Connaissance et libération

Le thème central de l’Ethique est celui de la libération de l’homme de la servitude de ses passions. Et cette libération peut être obtenue par la puissance de l’entendement. Mais cette puissance ne provient pas de la connaissance abstraite, connaissance du vrai en tant que vrai (Eth IV, 1, scolie : « … les imaginations par lesquelles l’esprit est trompé, qu’elles indiquent l’état naturel du corps, ou signifient que sa puissance d’agir est augmentée ou diminuée, ne sont pas contraires au vrai et ne s’évanouissent pas par sa présence … »), mais de la connaissance nantie d’une force affective (Eth IV, 7 : « Un sentiment ne peut être contrarié et supprimé que par un sentiment contraire et plus fort que le sentiment à contrarier »). Revenons sur ces deux aspects : connaissance abstraite et connaissance affective.

La psychologie rationnelle développée dans la troisième partie de l’Ethique fournit à la fois une connaissance vraie des sentiments et de leur mécanique.

Pourtant, ce n’est pas parce que je connais la passion vécue que j’en suis libéré. En effet, me savoir amoureux, par exemple, ne me dit rien sur ni sur mon esprit, ni sur l’objet que j’aime : l’idée d’une quelconque affection du corps humain n’enveloppe pas la connaissance adéquate du corps extérieur (Eth II, 25), ni du corps humain (Eth II, 27), ni de l’esprit (Eth II, 29).

Mais pire encore : ce n’est pas parce que je connais les raisons de ma passions, les causes profondes qui font que je suis amoureux,  ce n’est pas parce que je connais la mécanique de la passion, et que je suis capable d’expliquer comme un mathématicien ou comme un physicien pourquoi je suis amoureux, que pour autant  je vais cesser de l’être. Connaître la mécanique des passions ne libère pas le passionné. De même en effet, comme il est développé dans le scolie de Eth IV, 1, que l’astronome a beau savoir que le soleil est un corps gigantesque, il continue de le voir petit;  de même, le passionné a beau savoir que l’objet qu’il aime ne mérite pas d’être aimé, il continue de l’aimer, puisque son affect comprend l’idée d’une affection bien réelle de son corps. Il ne suffit pas de savoir, par une connaissance abstraite, que le soleil est bien plus grand que moi pour cesser de le voir petit à l‘horizon, car ma perception m’informe en réalité sur la position véridique de mon corps dans l’espace par rapport au soleil ; de même il ne suffit pas de savoir que  cette femme est  odieuse pour cesser de la voir aimable, car mon amour m’informe de l’effet que cette femme produit sur moi, effet qui peut être bien plus grand ou plus fort sur moi que l’effet que cause dans mon esprit la connaissance juste de ce qu’elle est, et, a fortiori, la connaissance juste, mais très générale,  des lois de la passion amoureuse. On ne détruit pas ou on ne dissipe pas une illusion en connaissant sa cause si la présence de l’illusion est une information positive sur ma situation par rapport à ce que je vois ou ce que j’éprouve (Eth IV, 1 ; « Rien de ce qu’une idée fausse a de positif n’est supprimé par le vrai, en tant que vrai »).

Pourquoi la simple connaissance des causes de mon état changerait-il cet état ? Pourtant Spinoza affirme aussi : « Un sentiment qui est une passion  cesse d’être une passion sitôt que nous en formons une idée claire et distincte » (Eth  V, 3).

En un sens, il y a bien une connaissance des causes de la passion qui nous en libère, mais cette connaissance n’est pas une connaissance abstraite, c’est  une connaissance qui est elle-même  affective. Ce n’est pas la connaissance des raisons qui font que j’aime telle femme qui m’empêchera de l’aimer, mais bien plutôt l’amour de la raison qui accompagne cette connaissance qui aura peut-être assez de force pour relativiser l’amour de cette femme.  Pour sortir de la passion, il ne faut pas seulement connaître ses causes, mais il faut aimer cette connaissance. C’est cet amour qui dote la connaissance de la force affective qui lui permettra de contrarier la passion. La connaissance des raisons de l’amour doit être accompagnée de l’amour de la connaissance des raisons (Spinoza est le prince du chiasme !).

