Puissance et Intuition

Tout ce qui se produit, tout ce qui est, a une raison d’être et la connaissance du troisième genre est la connaissance de cette raison d’être, de la nécessité que cela soit, et que cela soit ainsi.

Quand on arrive à ce stade de compréhension, le doute n’est plus possible. Il ne reste ni alternative, ni confusion, ni indistinction. L’idée vraie contient la raison de tout ce que l’on peut nier ou affirmer de son objet, ainsi que la nécessité de son existence. C’est ainsi qu’en géométrie, par exemple, l’idée vraie du cercle contient toutes les propriétés du cercle, qu’on obtient par déduction. L’idée vraie du cercle est exprimée par sa définition. Quelle définition ? Le cercle est « l’ensemble des points équidistants d’un point donné » est une bonne définition, mais elle est « nominale », elle n’est pas « réelle », elle ne montre pas l’existence du cercle. Cette existence est une inscription dans la durée, donc dans l’étendue. Dans l’étendue, un corps est engendré par le mouvement et le repos. Dès lors, on lui préférera la définition du cercle comme « la figure engendrée par la rotation d’un segment de droite autour de l’une de ses extrémités », qui exprime la nécessité de son existence dans l’attribut étendue.

La connaissance du troisième genre serait l’intuition des bonnes définitions, c’est-à-dire des essences des choses ; celle du deuxième genre déduit les propriétés de ces définitions. Cela convient bien aux « êtres de raison » comme les objets géométriques, mais qu’en est-il des autres choses, et notamment des passions, puisque c’est de leur servitude qu’il faut parvenir à se libérer?

Etant donné que Spinoza traite des passions « comme s’il s’agissait de lignes et de plans », on peut, en première approche, imaginer que la troisième partie de l’Ethique procède avec les passions comme avec les objets géométriques. La connaissance du troisième genre d’une passion en serait dès lors la donnée d’une bonne définition et celle du deuxième genre en déduirait les propriétés. Par exemple, la bonne définition de l’amour est « une joie accompagnée de l’idée d’une chose extérieure » et l’une de ses propriétés est la volonté de l’amant de se rapprocher de la chose aimée, sachant que par volonté, Spinoza entend ici la satisfaction qui est dans l’amant à cause de la présence de la chose aimée et qui renforce la joie de l’amant, ou du moins l’alimente (Eth III, définition générale des sentiments 6, explication).

Ainsi, Une psychologie rationnelle est possible, c’est-à-dire une anthropologie intelligible qui dit les sources et les formes des passions irrationnelles ou des affects actifs et libres.

Mais ces définitions générales et ces déductions doivent être singularisées, car il n’y a de connaissance vraie que des choses singulières (Eth V, 24 : « Plus nous comprenoons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu ») et la connaissance du troisième genre est la connaissance vraie des choses singulières (Eth V, 36, scolie : « … l’efficacité de la connaissance des choses singulières que j’ai appelée intuitive ou du troisième genre … »)  et, « N’importe quel affect de chaque individu discorde de l’affect de l’autre, autant que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre » (Eth III, 57). Ma vie affective a une singularité absolue, alors même que la troisième partie de l’Ethique prétend décrire les lois universelles de la vie passionnelle, aussi universelle que les lois de la physique. Plus encore, en dépit de l’universalité de ces lois, chaque passion est spécifiée à la fois par le corps du sujet et celui de l’objet, puisque chaque objet agit diversement sur chaque sujet, de telle sorte que, si l’on peut parler en général de l’amour, l’amour de Pierre pour Marie sera différent de celui qu’il éprouve pour Albertine, tout aussi différent de celui de Paul pour cette dernière : « De la joie, de la tristesse et du désir, et par conséquent de tout affect qui en est composé, il y a autant d’espèces qu’il n’y a d’espèces d’objets qui nous affectent » (Eth III, 56).

La question est maintenant d’avoir la connaissance du troisième genre de la chose singulière qu’est une passion singulière.

