Spinoza et Proust (3) : la jalousie (deuxième partie) (5)

Revenons donc à Swann qui, dévoré de jalousie, et, décidé à ne plus subir cette passion destructrice, se propose de mettre en pratique les cinq remèdes de la Raison tels que rassemblés dans le scolie de la proposition 20 de la cinquième partie de l’Ethique, que nous reprenons ici :

« Dans les propositions qui précèdent, j’ai réuni tous les remèdes des passions, c’est-à-dire tout ce que l’esprit, considéré en soi seul, peut contre les passions. Il résulte de là que la puissance de l’esprit sur les passions consiste :

1° dans la connaissance même des passions (voyez le Scolie de la Proposition 4) ;

2° dans la séparation que l’esprit effectue entre telle ou telle passion et la pensée d’une cause extérieure confusément imaginée (voyez la Proposition 2 et son Scolie., et la Proposition 4) ;

3° dans le progrès du temps qui rend celles de nos affections qui se rapportent à des choses dont nous avons l’intelligence, supérieures aux affections qui se rapportent à des choses dont nous n’avons que des idées confuses et mutilées (voyez la Proposition 7) ;

4° dans la multitude des causes qui entretiennent celles de nos passions qui se rapportent aux propriétés générales des choses, ou à Dieu (voyez les Proposition 9 et 11) ;

5° enfin dans l’ordre où l’esprit peut disposer et enchaîner ses passions (voyez le scolie de la Proposition 10, et les Propositions 12, 13, 14). »

Encore quelques  remarques préliminaires

  1. Nous avons rappelé à maintes reprises que, pour Spinoza, une passion est à la fois corporelle et spirituelle étant constituée d’une affection corporelle, une image, et de l’idée que l’esprit, simultanément, se fait de cette image. C’est pourquoi, bien que le remède spinoziste aux passions repose sur la puissance de la Raison, il serait illusoire de s’en tenir à l’aspect spirituel  et négliger le corporel. Les deux aspects sont couverts dans les propositions spinozistes : c’est dans le premier point qu’intervient effectivement toute la puissance de la connaissance et le cinquième permet de voir comment aborder l’aspect corporel (« … nous avons le pouvoir d’ordonner et d’enchaîner les affections du corps suivant un ordre conforme à l’entendement » (Eth V, 10)). Les trois remèdes intermédiaires sont des constatations qui relèvent des renforcements de la puissance de la Raison par rapport aux causes extérieures (3°), au temps (4°) et à la multiplicité des causes extérieures (5°).

 2. En fait, pour Spinoza, le remède essentiel est le premier d’entre eux :

 « … C’est donc à cela surtout que nous devons apporter nos soins, à connaître chaque sentiment, autant qu’il soit possible, clairement et distinctement, afin qu’ainsi l’esprit soit déterminé par le sentiment à penser ce qu’il  perçoit clairement et distinctement et en quoi il trouve pleine satisfaction, … » (Eth V, 4, scolie).

 « Le mieux donc que nous puissions faire, aussi longtemps que nous n’avons pas une connaissance parfaite de nos sentiments, c’est concevoir une droite méthode de vivre, autrement dit, de sûrs principes de vie, … » (Eth V, 10, scolie).

Et cela n’est que logique dans la pensée spinoziste pour laquelle le problème, notre servitude passionnelle, ne provient ni de nous-mêmes, ni des choses extérieures, ni de Dieu, toutes choses parfaites en elles-mêmes, mais des idées confuses et mutilées, inadéquates que nous en avons. Le remède ne peut dès lors que consister à rendre adéquates ces idées.

3. Dans les deux articles précédents, nous avons longuement disserté sur la notion d’idée adéquate. Vu son importance, il n’est pas inutile d’y revenir encore par un autre chemin. Une chose extérieure, lorsqu’elle nous affecte, produit sur notre corps un effet, une affection corporelle ou image de cette chose. Le sentiment est alors constitué de cet effet et de l’idée de cet effet, idée confuse et mutilée.  L’idée adéquate associée peut-être aussi définie comme l’idée de la cause de l’idée de l’effet.

 L’idée que je me fais de mon affection corporelle, « l’idée de l’effet », m’est totalement propre et caractérise mon esprit, donc mon désir, mon désir étant mon essence. La connaissance génétique de cette idée, « l’idée de la cause de l’idée de l’effet », c’est-à-dire l’idée adéquate,  m’apporte donc une connaissance de mon essence.

4. Nous renvoyons à notre dernier article pour « l’utilisation intelligente » de l’imagination afin de créer des images qui s’ordonneront et s’enchaîneront suivant l’ordre de l’entendement, ce qui est le contenu du cinquième remède.