Mais comment naît cet amour de la connaissance ? De l’imagination distincte de la puissance d’agir de l’esprit. En effet :

« Lorsque l’esprit se considère lui-même et sa puissance d’agir, il se réjouit, et d’autant plus qu’il s’imagine lui-même et sa puissance d’agir plus distinctement » (Eth III, 53).

Ainsi, lorsque l’esprit découvre les causes de sa passion, il développe sa puissance d’agir qui est de comprendre et, en prenant conscience de cette puissance, il éprouve une joie accompagnée de l’idée de cette connaissance conquise, donc l’amour de cette connaissance. La connaissance est ainsi devenue affective et transforme la passion en action.

Lorsque cet amour de la connaissance est étendu à toutes les affections du corps, autrement dit les images des choses, Spinoza l’appelle « Amour envers Dieu », car « Tout ce qui est, est en Dieu, et rien, sans Dieu, ne peut ni être, ni être conçu » (Eth I, 15).

Et enfin, lorsque cette connaissance est celle du troisième genre, l’homme atteint « l’Amour intellectuel de Dieu ».

Jean-Pierre Vandeuren

 

 

 

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12 commentaires pour Connaissance et libération

  1. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Vous écrivez, au début de votre article :
    « Le thème central de l’Éthique est celui de la libération de l’homme de la servitude de ses passions. Et cette libération peut être obtenue par la puissance de l’entendement. Mais cette puissance ne provient pas de la connaissance abstraite, connaissance du vrai en tant que vrai ».
    J’aimerais relier cette phrase à ce qu’écrit Bruno Giuliani dans Le bonheur avec Spinoza : « Spinoza [… affirme] que la vérité et le bonheur sont immédiatement accessibles à l’humanité sans autre moyen que l’éveil de sa conscience à la véritable nature du monde » (pp. 6 – 7).
    Je vois l’Éthique comme le déploiement d’une ontologie et la libération effective de la servitude des passions comme un effet de la connaissance de la « véritable nature du monde ».
    Cette connaissance peut être dite encore abstraite au début de l’Éthique où, par exemple, chaque chose finie, un être humain notamment, est définie comme un « mode de la Substance ». Mais elle devient progressivement beaucoup plus concrète et affective lorsque, pour reprendre la formule de Giuliani, nous réalisons que chaque chose est une « expression de la Vie ».
    Plus précisément qu’une « philothérapie », et si vous voulez bien me pardonner ce barbarisme, l’Éthique est une « ontothérapie ». Il s’agit de se guérir d’une vision erronée du monde, d’accéder à une vision juste qui culmine dans l’amour intellectuel de Dieu.
    L’ontologie de Spinoza est métaphysique au sens de Karl Popper, c’est-à-dire non falsifiable (non réfutable empiriquement). Elle se présente d’abord comme une théorie à examiner, et, comme l’écrit cet auteur :
    « Si l’on considère à présent une théorie comme la solution que l’on se propose d’apporter à un ensemble de problèmes, cette théorie se prête alors immédiatement à la discussion critique, quand bien même elle serait non empirique et irréfutable. Car nous pouvons désormais poser des questions comme celles-ci : est-ce que la théorie résout effectivement le problème ? Le résout-elle mieux que ne font d’autres théories ? S’est-elle, éventuellement, contentée de déplacer celui-ci ? Est-elle simple ? Est-elle féconde ? » (Conjectures et réfutations p. 296)
    Je considère comme acquis depuis longtemps que cette ontologie est rationnelle au sens qu’un examen rationnel critique en révèle toute la pertinence, cohérence et fécondité.
    Mais il y a davantage. Il s’agit d’une ontologie dynamique car Spinoza montre que la puissance est l’essence de la Substance, c’est-à-dire Dieu, c’est-à-dire la Nature (Éthique I 34). Ce qui légitime la traduction de « Dieu » par « Vie » (Giuliani), « Énergie cosmique », « Flux autocréateur », …
    Or Spinoza définit l’affect en lien avec une variation de puissance, on pourrait dire variation de « vivance » (capacité à vivre, s’épanouir, et évoluer avec vitalité – la vivencia de la biodanza) (Éthique III déf. 3). Ce qui place directement la vie affective dans la perspective de la Vie.
    Spinoza déploie donc une ontologie qui est une vision à la fois rationnelle et affective de tout ce qui est, et s’attaque à la racine du « mal », c’est-à-dire à une vision ontologique erronée (mutilée et confuse), les passions n’étant que des symptômes de cette « maladie ».
    S’en tenir au niveau psychologique, c’est-à-dire à la connaissance des causes des passions risque de réduire l’Éthique à un rôle de traitement, voire de simple déplacement, de symptômes. L’ontologie, c’est-à-dire l’Éthique déployée dans sa totalité, est le vrai et seul remède à la servitude des passions.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur Lechantre,