Or, l’essence d’une chose singulière, c’est sa puissance, son Conatus. La connaissance du troisième genre d’une chose singulière, c’est donc celle de sa puissance. Par exemple, la puissance d’une passion, c’est la puissance d’une cause extérieure comparée à la nôtre (Eth IV, 5 : « La force et l’accroissement d’une passion quelconque, et sa persévérance à exister ne sont pas définis par la puissance par laquelle nous nous efforçons de persévérer dans l’existence, mais par la puissance d’une cause extérieure comparée à la nôtre »), plus exactement la puissance de notre imagination des causes extérieures, celle de notre projection sur ces causes extérieures. Peut-on arriver à une connaissance du troisième genre d’une puissance en général ? De  celle d’une passion en particulier ?  L’Ethique semble  l’affirmer, en tout cas pour ce qui est d’une connaissance « claire et distincte » : « Il n’y a aucun sentiment dont nous ne puissions former quelque concept clair et distinct » (Eth V, 4, corollaire (voir aussi le scolie associé)).

Portons notre attention sur un sentiment d’amour singulier, comme par exemple celui de Tomas envers Tereza dans L’insoutenable légèreté de l’être. Comme nous l’avons analysé dans les articles « Lecture spinoziste de l’insoutenable légèreté de l’être » et « le troisième genre de connaissance, l’Intuition », on peut aboutir à une définition formelle de ce sentiment d’amour comme  de la compassion éprouvée par Tomas envers Tereza. Ce faisant, nous avons obtenu une connaissance claire et distincte de cet amour, connaissance qui cependant ne dit rien de sa puissance. Il s’agit plutôt d’une connaissance du deuxième genre obtenue par induction à partir de certaines notions communes (caractéristiques communes à ce sentiment et à d’autres connus de Tomas). Mais c’est la deuxième étape d’un itinéraire.

En effet, la différentiation des genres de la connaissance  n’est pas un classement mais un itinéraire. Un itinéraire qui consiste à comprendre d’abord que l’origine de la pensée fausse est l’imaginationavec ses délires anthropomorphiques et superstitieux sur le plan théologique, ses délires passionnels dans le domaine psychologique, et enfin ses délires de frayeur et d’angoisse sur le plan moral et politique. Il s’agit donc de procéder d’abord à la critique de l’imaginaire, en montrant que l’origine même de cet imaginaire (qui est à son tour origine de l’erreur) est le désirlorsque celui-ci n’est pas critiqué. Dans l’article « le troisième genre de connaissance, l’Intuition », nous avons procédé à cette critique et parcouru les deux premières étapes de cet itinéraire de connaissance. Nous sommes au seuil du troisième et il nous faut maintenant tenter de pénétrer à l’intérieur même de Tomas pour y ressentir la puissance des passions qui le déterminent à agir, l’intuition d’un être, suivant Bergson, éminent lecteur de Spinoza, étant « la sympathie intellectuelle ou spirituelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un être pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ».

Tomas, tout au long du roman, s’interroge sur ses sentiments et est tiraillé entre son désir de « légèreté » (conserver son style de vie de don Juan) et de « lourdeur » (la fidélité envers Tereza), mais chacun de ses actes est la résultante d’une passion ; Tomas n’est jamais dans l’action, au sens où il serait la cause principale de ses actes : ce sont les forces extérieures qui les déterminent. Il n’est pas question ici de critiquer ces actes, mais de voir comment ils auraient pu être des actions, car

« Toutes les actions auxquelles nous sommes déterminés par un sentiment, qui est une passion, nous pouvons être déterminés à les faire sans lui, par la Raison » (Eth IV, 59).

Tomas se doit de saisir la puissance de chacun des désirs auxquels il est confronté. Regardons –le à Zurich, après le départ, sans espoir de retour de Tereza. Quelles sont les forces extérieures en présence ? D’un côté, pour le convaincre de ne pas partir, il y a toutes ces conquêtes d’un moment, ces plaisirs de découverte. Autant d’influences, de forces peu puissantes car dispersées et non vues comme nécessaires. Il y a aussi le confort matériel d’une position assise et respectée de médecin. Encore une fois une force peu puissante car c’est dans l’exercice même de la médecine que Tomas s’épanouit, non dans les gratifications matérielles que cet exercice peut apporter. De l’autre côté, il y a Tereza, et surtout Tereza en tant que projection du caractère compatissant de Tomas :

« Le samedi et le dimanche il [Tomas] avait senti la douce légèreté de l’être venir à lui du fond de l’avenir. Le lundi, il se sentit accablé d’une pesanteur comme il n’en avait encore jamais connu. Toutes les tonnes de fer des chars russes n’étaient rien auprès de ce poids. Il n’est rien de plus lourd que la compassion. Même notre propre douleur n’est pas aussi lourde que la douleur coressentie avec un autre, pour un autre, à la place d’un autre, multipliée par l’imagination, prolongée dans des centaines d’échos.

