallait donner un nom à cette tristesse, je l’appellerais « angoisse » et je la qualifierais d’affect « ontologique » car elle naît d’une idée inadéquate de notre être.
    L’idée adéquate de notre être, comme mode de la Substance, est formée dès la partie I de l’Éthique mais elle n’aura son plein effet que dans la partie V, où Spinoza montre que de cette idée adéquate naît l’Amor intellectualis Dei.
    Spinoza dit, dans le scolie de la dernière proposition de l’Éthique, que le sage « est conscient de soi, de Dieu et des choses », ce que je comprends comme « est conscient que lui et les choses finies sont des modes du Dieu-Nature ».
    Le Stoïcien est heureux d’avoir trouvé sa place dans le Cosmos ; avec Spinoza, la joie naît d’avoir compris notre statut de mode de la Nature.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

  2. jeanpierrebarret dit :

    Cher Monsieur,
    Je relie actuellement vos analyses remarquables, notamment celle sur Spinoza et Nietzsche. Cependant, j’ai du mal à comprendre quand vous écrivez : « Pourquoi (la tristesse) est-elle inadéquate ? Parce qu’elle se veut une notion universelle et, en tant que telle, est donc une chose fixe, isolée et non un rapport (si, alors) ».
    Il me semble que l’on pourrait , aussi bien écrire , »Pourquoi la Joie est-elle inadéquate ? Parce qu’elle se veut une notion universelle et, en tant que telle, est donc une chose fixe, isolée et non un rapport. ».
    Il me semble que, parfois, il y a des bonnes RAISONS (donc Adéquates) d’être triste !
    Décidément cette notion d’adéquation est difficile à définir.
    Merci encore.

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur,
      Merci pour votre commentaire.
      Vous avez tout-à-fait raison : la notion d’adéquation est difficile à saisir.
      Pour Spinoza, tout est déterminé, toute cause produit un effet et tout effet est produit par une cause. Mais cette causalité ne peut être interne qu’à l’attribut considéré :
      « Ni le corps ne peut déterminer l’esprit à penser, ni l’esprit ne peut déterminer le Corps au mouvement, au repos ou à quelque autre état que ce soit (s’il en existe) » (Eth III, 2).
      C’est pourquoi Spinoza rem¬place le souci de la vérité par le concept d’adé¬qua¬tion : ce qui importe est qu’une idée exprime par¬fai¬te¬ment dans ses effets ce qu’elle tient de ses causes. Le critère de l’adéquation d’une idée est interne à cette idée, à l’inverse du critère de la vérité, quel qu’il soit d’ailleurs, qui lui est extérieur.
      Ainsi, un affect est à la fois une affection corporelle (j’entends une information par exemple) et l’idée de cette affection (je relie cette information à une expérience agréable ou douloureuse de mon passé) qui augmente la puissance d’agir de mon Corps et de mon Esprit (c’est la Joie) ou qui la diminue (c’est la Tristesse).
      Mais cette idée, qui est un effet de l’affection corporelle, est toujours confuse au départ, car elle n’est pas reliée à ses causes. D’où ce que j’écrivais et que vous citez à propos de la Tristesse (« Pourquoi (la tristesse) est-elle inadéquate ? Parce qu’elle se veut une notion universelle et, en tant que telle, est donc une chose fixe, isolée et non un rapport (si, alors) »).
      En ce sens, vous avez raison : on peut en dire autant de la Joie. Elle est aussi une idée inadéquate, mais comme elle nous est favorable, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter, au contraire de la Tristesse.
      Vous avez aussi raison en faisant remarquer que nous avons des raisons d’être triste (d’ailleurs c’est toujours le cas, et ses raisons sont bonnes car elles sont les nôtres), parce que la Tristesse est un effet et que tout effet a une cause. Et justement, avoir une idée adéquate de notre Tristesse, ce n’est rien d’autre que d’avoir l’idée de la cause de l’idée de cet effet. A ce propos, je vous propose de (re)lire mon article intitulé « Causalité » (21/12/12) qui explique ces choses en détail.
      Rechercher les idées adéquates des idées confuses que sont nos passions est la tâche éthique principale de l’homme, celle qui lui permet justement de se libérer de la servitude des passions, sans en enlever la positivité :
      « Puisqu’il n’y a rien d’où ne résulte quelque effets (par la Propos. 36, part. 1), et puisque tout ce qui résulte d’une idée qui est adéquate dans notre âme est toujours compris d’une façon claire et distincte (par la Propos. 40, part. 2), il s’ensuit que chacun de nous a le pouvoir de se former de soi-même et de ses passions une connaissance claire et distincte, sinon d’une manière absolue, au moins d’une façon partielle, et par conséquent chacun peut diminuer dans son âme l’élément de la passivité. Tous les soins de l’homme doivent donc tendre vers ce but, savoir, la connaissance la plus claire et la plus distincte possible de chaque passion ; car il en résultera que l’âme sera déterminée à aller de la passion qui l’affecte à la pensée des objets qu’elle perçoit clairement et distinctement, et où elle trouve un parfait repos ; et par suite, la passion se trouvant séparée de la pensée d’une cause extérieure et jointe à des pensées vraies, l’amour, la haine, etc., disparaîtront aussitôt (par la Propos. 2, part. 5) ; et en outre les appétits, les désirs qui en sont la suite ordinaire ne pourront plus avoir d’excès (par la Propos. 62, part. 4). Remarquons en effet que c’est par un seul et même appétit que l’homme agit et qu’il pâtit. Par exemple, la nature humaine est ainsi faite que tout homme désire que les autres vivent suivant son humeur particulière (par le Schol. de la Propos. 31, part. 3). Or, cet appétit, quand il n’est pas conduit par la raison, est une affection passive qui s’appelle ambition et ne diffère pas beaucoup de l’orgueil, tandis qu’au contraire cet appétit est un principe actif dans un homme que la raison conduit, et une vertu, qui est la piété (voyez le Schol. 1 de la Propos. 37, part. 4, et la 2e Démonstr. de cette même Propos.). Et de même, tous les appétits, tous les désirs ne sont des passions proprement dites qu’en tant qu’elles naissent d’idées inadéquates ; mais en tant qu’ils sont excités et produits par des idées adéquates, ce sont des vertus. Or, tous les désirs qui nous déterminent à l’action peuvent naître aussi bien d’idées adéquates que d’idées inadéquates (voyez la Propos. 59, part. 4). Ainsi donc, pour revenir au point d’où je me suis un peu écarté, ce remède contre le dérèglement des passions, qui consiste à s’en former une connaissance vraie, est le meilleur emploi qu’il nous soit donné de faire de notre puissance, puisque toute la puissance de l’âme se réduit à penser et à former des idées adéquates, comme on l’a fait voir ci-dessus (voyez la Propos. 3, part. 3). » (Eth V, 4, Scolie).
      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  3. Yves Dallemagne dit :