      Votre commentaire est très pertinent et j’apprécie particulièrement votre néologisme (je préfère ce terme à celui de « barbarisme ») de « ontothérapie » et le lien que vous effectuez avec Karl Popper.
      Je vous accorde aisément que l’Ethique doit, idéalement, être prise dans son intégralité. Elle est d’ailleurs « circulaire », en ce sens que l’apogée de la libération amenée dans la fin de la cinquième partie se relie à l’ontologie de la première partie.
      La psychologie rationnelle développée dans la troisième partie repose sur l’anthropologie de la seconde partie qui, elle-même doit se comprendre à partir de l’ontologie de la première partie. Tout ceci renforce votre point de vue.
      D’ailleurs, dans les articles que j’ai consacré aux liens entre la psychologie rationnelle de Spinoza et les différentes théories psychologiques modernes (Freud, TCC, …), je n’ai cessé d’insister sur la supériorité de la première sur les secondes du fait de ses soubassements ontologique et anthropologique cohérents, alors que les secondes, dans le désir d’autonomiser la psychologie par rapport à la philosophie, dont elle n’était précédemment qu’une branche et de l’assoir en tant que science à part entière, en ont évacué toute référence métaphysique, car non falsifiable, et se sont toutes développées à partir d’une constatation particulière, détruisant par là-même leur prétention à une universalisation, donc au statut scientifique recherché.
      Cependant, il est courant de n’utiliser qu’une partie d’une théorie globale pour résoudre un problème, ne fut-ce que localement. Les malaises existentiels humains sont d’origine psychique. Bien sûr, pour Spinoza, ils résultent d’une vision ontologique erronée, mais, pour les aborder, il se restreint lui-même à l’étude de la psyché et le signale clairement au début du deuxième livre de l’Ethique, où il vise l’esprit humain : « Je passe maintenant à l’explication de cet ordre de choses qui ont dû résulter nécessairement de l’essence de Dieu, l’être éternel et infini. Il n’est pas question de les expliquer toutes ; car il a été démontré (dans la Propos. 16 de la première partie), qu’il doit y en avoir une infinité, modifiées elles-mêmes à l’infini, mais celles-là seulement qui peuvent nous mener, comme par la main à la connaissance de l’esprit humain et de son souverain bonheur. »
      Spinoza nous fournit ainsi une théorie psychologique pour nous amener à comprendre notre fonctionnement passionnel. Je ne vois pas pourquoi il ne nous serait pas permis de l’utiliser et, même, si cela peut nous aider à résoudre certains malaises existentiels, de s’en tenir à ce domaine.
      Il est vrai que pour un spinoziste pur et dur, cela peut sembler une emplâtre sur une jambe de bois. Mais des gens capables de comprendre et de véritablement saisir l’intégralité de l’Ethique, je n’en connais pas beaucoup, même parmi les esprits admis unanimement comme supérieurs : Voltaire disait que seul Spinoza avait bien raisonné, mais que personne ne pouvait le lire, Goethe butait sur de nombreux passages de l’Ethique, Alquié avouait n’y rien comprendre en définitive, Deleuze se disait spinoziste jusqu’au troisième genre de connaissance qu’il soupçonnait n’avoir été atteint que par Spinoza lui-même, …
      Voici ce que dit Deleuze à propos de l’Ethique dans l’un de ses cours : « Spinoza a été un des auteurs essentiels par exemple pour le romantisme allemand. Or, même ces auteurs les plus cultivés nous disent quelque chose de très curieux. Ils disent à la fois que l’Éthique c’est l’oeuvre qui nous présente la totalité la plus systématique, c’est le système poussé à l’absolu, c’est l’être univoque, l’être qui ne se dit qu’en un seul sens. C’est l’extrême pointe du système. C’est la totalité la plus absolue. Et en même temps, lorsqu’on lit l’Éthique, on a toujours le sentiment que l’on n’arrive pas à comprendre l’ensemble. L’ensemble nous échappe. On n’est pas assez rapide pour tout retenir ensemble. Il y a une page très belle de Goethe où il dit qu’il a relu dix fois la même chose et qu’il ne comprend toujours pas l’ensemble, et chaque fois que je le lis je comprends un autre bout. »

