Spinoza et Joseph Jacotot (3)

La vision anthropologique : l’homme est une volonté servie par une intelligence

Cette vision peut-elle trouver sa place dans le système spinoziste ?  Plus exactement, peut-elle s’en déduire ?

Il s’agit d’une formulation de l’essence de l’homme en général, formulation que Spinoza récuserait. Il n’y a, pour ce dernier, que des essences de choses particulières. Une essence de l’homme en général ne serait pour lui qu’un énoncé abstrait, un universel. Par ailleurs, en se limitant aux mots utilisés, on sait aussi que, pour Spinoza, il n’y a pas de « volonté », il n’y a que des volitions particulières. La volonté n’est pas distincte de l’entendement : « La volonté et l’entendement sont une seule et même chose » (E II, 49, corollaire). Et que signifie le mot « intelligence » ? N’est-ce pas la même chose que l’entendement ? Auquel cas la vision ci-dessus se réduirait à « l’homme est une volonté ». Mais c’est peut-être cela. Il nous faut d’abord deviner le sens des mots utilisés par Jacotot, au départ de ses textes.

Pour Jacotot, avant que d’être instance de choix, la volonté est puissance de se mouvoir, d’agir selon son propre mouvement. Cette volonté, c’est moi, c’est mon âme, c’est ma puissance, c’est ma faculté. En termes spinozistes, cela ne nous semble être rien d’autre que le Conatus humain, soit le Désir, l’Appétit, avec conscience de lui-même. D’ailleurs, Spinoza nomme Volonté, le Conatus rapporté à l’esprit seul : « Cet effort, quand il se rapporte à l’esprit seul, est appelé Volonté » (E III, scolie de la proposition 9).

Quant à l’intelligence, nous ne trouvons nulle part trace d’une quelconque définition, le mot étant, pour Jacotot, suffisamment connu par sa définition usuelle de « faculté de comprendre et d’organisation du réel en pensées ». Nous en trouvons cependant une approche technique : l’intelligence est attention et recherche avant d’être combinaison d’idées. On pourrait donc identifier cette intelligence avec la Raison spinoziste qui présente un aspect théorique, par la recherche des notions communes et un aspect pratique, par la recherche de l’utile propre de l’individu. En tout cas, pour Jacotot, comme affirmé dans sa vision anthropologique, cette intelligence apparaît au service de la volonté, entendue plutôt comme Désir au sens de Spinoza.

Maintenant, pour Spinoza, l’essence actuelle, c’est-à-dire l’essence d’un homme particulier existant dans la durée, n’est autre que le Désir, Appétit conscient de lui-même :

« Cet effort, quand il se rapporte exclusivement à l’esprit, s’appelle Volonté ; mais quand il se rapporte à l’esprit  et au corps tout ensemble, il se nomme Appétit. L’Appétit n’est donc que l’essence même de l’homme, de laquelle découlent nécessairement toutes les modifications qui servent à sa conservation, de telle sorte que l’homme est déterminé à les produire. De plus, entre l’Appétit et le Désir il n’y a aucune différence, si ce n’est que le Désir se rapporte la plupart du temps à l’homme, en tant qu’il a conscience de son Appétit ; et c’est pourquoi on le peut définir de la sorte : Le Désir, c’est l’Appétit avec conscience de lui-même. Il résulte de tout cela que ce qui fonde l’effort, le vouloir, l’appétit, le désir, ce n’est pas qu’on ait jugé qu’une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu’une chose est bonne par cela même qu’on y tend par l’effort, le vouloir, l’appétit le désir. » (E III, scolie de la proposition 9).

Et ce Désir, sans orientation spécifique au départ, se voit balloté par les vagues de l’existence au gré des vents des passions et non selon son propre mouvement. Mais, heureusement, la Raison peut lui venir en aide :

« Agir par vertu, absolument n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre, conserver son être (ces trois mots signifient la même chose) sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre » (E IV, 24).

On voit donc que, pour Spinoza, la Raison est aussi au service du Désir humain, pour lui donner l’orientation qui peut conduire l’homme à la vertu, c’est-à-dire au déploiement de sa propre puissance d’être ou d’agir.

La vision anthropologique de Jacotot peut ainsi être considérée comme un corollaire des propositions spinozistes et se reformuler ainsi : l’essence actuelle de l’homme est le Désir, Appétit conscient de lui-même, et ce Désir, guidé par la Raison, conduit l’homme à agir par vertu absolument, c’est-à-dire à faire certaines choses qui peuvent être comprises par les seules lois de sa nature.

