Spinoza et Proust (5) : la jalousie (conclusion)

Les véritables écrivains sont des philosophes à part entière de par leur propre vision du monde qui traverse toute leur œuvre et qui tient lieu chez eux de discours philosophique.

Par le biais de la fiction, c’est-à-dire par la construction d’un univers hypothétique habité par ces créatures « expérimentales » que sont les personnages, chaque œuvre romanesque découvre un nouvel aspect de l’univers réel dans lequel nous devons vivre, ou plutôt, elle dévoile cet univers, et partant notre propre vie, sous un aspect qui nous semble totalement inédit mais qui, une fois révélé, nous apparaît aussitôt comme une vérité sans laquelle nous ne pourrions plus comprendre qui nous sommes ni comment nous vivons. C’est ce qu’on peut appeler le « monde » de l’écrivain. Tout véritable écrivain, en plus de son style, est caractérisé par un « monde » particulier qui se dévoile au travers de chacun de ses ouvrages. Cervantès : le monde comme espace de l’errance; Balzac : le monde comme théâtre; Flaubert : le monde comme ennui ; Kafka : le monde comme labyrinthe; Camus : le monde comme absurdité; Kundera : le monde comme dévastation, …Chacun de ces mondes est apparu à l’écrivain sous la forme d’une « expérience essentielle fondamentale », par exemple, pour Kundera, celle de l’ignorance et de l’aveuglement : quoique je fasse, si lucide et si prudent que je veuille, la vérité des choses, des êtres et de moi-même m’échappe irrémédiablement.

Un grand écrivain n’analyse pas et ne conceptualise pas, il décrit. Mais il décrit si bien qu’il crée un monde d’images qui suscitent une telle prodigieuse entente de la participation physique de ses lecteurs qu’il  leur devient aussi réel que le réel ;  c’est son « monde ».

Ce monde est évidemment créé de toutes pièces, il est « imaginatif ». Mais cette création est basée sur l’Imagination, au sens de premier genre de connaissance spinoziste, de l’écrivain. Ce sont ses propres images qu’il nous décrit, les images provenant de son « expérience essentielle fondamentale ». Ce monde est donc nécessairement passionnel et se prête ainsi parfaitement à une lecture spinoziste.

Proust, dans cette quête philosophique de la vérité qu’est La Recherche, crée ou recrée plusieurs mondes qui nous sont a priori familiers : la mondanité, l’amour, les expériences sensibles, l’art. Nous nous sommes penchés sur son monde de l’amour caractérisé surtout par l’omniprésence et l’omnipotence du sentiment de jalousie.

Cette obsession proustienne au sein de l’amour le défigure et le conduit inéluctablement à la tristesse et à l’échec, en faisant une passion triste. Il apparaît alors intéressant de demander à Swann ou au narrateur de venir consulter un « psycho-philo-thérapeute spinoziste ». Ils ont bien sûr accepté. Devenus personnages publics, ils n’avaient d’ailleurs pas la possibilité de refuser. Ce statut les soumet entièrement à notre bon-vouloir. Le problème est, qu’évidemment, nous ne connaîtrons jamais l’efficacité de cette consultation, à savoir si elle a pu fournir au personnage les outils qui lui auront permis de transformer sa passion triste en au moins une passion joyeuse. Mais l’intérêt principal n’est pas pour eux, il est pour nous, car la véracité du monde de Proust et ses prodigieuses descriptions psychologiques  nous ont permis d’illustrer très concrètement la puissance de la théorie spinoziste dont le pilier essentiel est l’idée adéquate, l’idée de la cause de l’idée de l’effet, qui nous permet de connaître l’esprit même du personnage, donc son désir, du moins sous l’aspect abordé, et ainsi, aussi, de mieux comprendre l’œuvre de Proust.

Jean-Pierre Vandeuren

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