      Très cordialement.

      jean-Pierre Vandeuren

  2. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher Monsieur Vandeuren
    Je vous remercie pour votre longue et intéressante réponse qui m’a réjoui.
    J’ai soutenu que l’Éthique dans son intégralité était une ontologie de la libération (en reprenant le vocabulaire de Spinoza – Deus sive Natura – on pourrait parler, avec un peu d’humour, d’une « théologie de la libération » mais l’expression est maintenant consacrée par un usage dans un autre contexte depuis plusieurs dizaines d’années !). J’ai également soutenu que les passions étaient les symptômes d’une vision ontologique erronée et que, en conséquence, le vrai remède à la servitude des passions résidait dans l’Éthique déployée dans sa totalité.
    Vous objectez, en citant plusieurs auteurs célèbres, que, pratiquement, personne n’est capable « de comprendre et de véritablement saisir l’intégralité de l’Éthique ». Vous auriez pu également citer Bergson, lorsqu’il parle de :
    « ces choses énormes qui s’appellent la Substance, l’Attribut et le Mode, et le formidable attirail des théorèmes avec l’enchevêtrement des définitions, corollaires et scolies, et cette complication de machinerie et cette puissance d’écrasement qui font que le débutant, en présence de l’Éthique, est frappé d’admiration et de terreur comme devant un cuirassé du type Dreadnought » (L’intuition philosophique).
    La cause paraît donc entendue et votre objection, tout à fait pertinente, semble imparable.
    Je rappelle toutefois que ma réflexion s’appuyait sur une phrase du livre de Bruno Giuliani que je cite à nouveau :
    « Spinoza [… affirme] que la vérité et le bonheur sont immédiatement accessibles à l’humanité sans autre moyen que l’éveil de sa conscience à la véritable nature du monde ».
    Ici, au contraire, tout paraît simple et facile : il suffit de s’éveiller à la conscience de la véritable nature du monde pour être dans la vérité et le bonheur. Ceci nous met sur la voie qui, me semble-t-il, permet de répondre à votre objection : à l’ontologie, qui fait l’objet d’un enchaînement de démonstrations difficile à suivre, correspond une vision ontologique qui en résume l’essentiel et qui, elle, est simple et instantanée. Parmi d’autres énoncés équivalents possibles, elle s’écrit, par exemple : « Toute chose est une expression de la Vie » (Giuliani)
    On peut parler ici de vision intuitive et se référer à l’exemple de la quatrième proportionnelle qui sert à Spinoza à illustrer la connaissance du troisième genre ou science intuitive (E II 40). Il écrit que, sur les nombres les plus simples, il n’est pas besoin de la force de la démonstration de la Proposition 19 du livre 7 d’Euclide. Je concède que « voir en toute chose une expression de la Vie » peut apparaître comme très simple et même pauvre par rapport à la richesse de l’Éthique. Mais cette vision ontologique, aussi simple soit-elle, est, à mes yeux, un remède à la fois essentiel et souverain à la servitude des passions.
    L’Éthique nous met sur le chemin mais la difficulté est de se maintenir dans cette vision juste. Sur le modèle de ce qu’écrit Spinoza dans le scolie d’E V 10, nous pouvons, par exemple, nous préparer mentalement à des rencontres futures en comprenant qu’ontologiquement ce sera une expression de la Vie qui rencontrera une autre expression de la Vie. D’autres moyens sont sans doute à utiliser, c’est l’affaire de chacun.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher Monsieur Lechantre,