Le principe d’égalité de toutes les intelligences

Nul ne contestera que l’intelligence est une faculté de l’esprit humain. Or celui-ci est une partie de l’entendement de Dieu ou la Nature :

« Il suit de là que l’esprit  humain est une partie de l’entendement infini de Dieu ; et par conséquent, lorsque nous disons que l’esprit humain perçoit ceci ou cela, nous ne disons pas autre chose sinon que Dieu, non pas en tant qu’infini, mais en tant qu’il s’exprime par la nature de l’esprit humain, ou bien en tant qu’il en constitue l’essence, a telle ou telle idée ; et lorsque nous disons que Dieu a telle ou telle idée, non plus seulement en tant qu’il constitue la nature de l’esprit humain, mais en tant qu’il a en même temps l’idée d’une autre chose, nous disons alors que l’esprit humain perçoit une chose d’une façon partielle ou inadéquate » (E II, 11, corollaire).

Si nous définissons, de façon tout-à-fait générale, l’intelligence comme la faculté de l’esprit humain de percevoir quelque chose, c’est-à-dire de former des idées, le scolie ci-dessus montre que c’est la Nature, en tant que chose pensante qui exprime cette idée par l’esprit humain. Ainsi,l’égalité théorique de toutes les intelligences provient de la communauté de la source de toutes les idées qui  n’est autre que Dieu ou la Nature : lorsque l’esprit de l’individu A perçoit une chose et que celui de l’individu B perçoit la même chose, c’est Dieu, en tant qu’il constitue les essences des esprits de A et de B, qui a l’idée de cette chose. Ainsi, l’opinion de l’égalité des intelligences de Jacotot est-elle justifiée comme vérité au sein du système spinoziste.

Mais c’est évidemment là une égalité toute théorique, de principe. En fait, il existe autant de différence entre les esprits que de différences entre les individus, ce que reconnaissait aussi Jacotot, et que, à la suite de Descartes, Locke et Helvétius, il attribuait à l’éducation et aux différences d’attention et de volontés qu’elle induit. Fort bien, mais comment caractériser cette inégalité de fait des intelligences ?

Spinoza la caractérise par les différents niveaux d’activité de l’esprit humain :

« Notre esprit est en partie actif, mais en partie passif ; dans la mesure où il a des idées adéquates, il est nécessairement actif ; et dans la mesure où il a des idées inadéquates, il est nécessairement passif » (E III, 1).

En Dieu, toutes les idées sont adéquates, mais dans l’esprit humain elles peuvent devenir inadéquates. Cette inadéquation provient de la situation naturelle de l’homme, soumis d’emblée à la connaissance du premier genre, seule source d’erreur, car suivant  l’ordre commun des rencontres naturelles. Selon Spinoza, un esprit sera d’autant plus ‘intelligent’ qu’il est plus actif.

Jacotot était un optimiste : si nous ne voulons pas tous, nous pourrions tous vouloir, croyait-il, et rétablir ainsi l’égalité naturelle. En termes spinozistes, cela se traduit par : nous sommes tous capables d’augmenter le plus possible l’activité de notre esprit, sa partie « éternelle ». Et c’est pour cela, à l’intention de ceux qui désirent le suivre dans cette entreprise,  que Spinoza a élaboré l’Ethique …

Le principe Tout est dans tout

Jacotot : « Personne ne doute que celui-là serait très savant qui connaîtrait un livre et qui saurait tous les commentaires auxquels il peut donner lieu. Il est vrai que cette supposition est absurde dans la vieille méthode ; ce résultat ne peut être obtenu qu’à force de veilles et d’années ; il est le fruit des efforts continuels d’une mémoire qui succombe sans cesse sous le fardeau d’un nombre prodigieux de faits et de réflexions nouvelles, éparses, sans ordre, et, par conséquent, sans liaisons ; mais ce qui paraît impossible devient un jeu quand on commence par savoir un livre. Il est aisé de s’apercevoir que tous les autres livres ne sont autre chose que le commentaire et le développement des idées contenues dans le premier. N’apprenez donc rien sans le rapporter, par la pensée, au premier objet de vos études : cet exercice doit durer toute la vie. Il se forme ainsi des liaisons intimes entre vos idées : elles s’entraident, elles se développent, elles s’éclaircissent l’une par l’autre ; quoiqu’elles se louchent par tous les points, elles ne se mêlent pas. C’est un cercle immense dont les points innombrables se présentent à la pensée un à un, s’il lui plaît, réunis ou désunis, au nombre qu’elle a fixé, enfin dont tout l’ensemble et les détails ne forment qu’un tout que l’intelligence peut embrasser d’un seul coup d’œil. »

Ce serait mal comprendre Jacotot que de penser que toutes les sciences sont positivement contenues dans le premier livre venu, et par exemple les mathématiques, la géographie ou la musique, dans Télémaque. Mais, d’après lui, avoir appris à faire toutes les combinaisons possibles avec les idées et les mots contenus dans un livre, c’est s’être rendu faciles les combinaisons analogues que l’esprit doit faire pour acquérir des connaissances d’un autre genre : car l’esprit humain, toujours le même, n’a que des facultés et des procédés toujours les mêmes pour apprendre les objets les plus divers de connaissances.

Spinoza parlerait d’automatisme spirituel : des idées adéquates suivent automatiquement d’autres idées adéquates.

Alors, pourquoi ne pas remplacer Télémaque par … l’Ethique.

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

 

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