Les cycles génétiques chez Spinoza (2)

Aspect individuel : le cycle des joies et tristesses

« La joie n’est pas directement mauvaise, mais bonne ; la tristesse, au contraire, est directement mauvaise » (Eth IV, 41).

Cette proposition est évidente de par les définitions de joie et de tristesse : la joie, étant un sentiment par lequel  notre puissance d’être et d’agir est augmentée ou aidée, ne peut être que bonne, et la tristesse, étant, au contraire, un sentiment par lequel  cette puissance est diminuée ou contrariée, ne peut être que mauvaise.

Mais tous les mots de l’Ethique sont soigneusement pesés et choisis. Spinoza introduit, dans l’énoncé de sa proposition, l’adverbe « directement ». La joie n’est pas directement mauvaise, ce qui suggère qu’elle peut l’être indirectement. De même, la tristesse est directement mauvaise, ce qui laisse aussi la place au fait qu’elle peut être malgré tout indirectement bonne.

Ainsi que nous l’avons souligné dans l’article précédent, par nature, nous recherchons la joie et répugnons à la tristesse (« Tout ce que nous imaginons conduire à la joie, nous nous efforçons de le faire se produire ; mais ce que nous imaginons lui être contraire, autrement dit conduire à la tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire » (Eth III, 28)). Cependant,  cette recherche de la joie et ce rejet de la tristesse ne s’opèrent pas directement, mais suivent un « cycle génétique » :

Tristesse indirectement bonne → joie → joie indirectement mauvaise →tristesse → tristesse indirectement bonne → …

Puisqu’il s’agit d’un cycle, il a bien fallu, pour la présentation, le faire débuter arbitrairement quelque part. Nous avons choisi, en fait pas du tout arbitrairement, pour une raison qui apparaîtra dans un article ultérieur, de le faire commencer par la tristesse indirectement bonne. Pour l’illustrer, il peut être cependant plus « naturel » de le faire démarrer en un autre endroit.

Le cas particulier des joies sous forme de plaisirs entre dans cette catégorie. Sous cette forme, la nocivité indirecte d’un plaisir est très compréhensible, lorsque ce plaisir devient excessif, de même que l’utilité indirecte du déplaisir, lorsqu’il nous permet de nous éloigner de l’excès :

« La sensation de plaisir peut être excessive et être mauvaise ; mais la douleur peut être bonne dans la mesure où la sensation agréable, c’est-à-dire une joie, est mauvaise » (Eth IV, 43).

Par exemple, boire quelques verres de vin est une cause de plaisir, de joie :

« Aucune divinité, ni qui que ce soit, excepté un envieux, ne peut prendre plaisir au spectacle de mon impuissance et de mes misères, et m’imputer à bien les larmes, les sanglots, la crainte, tous ces signes d’une âme impuissante. Au contraire, plus nous avons de joie, plus nous acquérons de perfection ; en d’autres termes, plus nous participons nécessairement à la nature divine. Il est donc d’un homme sage d’user des choses de la vie et d’en jouir autant que possible (pourvu que cela n’aille pas jusqu’au dégoût, car alors ce n’est plus jouir). Oui, il est d’un homme sage de se réparer par une nourriture modérée et agréable, de charmer ses sens du parfum et de l’éclat verdoyant des plantes, d’orner même son vêtement, de jouir de la musique, des jeux, des spectacles et de tous les divertissements que chacun peut se donner sans dommage pour personne. En effet, le corps humain se compose de plusieurs parties de différente nature, qui ont continuellement besoin d’aliments nouveaux et variés, afin que le corps tout entier soit plus propre à toutes les fonctions qui résultent de sa nature, et par suite, afin que l’âme soit plus propre, à son tour, aux fonctions de la pensée. » (Eth IV, 45, corollaire 2, scolie).

Cette joie se transforme en joie indirectement mauvaise si ce nombre de verres devient excessif , cette dernière joie devient tristesse lorsque le malaise physique intervient nécessairement passé un certain seuil d’absorption, tristesse qui marque bien la diminution de puissance du corps, mais qui, bien comprise est indirectement bonne par la prise de conscience de la nocivité de l’excès d’alcool et, enfin, la joie réapparaît par le plaisir d’une consommation modérée, le cycle redémarre alors.

Le démarrage du cycle à partir de la tristesse, est mis en évidence au moment d’un échec d’une de nos entreprises, où l’on rejoint la sagesse populaire qui nous enseigne que l’on apprend toujours plus de nos échecs que de nos succès.

Un tel échec engendre évidemment un sentiment de tristesse, qui devient indirectement bonne si elle nous enseigne la ou les raisons de l’échec, dont la connaissance, par elle-même, est facteur de joie, mais qui peut aussi conduire vers le succès de l’entreprise à nouveau tentée, doublant ainsi cette joie de connaissance théorique d’une joie d’application pratique. Mais cette joie peut devenir indirectement mauvaise, à nouveau par excès, car elle peut entraîner l’orgueil (qui « consiste à avoir de soi, par amour, une meilleure opinion qu’il n’est juste » (Eth III, définitions des sentiments 28). Et cette mauvaise évaluation de ses propres capacités peut alors conduire à un nouvel échec, d’où tristesse et recommencement du cycle.

Jean-Pierre Vandeuren

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