      Merci à vous aussi pour vos commentaires qui me réjouissent également car ils m’apprennent toujours quelque chose de neuf, m’obligent à approfondir certaines questions et surtout tissent un lien que je qualifierais d’amitié rationnelle entre nous.
      Vous me dites que la vision ontologique résumée en la formule « Toute chose est une expression de la Vie » (Giuliani) présente pour vous un résumé essentiel, simple et instantané de l’ontologie spinoziste. Je ne peux que considérer avec sympathie cette accès à l’Ethique, c’est votre porte d’entrée dans cette « Thèbes aux cent portes » et elle est respectable. cette vision illustre ce que j’écrivais dans l’article intitulé « L’Ethique, livre univers, livre universel », dont je me permets de retranscrire ici deux extraits en appui de mes (et de vos) dires :

      « L’Ethique est comme la « Thèbes aux cent portes » chantée par Homère, où chaque pharaon qui y vécu, ayant voulu laisser une trace indélébile de sa ferveur religieuse, y a construit des monuments dédiés aux diverses divinités. Thèbes regorgeait donc de temples et chacun pouvait y trouver celui érigé au dieu qu’il adorait. De même, chacun peut aborder l’Ethique en y cherchant une réponse à ses préoccupations essentielles. Il y trouvera une porte d’entrée qui le conduira au cœur de son problème. En ce sens, l’Ethique est un livre universel.

      L’Ethique se compose de cinq parties (voir l’article « Quelques mots à propos de l’Ethique »), qui toutes se tiennent, et il ne serait pas raisonnable d’extraire de cet ensemble tel ou tel aspect, en considérant qu’il se suffit à lui-même. Tout se tient, mais cela ne veut pas dire que tout se suive, selon le modèle simpliste d’une déduction rationnelle qui se déroulerait tout droit de manière univoque : la complexité du contenu développé par Spinoza se déploie, non sur un seul plan, mais dans un espace, selon une modalité qui n’est pas linéaire, de telle façon que s’y croisent de multiples voies ; et le réseau démonstratif est constitué de tous ces croisements, dont la complication donne le vertige. C’est ce qui fait la difficulté propre au discours spinoziste qui paraît lancer en permanence un défi à son lecteur, défi auquel celui-ci doit se donner les moyens de répondre, en se traçant son ou ses « chemins » dans l’Ethique, à partir de la porte par laquelle il a choisi d’y pénétrer. »

      Cette porte d’entrée me semble aussi celle choisie par Sylvain Zac dans son ouvrage « L’idée de vie dans la philosophie de Spinoza » (PUF, 1963). Cette prévalence de la notion de vie était adoptée par Spinoza lui-même dans ses « Pensées métaphysiques », alors que dans l’Ethique, il lui préfèrera celle de puissance … Il avait changé de porte d’entrée pour accéder à Dieu.

      Très cordialement.

