Les cycles génétiques chez Spinoza (3)

Aspect individuel : le cycle de l’espoir et de la crainte

L’espoir et la crainte sont, respectivement, « la joie et la tristesse née de l’imagination d’une chose passée ou future dont l’issue nous paraît douteuse » (Eth III, définitions des sentiments 12 et 13).

Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir (Eth III, définitions des sentiments 13, explication). En effet, lorsque nous espérons, nous craignons simultanément ce qui s’oppose à la réalisation de notre désir et, lorsque nous craignons, nous espérons que l’événement redouté ne se produira pas. Il faut donc  parler du « couple espoir-crainte ».

Ce couple est par ailleurs toujours dynamique, jamais statique, ce qui nous permet d’en exhiber un cycle. En effet, puisque nous tendons toujours vers la réalisation de la joie et le rejet de la tristesse, nous nous efforçons  par nous-mêmes d’augmenter la part d’espoir, qui est joie, et de diminuer celle de crainte, qui est tristesse. A la limite, nous aimerions éliminer totalement cette dernière. Mais il n’y a pas que nous, il y a aussi et surtout les causes extérieures, qui changent sans cesse et de façon imprévisible, et qui peuvent favoriser ou défavoriser notre effort, augmentant notre espoir (et donc diminuant notre crainte) ou le diminuant (et donc augmentant notre crainte).

Si notre effort réussit entièrement, la crainte disparaît et l’espoir devient « sécurité » (Eth III, définitions des sentiments 14). Lorsqu’au contraire, cet effort échoue définitivement, c’est l’espoir qui disparaît et la crainte devient « désespoir » (Eth III, définitions des sentiments 15).

Au départ, il y a un certain « dosage » d’espoir et de crainte et le dynamisme de ce couple va créer le cycle, que nous faisons démarrer avec une prédominance de l’espoir mais une croissance de la crainte :

Espoir prédominant mais crainte croissante →  crainte prédominante et toujours croissante (cas-limite : le désespoir) → crainte prédominante mais décroissante →espoir prédominant et crainte décroissante (cas-limite : la sécurité) → …

Nous pouvons reconnaître ce cycle dans nombre de nos entreprises. Illustrons-le avec le cas d’un spéculateur boursier. Imaginons-le installé avec une méthode particulière dans une période où l’orientation des marchés financiers lui est favorable. Il a accumulé de nombreuses transactions gagnantes et seulement quelques transactions perdantes. L’espoir de gains futurs répétés domine largement. Le monde est à ses pieds, le dieu marché est avec lui.

Vient alors à souffler un vent mauvais. Les marchés financiers changent lentement de configuration et le système de notre spéculateur commence à enregistrer des pertes plus nombreuses. La crainte grandit quoique l’espoir domine encore largement et, par habitude, il continue à adopter la même ligne d’investissement qui lui a, jusqu’ici, si bien réussi. Mais les pertes s’accumulent et, avec elles, la crainte augmente de plus en plus.

Il arrive un moment où la crainte en vient à prendre le pas sur l’espoir. Notre spéculateur en arrive alors à perdre confiance en son système autrefois si performant et se concentre sur la limitation de ses pertes. Les pertes s’accumulent encore et la crainte grandit de plus belle. Bientôt son portefeuille se réduit à peau de chagrin et notre spéculateur est alors prêt à prendre conseil auprès de n’importe quel gourou, à suivre les suggestions les plus absurdes. En vain, évidemment. Bientôt les dettes font suite aux avoirs, le portefeuille entre dans le rouge et le désespoir s’installe.

Mais voilà qu’un événement imprévu relance les marchés dans la bonne direction et quelques gains réapparaissent, faisant sortir notre spéculateur de sa prostration et lui rendant un peu d’espoir. Il se relance avec ardeur dans la spéculation, modifiant son système, réinvestissant ces derniers deniers en vue de se refaire. Et ça marche ! L’espoir grandit, tout en restant inférieur à la crainte qui le tenaille encore. Mais, enfin, l’espoir en arrive à égaliser la crainte.

Et l’espoir monte encore car les gains s’accumulent aussi. La joie est de retour. Notre spéculateur, fort de ses réussites, se jette encore plus dans la bataille. Arrive un moment où son portefeuille recouvre le lustre d’antan et le dépasse même. La sécurité s’installe.

Bien installé dans son confort pécuniaire et celui de son système, notre spéculateur, imbu de confiance en ses moyens et en sa chance, ne pense plus à prendre de précautions, ni à réexaminer sa technique. Mais ce confort ne dure jamais très longtemps. Le dieu marché est capricieux, comme tous les dieux, et prend rapidement une mauvaise orientation. Les pertes reviennent, le cycle recommence.

Jean-Pierre Vandeuren

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