Les cycles génétiques chez Spinoza (1)

Pour Spinoza, la véritable compréhension ne peut être que génétique. Ce n’est que lorsque l’esprit parvient à reconstruire une chose en lui qu’il la comprend vraiment. La vraie connaissance est ainsi constituée d’un corpus d’idées adéquates qui sont toujours des idées génétiques, des idées contenant le processus d’engendrement de la chose considérée.

Par exemple, Spinoza préfère définir la circonférence comme « la figure engendrée par la rotation d’un segment de droite autour de l’une de ses extrémités considérée comme fixe », plutôt que comme « le lieu des points équidistants d’un point donné ».

Par exemple aussi, nous pouvons rappeler ce que nous écrivions à propos de l’idée adéquate liée à un sentiment (voir : Spinoza et Proust (3) : la jalousie (deuxième partie) (3)) : « Elle est l’idée, non pas d’une affection, ni même de plusieurs affections corporelles, mais de l’ordre dans lequel s’enchaînent un ensemble d’affections reliées entre elles par un même objet extérieur (Odette pour Swann, par exemple), et cet ordre, contrairement à ce qui se passe dans le cas d’une image isolée ou d’un enchaînement « naturel » d’images, reproduit effectivement la « figure » (ou la structure) de la chose que son idée nous fait connaître (par exemple, la jalousie de Swann), ou du moins un aspect de cette structure. »

Spinoza, par sa théorie passionnelle exposée dans l’Ethique, parvient à reconstruire les comportements humains, qu’ils soient individuels, interhumains ou, plus largement, sociaux. Cette théorie peut être présentée sous la forme de « cycles génétiques », dont nous allons ici en exposer quatre.

Aspect individuel : le cycle des passions de base

L’unique point de départ de toute la théorie des passions (mais aussi de toute la politique et de toute la morale) de Spinoza est le Conatus, « l’effort pour persévérer dans son être », qui est « l’essence actuelle » de toute chose particulière, puissance, dynamique existentielle, qui lui est directement conférée par la puissance de l’Etre (la Substance ou Dieu, dans la terminologie spinoziste).

Ce Conatus, est, au départ, totalement indéterminé, indifférencié et inaliéné. En se déployant dans le monde, il va rencontrer des choses extérieures qui vont soit lui être indifférentes, soit le seconder et ainsi provoquer en la chose, l’homme plus particulièrement, un sentiment d’augmentation de puissance, c’est-à-dire de la joie, soit encore le contrarier et ainsi provoquer en cet homme un sentiment  de tristesse.  D’où une première différentiation du Conatus en les affects de joie et de tristesse. Confondre le Conatus en cette modification est une erreur, une première illusion, qui conduit à une première sorte d’aliénation, l’hédonisme. Ensuite, l’homme va réaliser que la joie ou la tristesse qu’il a éprouvée est associée à un certain objet extérieur rencontré. De là, une deuxième différentiation du Conatus en les affects d’amour et de de haine (l’amour étant « la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure », la haine « la tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure »). Ainsi, cet objet extérieur est jugé « bon » ou « mauvais » suivant qu’on l’aime ou le hait et nous allons désirer le posséder ou le détruire. Dès lors, un désir particulier envers une chose est le Conatus modifié, déterminé, par l’amour ou la haine. Ce désir trouve donc sa cause en nous. Mais, en général, l’homme va s’imaginer que la cause de son désir est la valeur intrinsèque de l’objet désiré. Cette croyance en une valeur intrinsèque, transcendante des objets, est une autre erreur, une deuxième illusion, l’illusion « finaliste », qui conduit à l’aliénation envers les objets convoités. Enfin, ce désir particulier, suivant qu’il est satisfait ou non, va engendrer d’autres sentiments de joie ou de tristesse, puis d’amour et de haine, ensuite de nouveaux désirs, et ainsi cycliquement.

On a donc le schéma :

Conatus → Joie ou Tristesse → Amour ou Haine → désir particulier → …

Pour essayer de nous libérer de la servitude d’une passion, il nous faut retrouver l’indétermination originelle de notre Conatus et, pour cela, déconstruire cette passion, c’est-à-dire remonter son processus d’engendrement, réduire successivement les deux aliénations énoncées ci-dessus, d’abord l’aliénation finaliste, ensuite l’aliénation hédoniste.

Spinoza ne fait rien d’autre lorsque dans la quatrième partie de l’Ethique, il se demande quelle est l’exigence fondamentale dont découleraient nos désirs rationnels, les désirs dictés par la Raison : qu’est-ce que la Raison juge « bon » pour nous (propositions 19 à 28) ? Pour le savoir, il lui faut d’abord, connaître le principe au nom duquel elle en décide. Pour rechercher ce principe, il va procéder, en premier lieu, par une régression analytique : il va parcourir en sens inverse  la double constitution du désir particulier qui est rassemblée dans le schéma ci-dessus (Eth IV, 19, démonstration). Remontant aux sources, Spinoza démonte ce qu’il a monté.