      Jean-Pierre Vandeuren

  3. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami
    En décrivant l’Éthique comme « un réseau démonstratif […] constitué de tous ces croisements, dont la complication donne le vertige », vous m’invitez à rappeler et commenter à nouveau, notamment à l’intention de vos lecteurs, l’histoire de Dédale.
    On sait que, dans la mythologie grecque, Dédale construisit le Labyrinthe à la demande de Minos, roi de Crète, qui y fit enfermer le Minotaure, fruit des amours de la reine Pasiphaé et d’un taureau blanc. Minos soupçonna Dédale d’avoir conseillé Ariane et Thésée, qui tua le Minotaure, sur le moyen de sortir du Labyrinthe après y être entré et l’y fit enfermer à son tour, lui et son fils Icare. Le Labyrinthe, que Dédale avait construit de telle sorte que personne, pas même lui, ne pouvait en sortir.
    Dédale et Icare s’en échappèrent pourtant par la voie inattendue des airs, Dédale ayant fabriqué des ailes pour lui et son fils, mais ce dernier, en ne suivant pas les conseils de prudence de son père qui se contentait de raser les flots, périt de s’être trop approché du soleil.
    A mon point de vue, la vision ontologique juste, que l’on peut énoncer, entre autres, « à la Giuliani » par « Toute chose est une expression de la Vie », est au réseau démonstratif de l’Éthique ce que la voie aérienne de Dédale est à la voie piétonne à l’intérieur du Labyrinthe.
    Autrement dit, cette vision n’est pas l’une des portes de la cité de Thèbes, en compta-t-elle cent ou plus, ce que j’illustrerai d’abord par le cas de la psychologie.
    Avec sa géniale définition de l’affect, affection du corps qui en fait varier la puissance d’agir et idée de cette affection, Spinoza relie directement la vie affective à l’ontologie car « La puissance de Dieu est son essence même » (E I 34).
    Il n’y a donc pas dans l’Éthique de psychologie qui serait fondée sur une ontologie car on n’y trouve pas de psychologie du tout mais le traitement de la vie affective dans une perspective directement ontologique, ce dont nous pouvons nous féliciter si nous partageons le point de vue exprimé par Lacan :
    « La psychologie est elle-même une erreur de perspective sur l’être humain » (Écrits (1954) p 307).
    Je dirai ensuite que, dans les dernières lignes de l’Éthique, Spinoza écrit que le sage « étant, par une certaine nécessité éternelle, conscient de soi, de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d’être, mais c’est toujours qu’il possède la vraie satisfaction de l’âme ». Traduisant « Dieu » par « Vie », nous pouvons comprendre que le sage est conscient que lui et toute chose sont des expressions de la Vie et que cette conscience suffit pour posséder la vraie satisfaction de l’âme.
    Il y a deux manières de comprendre l’Éthique. L’une qui nécessite des pérégrinations laborieuses dans l’ouvrage pendant des années et une autre qui prend dix secondes (vingt si on est très lent).
    On se demandera alors pourquoi Spinoza a écrit un livre aussi compliqué ?
    Parmi les nombreuses explications possibles et compte tenu de la radicalité de l’ouvrage, on peut penser à cette maxime de la zététique :
    « Une allégation extraordinaire nécessite une preuve plus qu’ordinaire. »
    On pourrait dire aussi, ce qui va dans le même sens, que, nouvel Hercule, Spinoza a eu fort à faire pour nettoyer les écuries d’Augias de la pensée dominante de son époque.
    A chacun de voir si, lisant l’Éthique, il peut dire, comme Dédale sortant du Labyrinthe : « Adieu piétons, moi je vole ».
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,
      Le vieil adage populaire « comparaison n’est pas raison » pourrait se traduire en langage spinoziste par « Imagination n’est pas raison ».
      J’introduis ainsi ma réponse à votre commentaire parce qu’il me semble que la métaphore du labyrinthe que vous appliquez à l’Ethique n’est pas adaptée, pour plusieurs raisons. D’abord, personne ne désire entrer dans le labyrinthe, on y est contraint. A contrario, ceux qui recherchent une façon de conduire leur vie désirent –éventuellement- entrer dans l’Ethique. Le labyrinthe conduit à la mort, l’Ethique à la vraie vie –si l’on y adhère. Entré de force dans le labyrinthe, il faut de toute urgence s’en échapper et, pour qui ne dispose pas du fil d’Ariane, la voie des airs apparaît effectivement comme une solution optimale. Entré de son plein gré dans l’Ethique, et pour autant que l’on s’y plaise, on ne désire pas en sortir. A l’instar de Bertrand Russel, on le garde avec soi, dans sa poche, toute sa vie. Du labyrinthe, il faut trouver une voie de sortie. De l’Ethique, il faut trouver une voie d’entrée. L’un et l’autre sont difficiles : sortir du labyrinthe nécessite une aide extérieure (le fil d’Ariane, les ailes de plume et de cire) ; entrer dans l’Ethique nécessite aussi pour beaucoup une aide extérieure (la lecture de commentateurs éclairés par exemple).
