Spinoza et Proust (3) : la jalousie (deuxième partie) (4)

Rappels et remarques (suite)

L’exposé des points suivants est en partie inspiré d’écrits d’Alexandre Matheron

10. Le cinquième remède spinoziste aux passions repose principalement sur  Eth V, 10 : « Aussi longtemps que nous ne sommes pas dominés par des sentiments  qui sont contraires à notre nature, nous avons le pouvoir d’ordonner et d’enchaîner les affections du corps suivant un ordre conforme à l’entendement. »

L’ordre de la nature est celui des rencontres de notre corps avec les choses extérieures : c’est l’ordre naturel de nos affections corporelles et donc de nos idées inadéquates : « il s’ensuit que l’esprit humain, toutes les fois qu’il perçoit les choses suivant l’ordre commun de la nature, n’a, ni de lui-même, ni de son corps, ni des corps extérieurs, une connaissance adéquate, mais seulement une connaissance confuse et mutilée » (Eth II, 29, corollaire).

Cet ordre naturel est donc insatisfaisant du point de vue de la connaissance.

Dans le scolie qui suit ce corollaire de Eth II, 29, Spinoza précise : « … l’ordre commun de la nature, c’est-à-dire toutes les fois qu’il (l’esprit) est déterminé de l’extérieur, par la rencontre fortuite des choses, à considérer ceci ou cela, et non toutes les fois que de l’intérieur – c’est-à-dire parce qu’il considère plusieurs choses ensemble – il est disposé à comprendre leurs convenances, leurs différences et leurs oppositions … alors il considère les choses clairement et distinctement … ».

Dans ce scolie, Spinoza se réfère à l’ordre intérieur qui permet de comprendre les relations entre les choses. C’est l’ordre de l’entendement qui permet d’avoir une connaissance adéquate des choses,  l’ordre déductif des causes aux effets,  auquel Eth V, 10 veut relier les affections corporelles.

Deux questions se posent alors : comment passer de l’ordre naturel des idées inadéquates à l’ordre déductif de l’entendement ? Et : quel est le corrélat corporel de cet ordre déductif ?

11. Pour répondre à la première question, considérons deux choses extérieures P et Q qui, si rien ne s’y oppose, doivent produire une troisième chose extérieure, R. Nous ne donnerons pas ici d’exemple, car nous appliquerons tout ceci au cas de la jalousie proustienne dans l’article suivant. Appelons A l’affection corporelle  que produit P sur nous et B, celle que produit Q sur nous. Comme A s’explique en partie par la nature de P et B par celle de Q, A et B tendront à produire en nous une affection C qui s’expliquera aussi en partie par R. La suite des affections ABC est ordonnée par la rencontre de notre corps avec P et Q. Appelons A’ la partie de A qui est expliquée par notre nature seule et B’, celle de B expliquée par notre nature seule. Donc, puisque l’affection C est entièrement expliquée par la conjonction de A et B, elle comportera nécessairement une partie C’ entièrement expliquée par la conjonction de A’ et B’, c’est-à-dire par notre nature seule. Aussi y aura-t-il dans l’enchaînement « naturel » ABC un aspect A’B’C’ qui, tout en étant structurellement homologue à la séquence causale PQR, s’expliquera pourtant, quant à son contenu, par notre nature seule. L’idée de l’ordre de la séquence causale « interne » A’B’C’ est l’idée adéquate qui enchaîne les affections corporelles ABC selon l’ordre conforme à l’entendement, l’ordre déductif.

12. Pour répondre à la deuxième question, il faut d’abord rappeler l’unité ontologique spinoziste : les différents attributs ne font qu’exprimer de différentes manières une seule et même réalité. Ainsi, l’idée adéquate que nous venons de mettre en évidence doit-elle avoir nécessairement un corrélat corporel. Ce corrélat corporel n’est pas une succession d’affections corporelles enchaînées logiquement les unes aux autres, comme on aurait tendance à le croire de prime abord, c’est plutôt l’ordre logique dans lequel s’enchaînent ceux d’entre les aspects de ces affections qui s’expliquent par notre seule nature, comme l’indique l’objet de l’idée adéquate qui est l’ordre de la séquence causale A’B’C’. En quoi cet ordre logique est-il corporel ?

Nos affections corporelles ou images des choses, une fois imprimées en nous, ont une vie propre : elles s’évoquent les unes les autres selon la loi d’association. Par exemple, le paysan voyant des traces de sabots de cheval sur le sol imaginera une charrue tirée par un cheval, puis les sillons dans la terre, puis les récoltes, … ; le soldat américain qui aurait participé à la guerre contre le Japon, à la vue d’un cercle rouge aurait des images de sang et de guerre. Ces images se juxtaposent simplement et cette juxtaposition n’a pas vraiment de raison d’être. On pourrait appeler ce processus « l’imagination idiote » et les actions corporelles déclenchées par ce genre de de séquences ne nous donnent pas vraiment de prise sur les choses.

Par contre, lorsque nous avons réussi à isoler dans une affection corporelle, l’aspect qui s’explique par notre nature seule, nous pouvons nous-mêmes utiliser l’imagination de façon intelligente pour créer des images associées à cet aspect et elles s’appelleront les unes les autres maintenant suivant l’ordre de l’entendement qui est l’objet de l’idée adéquate mise en évidence. Par exemple, si nous avons de façon juxtaposée les images d’un segment de droite, d’un cercle et d’une sphère, cette juxtaposition d’images ne nous apprend rien en particulier sur la sphère et ne permet aucune action efficace, par exemple pour reproduire une telle sphère. Cependant, cette sphère, comme corps étendu possède des propriétés des lois du mouvement et du repos en commun avec notre corps qui donc s’expliquent par notre nature seule. Nous pouvons alors imaginer un point en translation qui crée un segment de droite, ce segment en rotation autour d’une de ses extrémités qui crée un cercle et, enfin, ce cercle en rotation autour de l’un de ses diamètres qui crée la sphère. Nous avons ainsi créé plusieurs images qui se sont reliées entre elles selon l’idée adéquate qui donne la définition génétique d’une sphère. Alors, les actions corporelles, esquissées ou effectives, déclenchées par ce genre de séquences se composent entre elles comme les éléments successifs d’une opération technique (virtuelle ou réelle) que sa parfaite précision rend aussi efficace que possible. C’est en cela que réside la corporalité de l’ordre logique qui est l’objet de l’idée adéquate.

A partir de là, la puissance d’agir de notre corps peut augmenter indéfiniment : en enchaînant logiquement nos images dans un certain ordre, notre corps se donne à la fois un modèle de sa propre structure interne et de celle des corps extérieurs, c’est-à-dire de la façon de les produire. Il devient ainsi capable de réagir  aux vraies propriétés des choses en fonction de ses vrais besoins, de maîtriser les circonstances au lieu de s’adapter à elles selon le hasard des rencontres, de faire prévaloir en lui et hors de lui ses propres lois.

De même que notre esprit, en tant qu’il a des idées adéquates, s’efforce nécessairement d’en déduire d’autres idées adéquates, de même notre corps, en tant que certains aspects de ses images s’expliquent par sa seule nature, s’efforce nécessairement de donner à ses  associations d’images intelligibilité et cohérence.

Jean-Pierre Vandeuren

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