Cheminement vers la libération de la servitude envers les passions (1)

« Je pose comme une définition qui définit les êtres, qu’ils ne sont autre chose que puissance. »

Platon, Sophiste

 

L’étude entamée depuis l’article « L’automate spirituel » a pour but pratique la libération de l’homme de sa servitude à l’égard de ses passions. Nous avons vu que cette libération consistera à rendre adéquates les idées inadéquates afférentes aux passions, c’est-à-dire à sortir ces dernières de leur isolement et à les  resituer dans leurs chaînes causales. Confrontés à cette tâche, les diverses psychothérapies interrogent les conflits fondamentaux de l’individu qui conduisent à un sentiment d’angoisse psychologique et, de là, aux passions. Ils reconstruisent ainsi la chaîne causale des idées inadéquates. Cette analyse de la démarche des psychothérapies faisait l’objet de l’article « Spinoza et l’angoisse (2) » qui se terminait comme suit :

« Il reste cependant que cette adéquation ne pourra être complétement obtenue qu’en sortant l’individu de son rapport avec lui-même et en le faisant entrer dans son rapport à l’Etre par la connaissance du troisième genre … »

Nous voudrions à présent tracer le cheminement spinoziste complet vers l’adéquation des idées inadéquates, cheminement qui comporte les trois étapes d’affranchissement que sont les trois genres de connaissance et qui nous fera partir du monde projectif de l’Imagination, règne des choses singulières  déterminées, isolées des causalités, passer ensuite par la découverte des causalités de ces déterminations, à la façon éventuelle des psychothérapeutes, grâce à la Raison, pour enfin ne considérer que la causalité elle-même, grâce à l’Intuition.

Trois mots clés ont été lâchés : chose singulière, détermination et causalité.

Les choses singulières

Pour Spinoza, les véritables objets de connaissance sont les choses singulières car elles conduisent à la connaissance de l’Etre :

« Plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu » (E V, 24).

Qu’appelle t’on « chose singulière » ?

« Par choses singulières, j’entends les choses qui sont finies et ont une existence déterminée » (E II, définition 7).

Ce que Spinoza appelle une « chose singulière » doit donc être vue comme une expression déterminée d’une certaine activité, au sens où un effet exprime une cause et une cause s’exprime dans un effet. Ainsi, une idée est une « chose » qui est une expression déterminée de l’activité de l’esprit.

Une chose est un mode fini, c’est-à-dire une expression de la Nature (naturante). Elle n’est pas nécessairement « en acte », autrement dit inscrite dans la durée. Par exemple : une fiction telle un cheval ailé.

Une chose singulière est un « mode fini existant en acte », c’est-à-dire une expression de la Nature (naturante) inscrite dans la durée. C’est ce qu’on appelle aussi une « détermination ». L’ensemble des choses singulières forment la «Nature naturée ».

Connaître une chose singulière, c’est donc connaître l’activité qui l’a déterminée, la causalité qui l’a engendrée.

Quelle est cette causalité ?

Les deux types de causalité

Une chose singulière étant le résultat d’une activité est donc conçue par autre chose qu’elle, conçue au double sens d’engendrée (concevoir un enfant) et de connue (concevoir une idée). Il faut en effet rappeler que pour Spinoza, il y a un strict parallélisme entre les choses et les idées :

« L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses » (EII, 7).

Une chose singulière est donc conçue par la Nature de deux façons : immédiatement en tant qu’idée ou essence formelle (formelle signifie idéale et s’oppose à actuelle (existant en acte)) et médiatement comme produit par le réseau infini des causes extérieures qui l’ont amenée à l’existence. La première façon sera nommée « causalité interne » et la seconde « causalité externe ».

Remarquons qu’une chose singulière, une détermination, n’est rien d’autre pour Spinoza qu’une simple négation :

« La détermination ne marque rien de positif mais seulement une privation dans la nature de l’existence conçue comme déterminée » (lettre 36).

Ainsi tout corps existant en acte est fini et donc limité par d’autres corps, eux-mêmes limités par encore d’autres corps et ce à l’infini. Ils ne se conçoivent donc –toujours dans les deux sens  du mot conception – que négativement, c’est-à-dire par ce qu’ils ne sont pas : double négation, conceptuelle et ontologique, en accord avec le parallélisme entre les idées et les choses.

De là :

Le drame de l’homme 

L’homme, originellement, par la détermination qu’est son corps existant en acte qui est cette double négation est privé de l’accès à sa propre connaissance. En effet, comme nous l’avons souligné, connaître une chose singulière, c’est connaître la causalité qui l’a engendrée. Donc, se connaître pour un homme c’est connaître les deux causalités de son corps, interne et externe. Mais comme ce corps n’est conçu que négativement, c’est-à-dire par ce qu’il n’est pas, à la fois en tant que chose existante en acte comme produit d’une causalité infinie extérieure à lui et comme essence, immédiatement par la Substance, qui ne lui appartient pas non plus (« A l’essence de l’homme n’appartient pas l’être de la substance » (EII, 10)), l’homme est, dès le départ, isolé dans son  propre corps, coupé de ses causalités. Et son esprit, qui n’est que l’idée dont l’objet est la détermination qu’est ce corps en acte,   est donc voué aussi dès le départ, à n’avoir que des idées inadéquates car elles sont formées par l’Imagination (voir E II, corollaire de la proposition 11).

Détermination et Imagination sont indissolublement liées. Le début du chemin est donc :

L’Imagination et son monde projectif

Nous avons amplement décrit ce monde dans notre précédent article (« Automatisme spirituel et Imagination ») et montré que le mécanisme projectif associé à l’Imagination est à l’origine des illusions qui dirigent les hommes et des conflits qui détruisent leurs relations.

Ignorance des causes, subjectivité et isolement font de l’Imagination une connaissance mutilée et confuse des déterminations que sont les choses singulières.

L’entendement va se charger de rendre cette connaissance plus complète et plus claire  en explorant la causalité EXTERNE de ces choses. Ce sera la première étape du trajet de libération.

Mais avant de l’aborder, reprenons l’exemple que nous avions développé dans l’article précédent, celui d’un individu, appelons-le A, en désir d’admiration de la part des autres pour sa propre personne, qui rencontre un autre individu, appelé B, qui lui procure une telle admiration pour l’une de ses actions.

A va éprouver de la joie qu’elle imagine accompagnée de l’idée de B, et donc A va imaginer éprouver de l’amour pour B et, ainsi, être attiré par B, le désirer.  En réalité, la joie éprouvée est accompagnée, non de l’idée de la totalité de B, mais seulement de l’idée de l’admiration exprimée par B. La véritable cause de l’attirance de A pour B, n’est qu’une partie de B, celle que A projette d’elle-même en B. Lorsque B n’exprimera plus cette admiration, A s’efforcera de la retrouver en B, tout en niant de B les autres aspects qui ne lui conviennent pas. Et l’amour, peu à peu, se transformera en haine.

Il est grand temps de faire intervenir la Raison pour enrayer cet engrenage fatal …

Jean-Pierre Vandeuren

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