    Cher Monsieur

    Le problème de philothérapie que je voudrais vous poser est le suivant : comment Spinoza peut-il m’aider à vivre avec l’angoisse alors que :
    – Spinoza ne parle pas nommément de l’angoisse.
    – La définition de l’angoisse comme peur sans objet ou désarroi métaphysique est limitée. Elle ne rend pas compte du (non) vécu de sidération immédiat, c’est à dire sans médiation (mot, image) pour l’exprimer.
    – Si on considère l’angoisse comme une passion, dépendance à un objet extérieur, cet objet extérieur n’existe pas. L’objet intérieur au psychisme est par ailleurs inaccessible.
    – Si on considère l’angoisse comme une imagination, on voit mal comment la corriger par une idée adéquate puisqu’elle ne manifeste aucune cause.
    – L’angoisse est une tristesse. Il faut donc la remplacer par une joie plus grande. Mais l’esprit de l’angoissé est littéralement paralysé. Il est impuissant.

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur,

      Merci pour votre question qui témoigne de votre intérêt pour les activités du blog.
      Je ne suis pas certain d’en saisir le sens tout-à-fait clairement car je suis perplexe par rapport à la circularité qu’elle révèle. Vous commencez par parler de l’angoisse comme d’un mal vécu que vous semblez pouvoir définir mais qui ne semble pas correspondre aux définitions que j’ai proposées dans mes deux articles, à savoir l’angoisse « métaphysique » et l’angoisse « psychologique ». Je pense que, éventuellement dans un second temps, il serait bon que vous vous précisiez sur ce point.
      Toutefois, en attendant, je peux essayer de répondre aux divers points que vous commentez.
      – Spinoza ne parle évidemment pas nommément de l’angoisse. Ce n’est pas une raison pour ne pas insérer ce concept dans sa théorie (c’est l’objectif principal de ce blog que d’actualiser cette théorie). En particulier, l’angoisse étant un affect, peut se définir génétiquement au moyen des trois affects de base et c’est ce que j’ai tenté de faire en examinant les deux contextes modernes où elle apparaît. D’ailleurs, il me revient que c’est Macherey, je crois, qui traduit metus, non pas par peur, mais par angoisse, ce qui en ferait un terme spinoziste. L’angoisse serait alors un affect structurant de l’homme : « Par ailleurs cet affect par lequel l’homme est structuré de telle sorte qu’il ne veut pas ce qu’il veut, ou qu’il veut ce qu’il ne veut pas, s’appelle la peur. Celle-ci n’est donc rien d’autre qu’un désir d’éviter un mal que nous craignons par un mal moindre » (Eth III, 39, Scolie). Il serait intéressant de voir si cette définition ne permet pas une autre approche des deux concepts d’angoisse que j’ai traités dans mes articles.
      – Ici, je ne vous suis pas bien : ce ne sont pas les définitions de l’angoisse que j’ai adoptées ; la « sidération » dont vous parlez est-elle votre expérience de l’angoisse ?
      – L’angoisse est effectivement une passion. Elle est dépendante d’un « objet » qui existe bel et bien, et qui est chaque fois une imagination soit celle d’une nécessité structurelle à l’être humain (donner un sens à l’existence), soit celle d’un conflit fondamental au sein de notre psychisme. Cette imagination est la cause de la tristesse. Elle est par conséquent tout-à-fait accessible.
