Le sixième sens : l’Intuition

Einstein :

« Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. »

 « Je veux connaître les pensées de Dieu : tout le reste n’est que détail. »

 

L’individu perçoit le monde d’abord par ses cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. De ces perceptions naissent, directement, la connaissance du premier genre et, indirectement, par la formation des notions communes aux choses perçues, celle du deuxième genre :

« Il résulte clairement de tout ce qui précède que nous tirons un grand nombre de perceptions et toutes nos notions universelles : 1° des choses particulières que les sens représentent à l’intelligence d’une manière confuse, tronquée et sans aucun ordre (voir le Corollaire de la Propos. 29, partie 2) ; et c’est pourquoi je nomme d’ordinaire les perceptions de cette espèce, connaissance fournie par l’expérience vague ; 2° des signes, comme, par exemple, des mots que nous aimons à entendre ou à lire, et qui nous rappellent certaines choses, dont nous formons alors des idées semblables à celles qui ont d’abord représenté ces choses à notre imagination (voir le Schol. de la Propos. 18, partie 2) ; j’appellerai dorénavant ces deux manières d’apercevoir les choses, connaissance du premier genre, opinion ou imagination ; 3° enfin, des notions communes et des idées adéquates que nous avons des propriétés des choses (voir le Corollaire de la Propos. 38, la Propos. 39 et son Corollaire, et la Propos. 40, part. 2). J’appellerai cette manière d’apercevoir les choses, raison ou connaissance du second genre » (Eth II, scolie 2 de la proposition 40).

Mais les perceptions par les sens, même transformées en notions communes, recèlent un piège : le dualisme. L’individu, quoique partie du tout, se voit comme séparé du tout : d’un côté il y a son esprit, ce qui pense en lui, et de l’autre, la matière, ce que révèle ses sens et qui fonde le monde. Et c’est de ce dualisme que naîtront tous les idéalismes, de Platon à Descartes, de Kant à Husserl.

Ce dualisme établit un face à face entre l’individu qui pense et le monde qui est l’ensemble de tous les perçus et percevables, au travers des sens.  Toute la pensée occidentale s’est bâtie sur cette vue manichéenne : le réel y est ontologiquement duel. Il y a deux réels, l’un matériel – et vil – l’autre spirituel ou idéel – et noble.

Dans ce cadre, la tension vers la sagesse consistera à faire se rejoindre sa propre part spirituelle – son esprit ou son âme, c’est selon – et l’Esprit ou Dieu ou le Divin. Il s’agit donc de « quitter » ce monde matériel et sensoriel ou sensuel, et d’en rejoindre un autre, purement idéel, par la prière, l’ascèse, l’étude, la méditation, l’initiation ou … la mort.

On le comprend bien : la quête spirituelle, au sein de ce dualisme ontologique, est une séparation, un arrachement, une amputation, une souffrance ; elle se vit comme une lutte contre une part de soi, comme un combat contre une part du réel qui est refusée, niée ou rejetée.

On comprend aussi que, par suite, tout l’Occident ait construit sa civilisation sur l’affrontement, le combat, la lutte avec, pour seule perspective, la domination. Domination de soi (de ses « mauvais » penchants), de la nature (domestication et domptage) ou de l’autre (de la femme, de l’enfant, du faible). L’Occident vit l’existence comme une sempiternelle conquête, une guerre perpétuelle, un incessant processus d’affrontement. Il se forge sur d’infinies bipolarités : Bien et Mal, Mâle et Femelle, Beau et Laid, Vrai et Faux, Blanc et Noir, Juste et Ignoble, Noble et Vil, Vie et Mort, etc. En tout, il faut qu’il y ait un vainqueur et un vaincu, un gagnant et un perdant.

Cependant, le fait que le mental perçoivent deux domaines apparents, celui d’un « esprit » qui pense à l’intérieur et celui d’un « monde » que l’on affronte à l’extérieur, n’induit nullement que ces deux domaines soient des réalités ontologiquement distinctes, séparées et irréductibles l’un à l’autre. Mais la perception par les cinq sens enferme l’homme dans cette apparence, lui suggère sa séparation du monde perçu, et lui fait se concevoir comme « un empire dans un empire ». Elle est la cause de l’erreur ontologique du dualisme.

Mais la dualité n’est qu’apparente, existentielle, pas ontologique. Ontologiquement le réel est un. Mais cette unité ne peut se percevoir par les cinq sens. Il en faut un sixième : l’Intuition, le troisième genre de connaissance de Spinoza.

L’Intuition est la perception immédiate, par-delà les perceptions sensorielles, de l’unité du réel et du lien fondamental de chaque partie au tout. Partant de cette unité perçue par l’Intuition, l’individu peut alors déduire l’essence de chacune de ces parties du tout :

« Outre ces deux genres de connaissances, on verra par ce qui suit qu’il en existe un troisième, que j’appellerai science intuitive. Celui-ci va de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses » (Eth II, scolie 2 de la proposition 40).

Pour Spinoza, les cinq sens communs ne peuvent fournir que des données, des informations, et, par le travail d’élaboration des notions communes, des savoirs, mais la connaissance authentique, supérieure, est celle fournie par ce sixième sens qu’est l’Intuition. Et le point de départ de cette connaissance est l’intuition de l’unité du réel, du monisme, face au dualisme induit par la perception sensible de la réalité.

Jean-Pierre Vandeuren

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