Cheminement vers la libération de la servitude envers les passions (2)

Raison et causalité externe

Comme il n’y a qu’une réalité, l’entendement et l’Imagination ne peuvent percevoir qu’elle. Mais l’imagination la perçoit, l’appréhende de manière morcelée à la fois du point de vue du sujet, à cause de son caractère subjectif (il y a autant d’imaginations que de sujets imaginants) et de l’objet, de par l’isolement des causes et des autres objets. L’entendement, partant des notions communes, va remédier à ce morcellement en unifiant les esprits individuels grâce à la connaissance du deuxième genre qui est commune à tous et, de même, du côté des objets, en les reliant entre eux par les liens de causalité.

De quelle causalité s’agit-il ici ?

De la causalité externe ou d’engendrement. En effet, la Raison part, comme l’Imagination, de la perception, c’est-à-dire des affections de notre corps par les corps extérieurs, pour dégager les notions communes entre ces corps et le nôtre, et entre tous les corps. Mais ces corps existants en acte sont tous soumis à la chaîne infinie des causes extérieures qui les déterminent à exister et à produire leurs effets sur d’autres corps.  La Raison va donc devoir explorer cette causalité externe pour en extraire les lois qui régissent les rapports de causalité entre les choses singulières. La Raison procède inductivement des choses singulières vers les lois universelles, pour, par après, appliquer ces lois aux cas particuliers rencontrés.

Alors que l’Imagination ne percevait que les choses singulières isolées, la Raison perçoit à la fois les choses singulières et les causalités externes qui les unissent les unes aux autres. La Raison saisit l’unité des choses singulières en des lois qu’elle découvre et explique par leurs propriétés spécifiques.

Par exemple, comme nous l’avons détaillé dans l’article « Automatisme spirituel et Imagination », la Raison saisit l’unité des connaissances imaginatives par le mécanisme de projection et en établit les propriétés spécifiques que sont l’ignorance des causes, la subjectivité et l’isolement. En appliquant ces découvertes aux diverses situations émotionnelles vécues et aux idées inadéquates afférentes, elle peut parvenir à rendre celles-ci adéquates.

Pour illustrer ceci, revenons à l’exemple utilisé à la fin de l’article précédent, où l’individu A, en recherche d’admiration se sentait attiré par la personne B qui lui avait exprimé une telle admiration lors d’une occasion particulière.

Si A ne sort pas du premier genre de connaissance, il va se focaliser sur la chose singulière sans considérer la loi causale et ainsi, chaque fois qu’il rencontrera quelqu’un qui lui exprimera une certaine admiration, il risque de s’y attacher, sans égard aux autres caractéristiques de la personne rencontrée. A restera dans la discontinuité de ses émotions, soumise à l’ordre commun de la nature, celui des rencontres et prenant les effets pour des causes.

Eprouvant un amour, c’est-à-dire une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure, la raison de A devrait se mettre à interroger cette idée. Quelle partie de B me convient-elle ? Quelle est la vraie cause de la joie éprouvée ? La loi causale apparaitrait alors : à chaque rencontre, je projette sur l’autre mon besoin d’être admiré.

En général, en ce qui concerne les sentiments d’amour et de haine, la loi causale imaginative se trouve dans la réponse à la question : quelle partie de moi est-ce que je projette sur l’autre ? Et quelle partie de moi l’autre nie-t-il ?

La connaissance par la Raison permet de rectifier le donné imaginatif et de neutraliser ses effets potentiellement destructeurs, notamment ces passions excessives qui naissent uniquement de notre ignorance. Elle permet aussi de choisir au sein de ce donné, par la perception qu’elle a de la nature de nos affections et de leurs causes, ce qui est utile à notre conservation et nous offre des occasions toujours renouvelées d’éprouver des joies actives et de restreindre ainsi d’autant la domination des passions, joyeuses ou tristes. Ces joies actives proviennent de deux sources : l’une interne, liée à l’activité même du connaître rationnel, l’autre externe liée à la rencontre d’objets bons pour notre nature.

Mais l’activité de la Raison, même source de joie interne, demeure extérieure à l’individu.  Dépourvue de la capacité de s’intérioriser, de se vivre, les préceptes de la Raison peuvent demeurer inefficaces.

Pourquoi ?

La Raison demeure attachée aux choses singulières, aux déterminations corporelles : c’est son matériau de base. Elle les étudie de façon « scientifique », en présupposant la divisibilité et le caractère dénombrable de la Nature. Mais la Nature naturante est une et indivisible. La connaissance du deuxième genre est alors de facto condamnée à rester à l’extérieur des choses singulières qui expriment cette Nature, ne pouvant aborder cette dernière que de façon abstraite et superficielle. Si les préceptes de la Raison ne nous sont pas intimes, c’est que ses inductions et l’application des lois causales découvertes ne peuvent pas dépasser le rapport extensif à l’étendue. La Raison ne conçoit la Nature que comme cause extérieure des choses singulières, elle ne peut donc pas percevoir la causalité interne, intime, qui les constitue. Et par voie de conséquence, elle demeure extérieure à  cette chose singulière qu’est l’individu qui tente d’en appliquer les préceptes. Même en éprouvant une satisfaction interne, l’homme sous régime rationnel, qui puise cette satisfaction à la causalité interne de la Nature – sa propre puissance d’agir source de cette satisfaction en est un effet direct – n’a précisément accès qu’à cet effet, n’étant pas encore en mesure de remonter à sa cause, d’appréhender le type de causalité qui le produit, la causalité interne de la Nature.

