Automatisme spirituel et Imagination

Nous savons : 1. Que l’esprit est un automate spirituel et que d’idées inadéquates et adéquates s’ensuivent des idées de même type ; 2. Que l’homme vit, depuis sa naissance et jusqu’à sa mort, dans l’Imagination, la connaissance du premier genre, unique source d’idées inadéquates ; 3. Qu’ainsi, inéluctablement, son esprit est condamné à partir d’idées inadéquates et à en engendrer d’autres.

Se posent alors les questions suivantes :

–          Quel est le mécanisme par lequel cet automate qu’est notre esprit va-t-il utiliser pour engendrer la suite de ces idées inadéquates ?

–          Quelles sont les caractéristiques essentielles de la nature de ce mécanisme ?

–          Pourquoi vouloir en sortir (ce qui justifie la démarche éthique) ?

–          Comment en sortir ?

  1. Le mécanisme de projection imaginatif

Le corollaire 2 de EII, 16 déduit que lors d’une affection de notre corps due à la rencontre de celui-ci avec un autre corps, les idées que nous nous formons de cette affection traduisent plus notre propre complexion que celle du corps rencontré :

« Les idées que nous avons des corps extérieurs marquent bien plus la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs : ce qui a d’ailleurs été expliqué par beaucoup d’exemples dans l’appendice de la première partie. »

Les exemples en question amènent d’ailleurs la remarque conclusive de cet appendice :

« Et certes tout cela fait assez voir que chacun a jugé des choses suivant la disposition de son cerveau, ou plutôt a mis les affections de son imagination à la place des choses. »

L’imagination, du fait du corollaire cité, a pour effet que l’homme projette sa propre complexion dans les choses qu’il rencontre, et singulièrement dans les autres hommes.

C’est cet effet de l’imagination, cette projection, qui va engendrer les illusions dénoncées dans l’appendice cité.

En effet, reprenons l’exemple du scolie de EII, 17 :

Si le corps de Pierre affecte le corps de Paul, l’idée que Paul aura du corps de Pierre indiquera plutôt l’essence de son propre corps que celle du corps qui l’affecte. Puisque l’idée que Paul aura de son propre corps a été déterminée par une cause extérieure (le corps de Pierre), elle est un effet de cette dernière. Or ceci l’idée imaginative l’ignore.

De ce fait elle ignore également le caractère hybride de sa réalité objective, représentant la rencontre des deux corps dans la conscience de celui qui imagine, comme un tout uniforme. Cette double ignorance, entraîne une inversion de la perception de l’ordre causal de la Nature. Puisque l’imagination ignore qu’elle est un effet, elle se prend pour une cause. Puisqu’elle ignore le caractère hybride de la réalité objective de ses idées, dont la majeure partie est de nature projective, elle va spontanément croire que ces dernières représentent le monde tel qu’il est vraiment. Ainsi prend forme le rêve éveillé de l’imagination. Rêve de liberté tout d’abord, qui découle de l’illusion d’être une cause première, mais aussi rêve d’un monde qualitativement ordonné qui serait adapté à nos besoins. Ce rêve comme Spinoza le montre dans l’Appendice de EI, ne connaît point de limite à son extension : même les dieux sont conçus inconsciemment comme des êtres soumis à la dynamique imaginative, c’est-à-dire comme des répliques plus puissantes de ceux qui les ont imaginés. Illusion du libre arbitre, illusion des causes finales, illusion théologiques, toutes proviennent de du mécanisme projectif de l’imagination : les hommes vivent dans le monde de leurs propres projections.

2. Caractéristiques essentielles de la nature de ce mécanisme projectif

Afin de pouvoir éventuellement contrer les effets illusoires dénoncés dans l’appendice de la première partie de l’Ethique, il nous faut mettre en évidence ce qui caractérise la nature de ce mécanisme projectif de l’Imagination.

Cette nature peut être décrite par trois propriétés : l’ignorance des causes, la subjectivité et l’isolement.

L’ignorance des causes, qui a été décrite dans le point précédent, est sans doute la caractéristique principale de cette nature.

La subjectivité, quant à elle, est évidente : puisque chacun projette sur les choses sa propre complexion, il y a dès lors autant de projections que de complexions particulières.

Enfin, l’isolement signifie que  chaque projection ignore l’existence des autres projections.

3. Pourquoi vouloir sortir de ce mécanisme ?

Effectivement, ce mécanisme engendre les diverses illusions mentionnées dans le premier point, mais vivre dans l’illusion n’est pas nécessairement mauvais, spécialement pour les « ignorants ». La religion révélée par exemple permet à ces derniers de supporter les difficultés existentielles et le fait de vivre dans la crainte des châtiments bride leur violence et égoïsme naturels,  ce qui autorise une vie en société plus ou moins stable.