Retour à Swann

  1.  Connaissance de sa jalousie

 La jalousie de Swann est constituée d’une affection corporelle, par exemple l’effet d’un baiser d’Odette, et d’une idée de cette affection, par exemple  « elle accorde ce baiser aussi à quelqu’un d’autre ».

Nous avons vu (voir l’article Spinoza et Proust (3) : la jalousie (deuxième partie) (2)) que la cause de cette idée de l’effet est la propre complexion existentielle de Swann. L’idée de cette cause peut alors faire apparaître clairement et distinctement l’ordre de production réel de la jalousie : l’amour comme projection de ses propres désirs sur l’autre, suivi nécessairement  du caractère possessif de cet amour et ensuite, tout aussi nécessairement, de l’éveil de la jalousie au moindre soupçon imaginaire.

 Ayant rendu ainsi adéquate l’idée confuse de sa passion, l’esprit de Swann est devenu actif. Cela ne supprimera pas pour autant sa jalousie, mais il en aura compris la nécessité et en souffrira moins.

2. Séparation de la pensée de la cause extérieure

 L’idée adéquate mise à jour dans le point précédent ne fait apparaître nulle part la chose extérieure, objet de l’amour et de la jalousie de Swann. Et ce n’est que normal, puisque nous avons vu que ce que la jalousie de Swann implique objectivement, ce n’est pas ce à quoi il la rapporte spontanément, à savoir Odette, mais que ce qu’elle exprime, c’est la disposition propre de Swann.

 Sachant cela, Swann réalisera que peu importe la femme sur laquelle il portera son dévolu, sa jalousie apparaîtra inéluctablement.

 Ce point vaut également pour l’amour, dont nous avons vu que Swann inventait à la fois son objet d’amour, sa maîtresse, et son amour. Odette ou une autre, au début, peu importe en définitive.

 D’ailleurs, « N’importe quelle chose peut être, par accident, cause de joie, de tristesse ou de désir » (Eth III, 15).

3. Le temps comme allié

 Une fois acquise l’idée adéquate du premier point, cette idée sera toujours présente à l’esprit de Swann, car, étant indépendante des causes extérieures, aucune de ces dernières n’a la puissance de l’exclure. Ainsi, toutes les idées confuses menant à la jalousie, les images de trahisons d’Odette, devront à chaque fois se confronter à leur idée adéquate et disparaîtront de plus en plus vite.

 4. La multitude des causes

 Nous avons vu que la souffrance de Swann provient en grande partie de  son obsession, de sa focalisation sur une cause unique. Cette focalisation empêche l’esprit de penser convenablement, ce qui rend la jalousie nuisible car « nous ne savons avec certitude, rien qui soit bon ou mauvais, sinon ce qui conduit réellement à comprendre, ou ce qui peut empêcher que nous comprenions » (Eth IV, 27).

 Swann devrait donc comprendre que Odette n’est pas cause unique de sa jalousie (en fait, nous avons vu qu’elle n’en est en rien cause véritable) et en rechercher d’autres causes. Mais ici, on rejoint le point 1. et la recherche des véritables causes de l’idée de l’effet.

 5. L’enchaînement des affections corporelles selon l’ordre de l’entendement

 L’idée adéquate mise à jour dans le point 1. donne l’ordre réel de production de l’idée confuse sous-jacente à la jalousie : celle-ci se déduit du désir de possessivité, qui se déduit lui-même du caractère projectif de l’amour proustien.

 Swann peut alors faire appel à son « imagination intelligente » pour créer des images qui vont s’enchaîner selon cet ordre réel.

 Pour prendre le problème à la racine, sachant que ce qu’il recherche chez une aimée sont ses propres qualités, il pourrait créer une image de femme correspondant à cette recherche. Son corps réaliserait alors pleinement que Odette ne coïncide que très peu avec cette image, et pourrait refuser la poursuite de tout lien physique avec elle. Autre avantage, son corps s’émouvrait par après à la présence d’une femme plus en harmonie avec cette image, ce qui permettrait à Swann de se rapprocher « d’objets d’amour » plus en adéquation avec sa propre complexion physique.

 Une telle adéquation physique diminuerait alors le désir constant de faire correspondre l’autre à ses propres attentes puisque cette autre satisferait déjà, au moins en grande partie, à cette correspondance. La possessivité et la volonté de conserver ce que l’on a construit imaginairement se trouveraient ainsi fortement atténuées.

La jalousie, qui suivait nécessairement de ces deux derniers désirs, s’en trouverait ainsi elle aussi de facto atténuée.

Jean-Pierre Vandeuren

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