      – Exactement, l’angoisse est une passion causée par une imagination, idée confuse et mutilée. Il n’est sans doute pas évident d’en avoir une idée adéquate, mais c’est, selon Spinoza, toujours possible (« Il suit de là qu’il n’y a pas d’affect dont nous ne puissions former quelque concept clair et distinct » (Eth V, 4, Corollaire). Bien sûr, Spinoza connaît parfaitement la difficulté d’un tel travail et, c’est pourquoi, dans le Scolie de Eth V, 10, il propose, en attendant de parvenir à une telle connaissance, un recours à une technique basée sur la puissance de l’imagination, ce qui nous amène à votre dernier point …
      – Je ne sais pas si l’esprit de l’angoissé est paralysé, mais il est certainement impuissant, puisque triste. On peut peut-être l’aider en recourant à des techniques telles que l’hypnose, qui fera justement l’objet de mes prochains articles.
      Cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

      • Yves Dallemagne dit :

        Cher Monsieur,
        Merci d’avoir répondu à ma question. Je comprends votre perplexité car j’ai mélangé les définitions de l’angoisse et ses remèdes éventuels avec l’expérience vécue de l’angoisse (la mienne et celle de nombreuses personnes que j’ai interrogées). La caractéristique de la situation (crise) d’angoisse est de bloquer toute distance (médiation) par rapport à l’expérience vécue. L’esprit et le corps sont comme tétanisés (c’est assez désagréable). Connaître les définitions de l’angoisse ou convoquer ses explications métaphysiques ou psychologiques ne met pas fin à la crise. Si je suis en colère, je peux « me raisonner » pour retrouver mon calme. Si je suis en crise d’angoisse, je suis incapable de penser de façon adéquate. Après une crise, je peux rechercher un nouveau sens au monde ou les traumatismes de mon enfance. Mais ces recherches et leurs résultats ne semblent d’aucune utilité lors de la prochaine crise d’angoisse et ne l’empêchent pas de survenir. C’est comme s’il n’y avait pas de connaissance possible « à l’intérieur » de l’angoisse. Il reste heureusement la solution que vous avez évoquée : « en sortant l’individu de son rapport avec lui-même et en le faisant entrer dans son rapport à l’Etre par la connaissance du troisième genre … »

  4. Yves Dallemagne dit :

    Cher Monsieur,
    Mon commentaire précédent visait à préciser ma position sur l’expérience vécue de l’angoisse. Je voudrais ici ajouter quelques réflexions :
    – sur la définition de l’angoisse. L’angoisse est une peur sans objet : oui. L’angoisse métaphysique n’est pas une angoisse. C’est la peur d’un objet, le monde, en fait la mort. L’angoisse psychologique n’est pas une angoisse. C’est la peur d’un objet : le souvenir d’un évènement traumatisant. Il y a d’ailleurs un nom pour cette « angoisse » : le PTSD.
    – Sur les remèdes à ces peurs. La projection de son désarroi personnel dans une théorie explicative du monde n’est pas une démarche très « spinozienne », comme vous le signalez d’ailleurs. La recherche psychanalytique d’un évènement refoulé dans l’enfance est assez hasardeuse. D’abord la psychanalyse est une opinion, semblable à une religion. Ensuite rien n’indique que le souvenir –éventuellement retrouvé dans la thérapie – soit un fait et non une fabulation. Enfin rien ne garantit que ce souvenir (simplement retrouvé, pas effacé ce qui serait plus utile) fasse disparaitre l’angoisse dans une catharsis libératoire.
    Le problème reste : comment comprendre et ressentir la joie de comprendre un affect sans objet ? En vous paraphrasant sans malice : l’angoisse est une tristesse liée à l’opacité de ses propres causes.
    Dans l’attente de vos réactions,
    Cordialement