Il se morigénait, s’intimait l’ordre de ne pas céder à la compassion, et la compassion l’écoutait en baissant la tête comme un coupable. La compassion savait qu’elle abusait de ses droits mais s’obstinait discrètement, ce qui fait que cinq jours après le départ de Tereza, Tomas annonça au directeur de la clinique (celui-là même qui lui téléphonait tous les jours à Prague après l’invasion russe) qu’il devait rentrer immédiatement. […] »

Tomas, d’après cet extrait, semble bien avoir ressenti la puissance de cette force extérieure, mais ce qui lui manque, pour sortir de la passion et devenir actif, c’est la conscience que c’est cette puissance qui le pousse à suivre Tereza, puissance que sa propre nature compatissante lui confère, conscience qui n’est autre que la connaissance du troisième genre de sa passion.

Cette connaissance aurait-elle pu modifier le comportement de Tomas ? Cela est possible mais  n’a pas d’importance du point de vue de l’action. Quel que soit l’acte qu’il aurait posé, partir ou non, il l’aurait accompli en ayant l’idée la plus claire possible de ses sentiments et donc il aurait été actif : « un sentiment est d’autant plus en notre pouvoir, et l’esprit est par lui d’autant moins passif, qu’il nous est mieux connu » (Eth V, , 3, corollaire).

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

 

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4 commentaires pour Puissance et Intuition

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Il est cohérent de définir le cercle comme « la figure engendrée par la rotation d’un segment de droite autour de l’une de ses extrémités » si « Dans l’étendue, un corps est engendré par le mouvement et le repos. »
    Quelques remarques toutefois
    1) L’idée qu’un corps est engendré par le mouvement et le repos me paraît datée et avoir vieillie. Il y aurait sans doute lieu d’y démêler les influences de la Scolastique qui, à ma connaissance, utilisait déjà cette définition du cercle ainsi que celle de la sphère comme engendrée par la rotation d’un cercle autour d’un diamètre, de la « nouvelle » physique de Galilée et des conceptions de Descartes.
    2) Nous avons, depuis près d’un siècle, beaucoup mieux pour caractériser ce que Spinoza appelle l’étendue.
    En effet, dans un premier temps, la relativité restreinte a opéré l’unification de l’espace et du temps physiques. Ces entités ne peuvent plus être considérées séparément mais sont les dimensions d’une même réalité.
    Cette première unification a conduit à une seconde que l’on peut, en simplifiant, appeler l’unification de la matière et de l’énergie.
    Mais la théorie de la relativité générale (1916) a conduit à une unification plus profonde que les deux précédentes.
    Avec la relativité restreinte, l’espace-temps, d’une part, et la matière-énergie d’autre part, restaient séparés, le premier étant le cadre dans lequel prennent place les phénomènes relatifs à la matière-énergie. Avec la relativité générale, l’espace-temps et la matière-énergie ne peuvent plus être considérés séparément mais forment un tout, les caractéristiques de l’espace-temps étant fonction du contenu de l’univers en matière-énergie.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,