Rendons les choses plus concrètes en appliquant cette déconstruction à un exemple.

Prenons celui de la passion subie par un fumeur. Celui-ci désire plus que tout l’objet auquel il attribue son bonheur, une cigarette, la prochaine cigarette.

Réduisons donc, en premier lieu, l’aliénation finaliste de ce fumeur. La prochaine cigarette semble bonne en elle-même ; elle apparaît dotée d’une valeur intrinsèque qui orienterait son désir vers elle, vers sa possession. Pourquoi ? Simplement, parce qu’estimer une chose bonne ou mauvaise, autrement dit l’aimer ou la haïr, c’est nous réjouir ou nous affliger au moment où nous pensons à elle ; et que, par nature, nous recherchons la joie et répugnons à la tristesse (« Tout ce que nous imaginons conduire à la joie, nous nous efforçons de le faire se produire ; mais ce que nous imaginons lui être contraire, autrement dit conduire à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire » (Eth III, 28)). Nos évaluations, et en particulier celle du fumeur envers sa prochaine cigarette, tirent donc leur force motrice, non de la perfection intrinsèque de leur objet (ici, la cigarette), mais de l’excitation agréable ou désagréable qu’il nous procure. On est donc ramené à la première différentiation du Conatus en joie et tristesse.

Réduisons maintenant l’aliénation hédoniste : d’où vient, précisément, ce pouvoir moteur de la joie et de la tristesse, ici de l’excitation agréable provoquée par l’inhalation de la fumée ? Non d’un quelconque « principe de plaisir », mais de ce que ces deux sentiments sont des simples modalités d’un désir plus fondamental qui se confond avec notre essence même. A la racine de tout, il y a « les lois de notre nature » : le déterminisme interne de notre essence individuelle qui, tant qu’elle existe « en acte », c’est-à-dire dans la durée, tend en permanence à actualiser, rendre existantes, ses conséquences. Nos désirs particuliers ne sont que les différentes directions dans lesquelles cette essence déploie ses effets en fonction des circonstances, selon les affections, favorables ou défavorables, qu’elle subit et selon nos opinions sur les causes de ces affections. Nous sommes nous-mêmes l’unique source du dynamisme de nos désirs particuliers.

Dans le cas de notre fumeur, nous pouvons remonter au début des cycles de désirs de cigarette, à sa première expérience, à sa première cigarette. Comme souvent, la ou les premières cigarettes furent consommées à la suite d’un désir d’imitation ou d’intégration au sein d’un groupe. La joie ressentie ne le fut pas au niveau d’un plaisir corporel lié à l’inhalation de la fumée, celle-ci ne contenant que des produits nocifs à l’organisme, mais dût résider dans le plaisir de se voir intégrer et accepter par le groupe. Par après, comme nous l’avons déjà souligné dans un précédent article (voir Approche « psycho-philo-thérapeutique spinoziste » des malaises existentiels), la cigarette va créer elle-même son propre besoin : « Le tabagisme est une réaction en chaîne, la première cigarette, une fois la nicotine évacuée du corps, appelle une seconde, puis une troisième, et ainsi de suite. Le plaisir ressenti par le fumeur, son unique plaisir est le soulagement des symptômes du manque de nicotine, diluée après l’inhalation de la précédente cigarette qui a introduit cette nicotine dans l’organisme du fumeur. Chaque cigarette, loin de satisfaire le besoin de nicotine, continue en réalité à le provoquer. C’est le paradoxe du fumeur : il recherche l’état de paix et de tranquillité qu’avait son corps avant qu’il ne se mette à fumer ! C’est l’engrenage de la dépendance physique à la nicotine. Cette dernière est une drogue rapide (elle se dissout rapidement dans le sang et soulage vite le manque ressenti), mais aussi légère (elle se dissipe tout aussi vite, recréant à la même allure un nouveau manque). » Mais ce plaisir renvoie bien à une loi de l’être du fumeur, même si celle-ci, dans ce cas est une loi relativement universelle.

Jean-Pierre Vandeuren

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Un commentaire pour Les cycles génétiques chez Spinoza (1)

  1. bonjour.
    Dans le cycle des passions du fumeur, ni la différenciation finaliste , ni la différenciation hédoniste ne montrent que le conatus préserve l’être du fumeur puisqu’il est admis que le tabac tue !
    merci pour votre réponse.
    jp B

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