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur,
      Je vous remercie pour les précisions apportées dans vos deux derniers commentaires, précisions qui me permettent de comprendre votre questionnement.
      Vous vivez un affect de tristesse qui se présente sous forme de crises d’angoisses que vous qualifiez de peurs sans objet.
      Je pense, au contraire de ce que vous affirmez, qu’il s’agit bel et bien d’une angoisse que j’ai qualifiée de « psychologique ». En effet, sa définition est : « tristesse liée à l’idée de l’opacité des causes de nos affects et de nos actes », ce qui me semble être une précision de celle que vous avancez en voulant me paraphraser (sans malice) (votre définition est circulaire).
      Pour un spinoziste, il y a détermination universelle et donc ces causes, même si elles sont opaques, existent bel et bien. Mais il est impossible d’en parler de façon générale : il s’agit de votre singularité et elles ne peuvent être recherchées, éventuellement découvertes, que dans une démarche individuelle.
      Mais je sais parfaitement bien que cette démarche, que vous avez certainement déjà effectuée, est extrêmement difficile et rien n’est moins assuré que son succès. A ce propos, je partage tout-à-fait votre opinion quant à la démarche de type psychanalytique. Ces causes, par ailleurs, pourraient être d’origine physiologiques (production faible de sérotonine, par exemple).
      C’est pourquoi, spirituellement, il me semble qu’il faut adopter une attitude différente. Il s’agit de contrer votre affect de tristesse par des affects de joie et, dans cette optique de vous concentrer sur ce qui vous procure des augmentations de puissance et de cultiver les activités qui les permettent. Il faut réorganiser votre champ mental de façon que votre angoisse y occupe une partie de plus en plus restreinte. Il s’agit, comme tout chez Spinoza, d’un rapport de forces que vous devez essayer de faire pencher en faveur de vos joies.
      Evidemment, cela est simple à dire, mais rien de ce qui est désirable ne s’obtient sans effort.
      A vous lire.
      Cordialement.
      Jean-Pierre Vandeuren

      • Yves Dallemagne dit :

        Cher Monsieur,
        Merci pour votre commentaire éclairant et utile.
        – Eclairant. Il est évident que « il y a détermination universelle et donc ces causes, même si elles sont opaques, existent bel et bien ». Il faut accepter sa finitude.
        – Utile. Il est tout-à-fait pertinent de rappeler que « Il faut réorganiser votre champ mental de façon que votre angoisse y occupe une partie de plus en plus restreinte. » Il faut apprendre à vivre avec son angoisse. C’est tout-à-fait possible. En particulier, comme vous l’écrivez « en sortant l’individu de son rapport avec lui-même et en le faisant entrer dans son rapport à l’Etre par la connaissance du troisième genre … »
        Je voudrais rajouter deux choses :
        – je reste persuadé qu’il faudrait réserver la définition d’angoisse aux tristesses dont la cause demeure inaccessible. Les autres situations de désarroi profond n’ont qu’à se trouver un autre nom (questionnement existentiel, ptsd, phobie, déshydratation,…). Pourquoi cette insistance de ma part ? Pour contrer la tentation généralisée et illusoire de soigner les maux de chacun (« en finir avec les crises d’angoisses, surmonter l’angoisse, guérir ( ?) de l’angoisse… »). Pour permettre aux angoissés le travail d’acceptation de leur nature. Et donc, pour faciliter leur vie avec l’angoisse.
        – Votre utilisation à deux reprises du mot circulaire concernant mon raisonnement m’interpelle. Je me risque à cette explication : peut-être que la circularité du raisonnement sur l’angoisse est le reflet du fonctionnement même de l’angoisse dans l’esprit. A force de tourner en rond à la recherche d’une cause, l’esprit est ramené à la seule pensée de son angoisse. Je suis angoissé parce que je suis angoissé. L’angoisse devient (à tort, j’en conviens) sa seule cause apparente.

        Merci de vous prêtez à cet exercice de maïeutique.
        Cordialement

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