      Mais une fois entré dans l’Ethique, si l’on parvient à s’y installer confortablement, on y chemine toujours, même si cette pérégrination est quelque fois laborieuse, sans trop de problèmes jusqu’au deuxième moment de la cinquième partie, celle où intervient le troisième genre de connaissance et l’amour intellectuel de Dieu. On peut en faire l’impasse, mais c’est très frustrant. Alors, beaucoup de lecteurs sont tentés par une interprétation mystique de cette partie, comme celle d’immersion dans le Grand Tout ou de … « Toute chose est une expression de la Vie » comme l’exprime Giuliani. A mon sens, cette façon de lire l’Ethique est l’une des interprétations mystiques que l’on peut en faire, mais qui, toujours pour moi, s’éloigne de la lettre de l’Ethique qui est, en elle-même, l’application parfaite de la connaissance intuitive : l’appréhension directe d’une idée vraie (Dieu) et la déduction des choses singulières (l’esprit humain, les affects, …) de cette idée vraie.
      Mais je crois, au contraire de ce que vous affirmez, que cette démarche reste une véritable ascèse, un long chemin, laborieux quelques fois, mais joyeux toujours, une pérégrination intellectuelle transformée en objet d’amour. Comme le dit Spinoza lui-même : « La voie que j’ai montrée pour atteindre jusque-là paraîtra pénible sans doute, mais il suffit qu’il ne soit pas impossible de la trouver. Et certes, j’avoue qu’un but si rarement atteint doit être bien difficile à poursuivre ; car autrement, comment se pourrait-il faire, si le salut était si près de nous, s’il pouvait être atteint sans un grand labeur, qu’il fût ainsi négligé de tout le monde ? Mais tout ce qui est beau est aussi difficile que rare. » (Dernières phrases de l’Ethique)
      N’est-ce pas là une manière de nous dire : « Vous pouvez tenter de me survoler, mais c’est automatiquement vouloir sortir de moi, de me dire adieu dès votre entrée » ?
      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  4. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami
    J’aimerais ajouter ce qui suit.
    Si l’on met à part les toutes dernières phrases de l’Éthique dans lesquelles Spinoza caractérise le chemin parcouru, l’ouvrage se termine par ces mots, déjà cités dans le précédent commentaire : « le sage […], étant, par une certaine nécessité éternelle, conscient de soi, de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d’être, mais c’est toujours qu’il possède la vraie satisfaction de l’âme ».
    Il s’agit là, véritablement, de la fin de l’Éthique, de sa « porte de sortie ».
    Fin très facile à comprendre et que nous comprenons encore mieux si, avec Bruno Giuliani, nous traduisons « Dieu » par « Vie », le sage étant alors celui qui est conscient que lui et toute chose sont des expressions de la Vie, conscience que j’appelle la vision ontologique juste.
    C’est la porte du « labyrinthe » de l’Éthique mais, surtout, du labyrinthe de la vie affective. Reprenant votre image de la cité de Thèbes, nous pouvons entrer dans l’Éthique par sa porte de sortie, ce qui sera le moyen de dévider un fil d’Ariane et d’éviter de nous perdre.
    La voie qu’a indiquée Spinoza n’est difficile à suivre que pour deux raisons.
    Tout d’abord, à cause de nos conditionnements (Dieu transcendant, finalisme, libre arbitre, dualisme corps – esprit, morale du devoir,…)
    D’autre part du fait de notre manque d’attention, de notre propension à être absorbé par des préoccupations inutiles.
    La lecture de l’Éthique est le moyen d’acquérir la vision juste. C’est un livre double, comme le disait Gilles Deleuze.
    Le livre de l’enchaînement des propositions qui, par sa rigueur et sa hauteur de vues, sollicite notre attention et nous détache des questions secondaires.
    Le livre des scolies qui s’attaque à nos préjugés.
    Bien cordialement
    Jean-Pierre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,
      Ce que vous venez d’ajouter me semble contredire votre commentaire précédent.
      Je partage entièrement les raisons que vous avancez quant à la difficulté de lecture de l’Ethique et le dédoublement de celle-ci en deux livres, l’un, polémique, celui des scolies, qui s’attaque à nos préjugés, l’autre, hypothético-déductif des propositions.
      Le cœur de l’Ethique demeure cependant ce second livre et, comme vous le faites bien remarquer, il ne peut être abordé qu’avec une attention profonde, ce qui en rend nécessairement la lecture laborieuse, et empêche de pouvoir le survoler, comme je le mettais en évidence dans ma réponse précédente.
      Vous semblez aussi à présent acquiescer à l’une de mes remarques précédentes où je vous disais que vous utilisiez l’interprétation « à la Giuliani » (« Toute chose est une expression de la Vie ») comme porte d’entrée dans l’Ethique. Y entrer par sa « porte de sortie » me semble totalement justifié par sa circularité que vous aviez mis lumineusement en évidence au moyen du néologisme d’ « ontothérapie ».
      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  5. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Il s’agit bien de Jean-Pierre Lechantre, le nom a été « mangé » par l’informatique.

