Spinoza et l’angoisse (2)

2. Psychologie

En voulant remonter aux causes des malaises existentiels, les psychothérapeutes rencontrent l’angoisse, mais se posent le problème de savoir si le primordial évoqué par les philosophes ne cacherait pas un archaïque plongeant dans l’enfance, si l’angoisse ne se ramènerait pas à des séquelles d’un traumatisme psychique déterminant une anxiété, d’où toute expérience métaphysique devrait être exclue.

Toutes les théories psychothérapeutiques suivent le schéma :

Conflit  fondamental (ou originel) à angoisse à mécanismes de défense

Elles différent sur la nature du conflit fondamental.

Pour Freud, ces conflits se manifestent sur plusieurs fronts : des pulsions antagonistes (pulsion du Moi opposées aux pulsions sexuelles ou, dans la seconde théorie freudienne, Eros contre Thanatos) se livrent bataille et se heurtent aux exigences du Surmoi. Le schéma général prend donc la forme :

Pulsions à angoisse à mécanismes de défense

Pour les néo-freudiens (Sullivan, Horney, Fromm, …), le conflit de base découle des tendances  de croissance naturelles de l’enfant et de son besoin de sécurité et de reconnaissance. D’où le schéma particulier :

Tendances de croissance contre besoin de sécurité et de reconnaissance à angoisse à mécanismes de défense

Pour les cognitivo-comportementalistes, principalement Ellis, Beck et Young, le conflit originel se situe, plus généralement, au niveau de la satisfaction ou non des besoins affectifs fondamentaux : sécurité liée à l’attachement aux autres ; autonomie, compétence et identité ; limites et autocontrôle ; expression libre des besoins et des émotions ; spontanéité et jeu. Lorsque certains de ses besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits, la personne pourra activer des mécanismes de défense sous forme de « schémas inadaptés » (Young), comme, par exemple, de l’assujettissement ou de l’abnégation. On a donc le schéma :

Conflit au niveau de la satisfaction des besoins fondamentaux à angoisse à schémas inadaptés

Pour la thérapie existentielle (Frankl, Yalom, …), qui trouve son fondement métaphysique chez les philosophes existentiels et chez Heidegger (voir la première partie de cet article), le conflit fondamental survient lors de la confrontation de l’individu aux « enjeux » ultimes de l’existence : la mort, la liberté, l’isolement fondamental et l’absence de sens. Ceci donne le schéma :

Conscience des enjeux ultimes à angoisse à mécanismes de défense

Dans cette dernière, il apparaît que, fondamentalement, l’angoisse n’y est pas différente du conflit qui est sensé l’engendrer. En effet, la confrontation avec les « enjeux existentiels ultimes » est exactement ce qui définit l’angoisse chez les philosophes, que chacun d’entre eux affronte principalement sur un terrain particulier  (la mort pour Heidegger (l’homme est un « être pour la mort »), l’absurdité et  la liberté (Sartre, Camus), …) avant de les parcourir tous. Cette angoisse est bien celle de l’expérience métaphysique envisagée dans la première partie de cet article. Nous y renvoyons donc.

La thérapie existentielle, tout comme les philosophes auxquels elle se rattache, définit l’angoisse à partir du questionnement de l’individu dans son rapport général au monde ou, si l’on préfère à l’Etre, en prenant le sujet comme point de départ, ce qui, aux yeux de Spinoza, est inadéquat. Penser son rapport au monde doit se faire à partir de ce dernier sous peine d’y projeter inéluctablement ses propres désirs. Les philosophies du sujet ne sont finalement rien d’autre, selon le mot de Marcel Conche,  que des philosophies « narcissiques, car le moi s’y regarde comme le pivot du monde ». Par ailleurs, si les « enjeux » existentiels ultimes tels que la mort peuvent engendrer une angoisse légitime, ils relèvent de questionnements philosophiques auxquels seule la philosophie peut apporter une réponse. Celle de Spinoza en particulier y répond de façon claire et précise, adéquatement. Proposer les réponses spinozistes en regard de celles de la thérapie existentielle fera l’objet d’articles ultérieurs.

Le sentiment d’angoisse n’est pas abordé de la même façon par les autres théories psychothérapeutiques. Il y est défini, non pas à partir du questionnement de l’individu dans son rapport général à la Nature, mais à partir de son questionnement dans son rapport avec sa propre nature. Le sujet s’interroge lui-même. Or, si nous admettons que la nature d’un individu est une complexion psycho-physiologique, résultat de causes provenant de trois plans distincts mais liés : le plan neurobiologique, soit son programme génétique et ses montages innés ; le plan relationnel de son être avec autrui, notamment de son histoire familiale ; le plan symbolique de son inscription dans une culture, dans une langue et dans une tradition (voir notre article «Notre nature »), il apparaît logique et naturel qu’il interroge son histoire familiale, sans oublier les liens avec les deux autres plans, pour resituer une passion dans un système causal et ainsi tenter d’en rendre adéquate l’idée afférente.

Dans des articles précédents (« Spinoza et Freud (1) et (2) », « Spinoza et les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) »), nous avons amplement comparé Spinoza avec ces thérapies – la deuxième peut être considérée comme un cas particulier des TC  ( au niveau de ses fondements, pas à celui de ses méthodes) -, où nous avons montré, entre autres, que le spinozisme pouvait donner une base ontologique et anthropomorphique plus solide à l’approche TCC. Dès lors, nous nous contenterons ici d’envisager la comparaison par le biais de l’angoisse.

Dans ce cadre des approches psychothérapeutiques, il nous faut une autre définition « spinoziste » de l’angoisse. Proposons celle-ci :

L’angoisse est une tristesse liée à l’idée de l’opacité des causes de nos affects et de nos actes.

Pour distinguer les deux définitions – celle-ci et celle de la première partie de cet article – nous pourrions les dénommer « angoisse métaphysique » pour la première et « angoisse psychologique » pour la seconde.

En tant qu’afférente à une tristesse, l’idée mentionnée est inadéquate et, en termes spinozistes, la démarche des psychothérapies de recherche dans notre histoire familiale des causes de nos affects et de nos actes, peut être qualifiée de tentative pour rendre cette idée adéquate et ainsi sortir de l’angoisse.

Il reste cependant que cette adéquation ne pourra être complétement obtenue qu’en sortant l’individu de son rapport avec lui-même et en le faisant entrer dans son rapport à l’Etre par la connaissance du troisième genre …

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

 

 

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