      Il est évident que toutes les sciences, et notamment la physique et la biologie ont énormément progressé depuis le 17e siècle. Cependant, il ne faut pas oublier que la Raison spinoziste est essentiellement pratique et qu’elle doit surtout nous servir dans l’existence à nous permettre de favoriser les bonnes rencontres pour nous. Elle ne doit pas être confondue avec la connaissance scientifique que cependant elle permet.
      C’est ainsi, par exemple, que la « petite physique » des corps développée dans la deuxième partie de l’Ethique, pourrait faire sourire par sa simplicité comparée à la connaissance biologique actuelle des corps. Mais cette petite physique suffit amplement pour comprendre l’Ethique et l’apport scientifique de la biologie moderne est sans intérêt pour le but pratique de la conduite de notre existence que propose l’Ethique.
      De même, la connaissance de l’étendue qu’apportent les relativités restreinte et générale, outre qu’elle ne me semble accessible qu’à un nombre restreint de spécialistes ne peut être d’aucune utilité pratique dans la conduite de notre vie, d’autant plus que cette connaissance utilise la géométrie riemanienne, nettement moins intuitive pour le commun des mortels que la géométrie euclidienne, géométrie dans laquelle les définitions de cercle et de sphère utilisées par Spinoza, mais reprises d’Euclide, demeurent pertinentes.
      Les mathématiques sont pour Spinoza, LE modèle de direction droite de l’esprit (« Les hommes ont donc tenu pour certain que les pensées des dieux surpassent de beaucoup la portée de leur intelligence, et cela eût suffi pour que la vérité restât cachée au genre humain, si la science mathématique n’eût appris aux hommes un autre chemin pour découvrir la vérité ; car on sait qu’elle ne procède point par la considération des causes finales, mais qu’elle s’attache uniquement à l’essence et aux propriétés des figures. Ajoutez à cela qu’outre les mathématiques on peut assigner d’autres causes, dont il est inutile de faire ici l’énumération, qui ont pu déterminer les hommes à ouvrir les yeux sur ces préjugés et les conduire à la vraie connaissance des choses. » Eth I, Appendice), et c’est donc dans les mathématiques que Spinoza a puisé les idées qu’il applique à la conduite de la vie. Il n’est pas étonnant dès lors que la plupart de ses exemples sont mathématiques et peuvent dès lors nous sembler abstraits quant au but pratique poursuivi, mais c’est cependant eux qui nous permettent de comprendre exactement la pensée spinoziste. A nous de l’appliquer dans des situations existentielles plus concrètes. C’est ce que nous nous efforçons de faire, notamment au travers des articles de ce blog.
      Encore merci pour vos remarques constructives.
      Très cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Je partage, pour l’essentiel, votre approche, sauf sur un point. Vous écrivez que « l’apport scientifique de la biologie moderne est sans intérêt pour le but pratique de la conduite de notre existence que propose l’Éthique. » Il me semble, au contraire, que les sciences élargissent notre vision du monde, nous le font mieux comprendre ainsi que la place que l’homme y occupe, ce qui rentre très bien dans la perspective éthique ouverte par Spinoza.
    Je signale, sur Internet, la présentation de la thèse d’Epaminondas Vampoulis : « La physique de Spinoza ».
    L’auteur pose le problème du lien entre la physique, aujourd’hui périmée, du temps de Spinoza et l’ontologie de ce dernier.
    Il s’agissait d’une physique géométrique : la matière c’est l’étendue, d’où l’on déduisait logiquement que la science des corps c’est la mécanique, c’est-à-dire la science des lois du mouvement et de l’équilibre des corps (le repos).
    Dans l’ontologie de Spinoza, l’étendue est l’un des attributs de Dieu ; le mouvement et le repos constituent le mode infini immédiat de cet attribut.
    Qu’aurait écrit Spinoza sur l’attribut « matière » et sur son mode infini immédiat si, au lieu d’être inspiré par le mécanisme du XVII° siècle, il l’avait été par la physique contemporaine ?
    Question sans réponse, bien sûr mais il n’est pas évident, à mes yeux en tout cas, qu’elle soit sans intérêt, même dans une perspective purement éthique car, chez Spinoza, cette perspective est fondée sur une ontologie et en dépend entièrement.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • cballigand dit :

      Cher Monsieur Lechantre,

      Vos remarques sont pertinentes et vos références toujours utiles. Je vous en remercie à chaque fois.
      lorsque j’écrivais que « l’apport scientifique de la biologie moderne est sans intérêt pour le but pratique de la conduite de notre existence que propose l’Éthique. », j’aurais du être plus précis. je ne conteste pas du tout l’utilité de l’élargissement de notre vision du monde grâce à l’apport des sciences, et certainement Spinoza eut été le premier à s’en réjouir. Ce que je pense, c’est que, finalement, les précisions que la science moderne peuvent apporter quant à la compréhension des phénomènes physiques ne devraient pas changer l’ontologie spinoziste et que l’on pourrait sans doute adapter son discours aux nouvelles connaissances sans changer quoique ce soit aux conclusions pratiques de l’Ethique. Ce serait un bel exercice que d’adapter l’Ethique aux nouvelles connaissances scientifiques. La richesse de l’Ethique me semble inépuisable …

      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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