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,
      Je ne vous oublie évidemment pas, mais vos deux précédents articles nécessitent du temps et de la réflexion pour y répondre de façon détaillée. Je ne dispose pas de ce temps actuellement. Je vous reviens dès que je peux.
      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

  6. Jean-Pierre Lechantre dit :

    Cher ami
    Je vous remercie pour vos réponses qui sont pour moi un précieux support de réflexion, même si je vois les choses différemment.
    Après avoir arpenté l’Éthique en tous sens pendant de nombreuses années, il m’est apparu que la seule chose vraiment essentielle était d’entrer dans l’intuition fondamentale de Spinoza : il y a la Substance (on peut l’appeler Dieu, Nature, Vie,…) et toute chose est un mode de la Substance (une expression de la Vie, si cela parle davantage)
    L’Éthique résumée en quelques mots écrits au dos d’un timbre-poste !
    La lecture méditative de l’Éthique est un moyen de se maintenir dans cette vision et la sérénité qu’elle procure, vision que nous n’avons que trop tendance à oublier après l’avoir aperçue.
    Nous pouvons également lire des commentaires, échanger avec d’autres (ce que nous faisons depuis plusieurs mois), car nos conditionnements résistent.
    Mais nous n’irons pas plus loin car notre destination a été atteinte, comme l’écrit Bergson (L’Énergie spirituelle, « La conscience et la vie ») :
    « Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. »
    Bien cordialement
    Jean-Pierre Lechantre

    • vivrespinoza dit :

      Cher ami,

      Vos commentaires sont également pour moi une source de réflexions. Il me semble normal que nos points de vue diffèrent du fait de la différence de nos essences.
      Votre réflexion me fait approfondir l’analogie de la Thèbes aux cent portes. Tout qui a arpenté, comme vous et moi, les chemins de l’Ethique durant quelque temps, et qui a donc choisi depuis longtemps une porte d’entrée, se trouve à un moment désireux de trouver une avenue que les divers chemins viennent rejoindre et à partir de laquelle il pourrait à nouveau les parcourir. On pourrait l’appeler, comme vous le faites, l’avenue de l’intuition fondamentale de Spinoza. Pour ma part, je pense que cette intuition est que l’ordre rigoureux de la pensée, l’ordre géométrique, est celui-là même sous lequel le monde est engendré et existe et il convient que nous exprimions cet ordre pour nous. Le nom de mon avenue a le désavantage par rapport au vôtre de nécessiter un plus grand timbre poste pour l’écrire à son dos. il n’en reste pas moins qu’à chacun sa porte d’entrée et à chacun son avenue principale, mais qu’une fois celle-ci trouvée, la joie l’est aussi.

      Très cordialement,

      Jean-Pierre Vandeuren

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