Mais en réalité, le mécanisme de projection menace toute relation interindividuelle dès ses origines…

En effet, lors d’une rencontre entre deux personnes, chacune projette en l’autre ce qui lui convient, car la dynamique de cette projection est de désirer dans le monde extérieur l’utilité propre, imaginative, de la personne.  Cette projection a lieu lorsqu’une partie de l’autre personne – et ce ne peut-être qu’une partie, étant impossible que deux individus se conviennent en tout – s’accorde avec une partie commune du corps de la personne qui la rencontre. Une fois cet accord réalisé, la personne s’efforcera de le conserver : « L’esprit, autant qu’il le peut, s’efforce d’imaginer ce qui accroît ou ce qui seconde la puissance d’agir du corps » (EIII, 12). Mais, par ailleurs, elle s’efforcera aussi de nier les inévitables points de divergence : « Quand l’esprit imagine des choses qui diminuent ou empêchent la puissance d’agir du corps, il s’efforce, autant qu’il peut, de se souvenir des choses qui excluent l’existence des premières. » (EIII, 13). Ces mêmes propositions montrent aussi que si l’accord initial vient à disparaître, la personne s’efforcera de le reproduire comme avant et détruira tout ce qui l’en empêche.

Ainsi, par exemple, un individu habitué à se voir admiré, pourra se sentir attiré par un autre qui lui a exprimé un sentiment d’admiration pour l’une de ses actions particulières, indépendamment du reste de la personnalité de cet autre. Une relation entamée sur cette unique projection se voit menacée dès le début. Cette admiration peut parfaitement avoir été ponctuelle et ne plus devoir se reproduire et les autres facettes de la personnalité de l’autre individu peuvent aussi entrer en conflit avec celles correspondantes de la première personne.

Cette dynamique du mécanisme de projection explique aussi très bien pourquoi un sentiment d’amour peut se transformer en une haine implacable, lorsque les projections initiales ne réussissent plus à s’alimenter et que les différences se font jour jusqu’à s’affronter.

Dans les relations intersubjectives, le mécanisme de projection est inévitablement destructeur, parce que chaque personne s’efforce, autant qu’elle peut, d’aimer dans l’autre la totalité d’elle-même et d’haïr ce qui la nie en partie ou en totalité. Comme l’autre ne convient que partiellement au rapport qui définit notre essence, et qu’il n’entend pas être nié dans les parties qui ne nous conviennent pas chez lui (puisqu’au contraire il va s’efforcer de faire convenir ces parties avec une chose extérieure), cet autre va nécessairement nous haïr pour l’avoir nié et s’efforcera donc de nous détruire, en partie du moins. Ainsi et c’est le point capital, la destruction de toute relation est nécessairement provoquée par nous-mêmes, puisque nous voulons forcer les autres à vivre selon notre propre naturel (ou complexion corporelle) et que ces derniers agissent de même avec nous : « D’où l’on voit que tout homme désire naturellement que les autres vivent à son gré ; et comme tous le désirent également, ils se font également obstacle ; et comme aussi tous veulent être loués ou aimés de tous, ils se prennent mutuellement en haine. » (EIII, 31, scolie).

On voit ainsi la nécessité de vouloir sortir du mécanisme projectif de l’Imagination puisque celui-ci est à la racine des conflits humains.

4. Comment en sortir ?

Nous avons mis en évidence les caractéristiques de la nature de la projection imaginative : ignorance des causes, subjectivité et isolement. Il doit magistralement apparaître que la sortie de ce mécanisme peut s’opérer grâce à  la connaissance du deuxième genre, la Raison, qui engendre des idées adéquates par la recherche des causes et la mise en évidence des notions communes. La découverte des causes des idées inadéquates liées aux affections corporelles ainsi que la déstructuration du mécanisme même de la projection pallient évidemment l’ignorance énoncée dans la première caractéristique. La considération simultanée de plusieurs affections et des idées associées ouvre la voie vers une connaissance objective des choses et sort les différentes projections de leur isolement en les réunissant sous un mécanisme commun, ce qui  anéantit les effets pervers des deux autres caractéristiques.

Pour revenir à l’exemple cité plus haut de la personne à la recherche de reconnaissance de soi par les autres, la découverte de  la nécessité de ce désir ainsi que du mécanisme de projection associé lui permettra de considérer toute relation entamée sur cette base avec un regard beaucoup plus ouvert et, autant que faire se peut, d’empêcher que cette relation ne dégénère en conflit destructeur.

Jean-Pierre Vandeuren

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