Seule l’Intuition, la connaissance du troisième genre, est susceptible de pouvoir accéder à cette causalité interne…

Intuition et causalité interne

La causalité interne est le dynamisme immanent de la Nature, autrement dit son essence active, sa puissance (« La puissance de Dieu est l’essence même de Dieu » E I, 34), d’où les choses singulières puisent la force qui les fait persévérer dans l’existence (« Dieu n’est pas seulement la cause par qui les choses commencent d’exister, mais celle aussi qui les fait persévérer dans l’existence », E I, 24, corollaire), leur Conatus  (« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose » E III, 7), leur puissance (« la puissance d’une chose, ou l’effort par lequel elle tend à persévérer dans son être » Idem, démonstration).

Ainsi, l’essence actuelle d’un homme particulier, sa puissance d’être et d’agir, est en lien direct avec l’essence, la puissance de la Nature car elle est causée de façon immédiate par cette dernière. Cette essence, contrairement à l’existence n’est pas déterminée passivement, de l’extérieur, par d’autres choses qu’elle. Tout comme la puissance de la Nature, elle est indéterminée ; plutôt que détermination, elle est indétermination.

La connaissance du troisième genre, l’Intuition, consiste à s’unir avec cette causalité interne. Cette union est une garantie de conservation éternelle pour l’esprit intuitif car sa source est immuable et dégagée de tout commerce avec l’extériorité, seule cause possible de destruction  (« Aucune chose ne peut être détruite que par une cause extérieure » E III, 4).

Mais quel est l’apport pratique, pour ce qui est de la libération de la servitude envers les affects, de  cette Intuition qui demeure, il faut bien le dire, furieusement théorique pour la plupart des individus ?

Selon nous, il réside dans la prise de conscience du caractère totalement indéterminé du Conatus. Jetée dans l’existence, l’essence de l’homme ne s’actualise vraiment qu’en s’aliénant envers des choses extérieures rencontrées et devenant ainsi désir de ces choses. Cette aliénation est la source passionnelle. La Raison, nous l’avons vu, peut, dans une certaine mesure, grâce à la recherche des causes de ces aliénations, dépassionner la vie affective. Mais cette intervention de la Raison est souvent loin de suffire (« je vois le meilleur et je l’approuve et pourtant je fais le pire »).  La véritable libération doit être prise dans son sens le plus strict de « désengagement », désengagement de l’aliénation vécue, et cela, par la reprise de l’indétermination originelle du Conatus.

« La force, par laquelle l’homme persévère dans l’existence, est limitée, et la puissance des causes extérieures la surpasse infiniment » (E IV, 3). Lorsque le Conatus individuel est engagé dans un désir concret, souvent les causes extérieures vont venir contrecarrer la réalisation de ce désir. L’homme sous régime imaginatif ou même rationnel en ressentira de la tristesse et pourra s’obstiner toujours dans la même voie, malgré les échecs répétés, persuadé de la convenance du désir poursuivi avec sa propre nature. Cet homme enferme son Conatus dans une détermination extérieure. Même sous régime rationnel, il peut se persuader, par la Raison, d’avoir découvert la bonne détermination  de sa nature, en la justifiant, par exemple, par un certain type d’éducation subie.  Il en est ainsi souvent des personnes guidées par un désir d’excellence. Plus généralement, la TCC considère que ce sont les schémas de comportement inculqués dans notre enfance et devenus obsessionnels qui sont à l’origine de la plupart des malaises existentiels. Le désir d’excellence obsessionnel est un tel schéma (« Si je ne réussis pas à me hisser au sommet de la hiérarchie de l’entreprise, je ne vaux pas grand-chose »). En fait, c’est plutôt des échecs subis dans la poursuite de la réalisation du désir, échecs dus à la puissance des causes extérieures qui la contrecarre, que naît le malaise existentiel. L’homme sous régime intuitif ressentira évidemment de l’insatisfaction lorsque son désir concret verra sa réalisation contrecarrée, mais non de la tristesse, car, en se délivrant de la détermination extérieure (de la causalité externe), même très justement découverte, il renouera avec l’indétermination originelle de son Conatus, ce qui lui permettra de sortir des méfaits de cette détermination sous forme d’obsession vers la réalisation d’un désir spécifique et de le réorienter dans un autre désir concret.

Jean-Pierre Vandeuren

Publicités
Cet article, publié dans Général, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s